‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 68 sur 492 · A'gésilas, roi de Sparte. (B.) — 8. Socrate. (B.l · texte numérisé non relu

A'gésilas, roi de Sparte. (B.) — 8. Socrate. (B.l

SATIRE XI

Toujours vers la justice aller d’un pas égal.

Oui , la justice en nous est la vertu qui brille :

Il faut de ses couleurs qu’ici-bas tout s’habille ;

Dans un mortel chéri , tout injuste qu’il est ,

C’est quelque air d’équité qui séduit et qui plaît.

A cet unique appas l'âme est vraiment sensible :

Même aux yeux de l’injuste un injuste est horrible ;

Et tel qui n’admet point la probité chez lui Souvent à la rigueur l’exige chez autrui. '

Disons plus : il n’est point d’âme livrée au vice Où Ton ne trouve encor des traces de justice.

Chacun de l’équité ne fait pas son flambeau;

Tout n’est pas Caumartin, Bignon, ni Daguesseau'.

Mais jusqu’en ces pays où tout vit de pillage,

Chez l’Arabe et le Scythe , elle est de quelque usage ;

Et du butin . acquis en violant les lois ,

C’est elle entre eux qui fait le partage et le choix.

Mais allons voir le vrai jusqu’en sa source même.

Un dévot aux yeux creux , et d’abstinence blême ,

S’il n’a point le cœur juste, est affreux devant Dieu.

L’Évangile au chrétien ne dit en aucun lieu :

« Sois dévot : » elle dit : Sois doux , simple , équitable. »

Car d’un dévot souvent au chrétien véritable La distance est deux fois plus longue , à mon avis ,

Que du pôle antarctique au détroit de Davis*.

Encor par ce dévot ne crois pas que j’entende Tartuffe , ou Molinos et sa mystique bande :

J’entends un faux chrétien, mal instruit, mal guidé,

Et qui de l’Évangile en vain persuadé ,

N’en a jamais conçu l’esprit ni la justice;

Un chrétien qui s’en sert pour disculper le vices Qui toujours près des grands, qu’il prend soin d’abuser.

Sur leurs foibles honteux sait les autoriser ,

Et croit pouvoir au ciel, par ses folles maximes,

Comblé de sacremens faire entrer tous les crimes.

Des faux dévots pour moi voilà le vrai héros.

Mais , pour borner enfin tout ce vague propos ,

Concluons qu’ici-bas le seul honneur solide,

C’est de prendre toujours la vérité pour guide;

De regarder en tout la raison et la loi ;

D’être doux pour tout autre, et rigoureux pour sol,

D’accomplir tout le bien que le ciel nous inspire j

1. Caumartin, conseiller d’État, intendant des finances; Bignon, alibé de Saint-Quentin, conseiller d’Élat, de l’Académie Françoise ; le chancelier Daguesseau.

2. Détroit sous le pôle arctique, près de la Nouvelle-Zemble (B.)

SATIRE XI

Et d’être juste enfin : ce mot seul veut tout dire.

Je doute que le flot des vulgaires humains A ce discours pourtant donne aisément les mains;

Et, pour t’en dire ici la raison historique,

Souffre que je l’habille en fable allégorique.

Sous le bon roi Saturne, ami de la douceur,

L’honneur, cher Valincour, et l’équité, sa sœur,

De leurs sages conseils éclairant tout le monde,

Régnoient, chéris du ciel, dans une paix profonde Tout vivoit en commun sous ce couple adoré :

Aucun n’avoit d’enclos ni de champ séparé.

La vertu n’étoit point sujette à l’ostracisme 1 ,

Ni ne s’appeloit point alors un jansénisme.

L’honneur , beau par soi-même , et sans vains ornemens , N’étaloit point aux yeux l’or ni les diamans;

Et, jamais ne sortant de ses devoirs austères,

Maintenoit de sa sœur les règles salutaires.

Mais une fois au ciel par les dieux appelé ,

Il demeura longtemps au séjour étoilé.

Un fourbe cependant, assez haut de corsage,

Et qui lui ressembloit de geste et de visage,

Prend son temps, et partout ce hardi suborneur S’en va chez les humains crier qu’il est l’honneur:

Qu’il arrive du ciel , et que , voulant lui-même Seul porter désormais le faix du diadème,

De lui seul il prétend qu’on reçoive la loi.

A ces discours trompeurs le monde ajoute foi.

L’innocente équité, honteusement bannie,

Trouve à peine un désert où fuir l’ignominie.

Aussitôt sur un trône éclatant de rubis L’imposteur monte, orné de superbes habits.

La hauteur , le dédain , l’audace l’environnent ;

Et le luxe et l’orgueil de leurs mains le couronnent.

Tout fier il montre alors un front plus sourcilleux :

Et le Mien et le Tien , deux frères pointilleux ,

Par son ordre amenant les procès et la guerre ,

En tous lieux de ce pas vont partager la terre ;

En tous lieux, sous les noms de bon droit et de tort,

Vont chez elle établir le seul droit du plus fort.

Le nouveau roi triomphe, et, sur ce droit inique,

Bâtit de vaines lois un code fantastique;

Avant tout aux mortels prescrit de se venger ,

L’un l’autre au moindre affront les force à s’égorger,

Et dans leur âme, en vain de remords combattue,

4 . Loi par laquelle les Athéniens avoient droit de reléguer tel de leurs citoyens qu'ils rouloient. (B.}

SATIRE XI

Trace en lettres de sang ces deux mots : Meurs ou tue . Alors, ce fut alors, sous ce vrai Jupiter,

Qu’on vit naître ici-bas le noir siècle de fer.

Le frère au même instant s’arma contre le frère;

Le fils trempa ses mains dans le sang de son père ;

La soif de commander enfanta des tyrans,

Dû Tanaïs1 au Nil porta les éonquérans;

L’ambition passa pour la vertu sublime;

Le crime heureux fut juste et cessa d’être crime :

On ne vit plus que haine et que division ,

Qu’envie, effroi, tumulte, horreur, confusion.

Le véritable honneur sur la voûte céleste Est enfin averti de ce trouble funeste.

Il part sans différer , et descendu des cieux ,

Va partout se montrer dans les terrestres lieux :

Mais il n’y fait plus voir qu’un visage incommode ;

On n’y peut plus souffrir ses vertus hors de mode ;

Et lui-même, traité de fourbe et d’imposteur,

Est contraint de ramper aux pieds du séducteur.

Enfin , las d’essuyer outrage sur outrage ,

Il livre les humains à leur triste esclavage ;

S’en va trouver sa sœur , et dès ce même jour ,

Avec elle s’envole au céleste séjour.

Depuis, toujours ici riche de leur ruine,

Sur les tristes mortels le faux honneur domine ,

Gouverne tout, fait tout, dans ce bas univers;

Et peut-être est-ce lui qui m’a dicté ces vers.

Mais en fût-il l’auteur, je conclus de sa fable

Que ce n’est qu’en Dieu seul qu’est l’honneur véritable.

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