‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 67 sur 492 · A VALINCOUR · texte numérisé non relu

A VALINCOUR

SUR l’honkeur.

Oui , l’honneur , Valincour , est chéri dans le monde :

Chacun, pour l’exalter, en paroles abonde;

A s’en voir revêtu chacun met son bonheur;

Et tout crie ici-bas : L 'donneur ! Vive l’honneur !

Entendons discourir sur les bancs des galères ,

Ce forçat abhorré même de ses confrères;

Il plaint, par un arrêt injustement donné,

L’honneur en sa personne à ramer condamné :

En un mot, parcourons et la mer et la terre;

Interrogeons marchands, financiers, gens de guerre,

Courtisans, magistrats : chez eux, si je les croi,

L’intérêt ne peut rien , l’honneur seul fait la loi.

Cependant, lorsqu’aux yeux leur portant la lanterne3,

1 . Celte satire fut composée à l’occasion du procès soutenu par Despréaux et ses parens contre une compagnie de financiers qui leur contesloil leurs titres de noblesse.

2. Jean-Baptiste-Henri du Troussel de Valincour, conseiller du roi en scs conseils, secrétaire général de la marine , secrétaire des commandemens de Mgr le comte de Toulouse. Après la mort de Racine, il devint membre de l’Académie françoise et historiographe avec Boileau.

3. Allusion au mot de Diogène le Cynique, qui portoit une lanterne en plein jour, et qui disoit qu’il cbercboit un homme. (B.)

no

SATIRE XI

J’examine au grand jour l’esprit qui les gouverne ,

Je n’aperçois partout que folle ambition ,

Foiblesse, iniquité, fourbey corruption,

Que ridicule orgueil de soi-même idolâtre.

Le monde , à mon avis , est comme un grand théâtre .

Où chacun en public , l’un par l’autre abusé ,

Souvent à ce qu’il est joue un rôle opposé.

Tous les jours on y voit, orné d’un faux visage,

Impudemment le fou représenter le sage;

L’ignorant s’ériger en savant fastueux ,

Et le plus vil faquin trancher du vertueux.

Mais, quelque fol espoir dont leur orgueil les berce,

Bientôt on les connolt, et la vérité perce.

On a beau se farder aux yeux de l’univers :

A la fin sur quelqu’un de nos vices couverts Le public malin jette un œil inévitable ;

Et bientôt la censure , au regard formidable ,

Sait, le crayon en main, marquer nos endroits faux,

Et nous développer avec tous nos défauts.

Du mensonge toujours le vrai demeure maître.

Pour paroître honnête homme , en un mot , il faut l’être ;

Et jamais , quoi qu’il fasse , un mortel ici-bas Ne peut aux yeux du monde être ce qu’il n’est pas.

En vain ce misanthrope , aux yeux tristes et sombres ,

Veut , par un air riant , en éclaircir les ombres :

Le ris sur son visage est en mauvaise humeur;

L’agrément fuit ses traits , ses caresses font peur ;

Ses mots les plus flatteurs paroissent des rudesses,

Et la vanité brille en toutes ses bassesses.

Le naturel toujours sort et sait se montrer :

Vainement on l’arrête , on le force à rentrer ;

Il rompt tout , perce tout , et trouve enfin passage Mais loin de mon projet je sens que je m’engage.

Revenons de ce pas à mon texte égaré.

L’honneur partout , disois-je , est du monde admiré ,

Mais l’honneur en effet qu’il faut que l’on admire ,

Quel est-il, Valincourî Pourras-tu me le dire?

L’ambitieux le met souvent à tout brûler;

L’avare, à voir chez lui le Pactole' rouler;

Un faux brave , à vanter sa prouesse frivole :

Un vrai fourbe , à jamais ne garder sa parole ;

Ce poète , à noircir d’insipides papiers ;

Ce marquis, à savoir frauder ses créanciers;

Un libertin , à rompre et jeûnes et carême ;

4. Fleuve de Lydie où l’on trouve de l’or, ainsi que dans plusieurs autres fleuves. fB.

SATIRE XI. IH

Un fou perdu d’honneur, à braver l’honneur même.

L’un d’eux a-t-il raison? Qui pourrait le penser?

Qu’est-ce donc que l’honneur que tout doit embrasser?

Est -ce de voir, dis-moi, vanter notre éloquence,

D’exceller en courage , en adresse , en prudence ;

De voir à notre aspect tout trembler sous les deux;

De posséder enfin mille dons précieux ?

Mais avec tous ces dons de l’esprit et de l’âme Un roi même souvent peut n’être qu’un infâme ,

Qu’un Hérode, un Tibère effroyable à nommer.

Où donc est cet honneur qui seul doit nous charmer?

Quoiqu’en ses beaux discours Saint-Êvremond 1 nous prône , Aujourd’hui j’en croirai Sénèque 1 avant Pétrone 3.

Dans le monde il n’est rien de beau que l’équité :

Sans elle la valeur , la force , la bonté ,

Et toutes les vertus dont s’éblouit la terre ,

Ne sont que faux brillans, et que morceaux de verre.

Un injuste guerrier* , terreur de l’univers,

Qui , sans sujet , courant chez cent peuples divers ,

S’en va tout ravager jusqu’aux rives du Gange,

N’est qu’un plus grand voleur que du Tertre et Saint- Ange1 Du premier des Césars on vante les exploits ;

Mais dans quel tribunal , jugé suivant les lois ,

Eût-il pu disculper son injuste manie?

Qu’on livre son pareil en France à- La Reynie*,

Dans trois jours nous verrons le phénix des guerriers Laisser sur l’échafaud sa tête et ses lauriers.

C’est d’un roi 1 que l’on tient cette maxime auguste ,

Que jamais on n’est grand qu’autant quh l’on est juste. Rassemblez à la fois Mithridate et Sylla ;

Joignez-y Tamerlan, Genséric, Attila :

Tous ces fiers conquérans, rois, princes, capitaines,

Sont moins grands à mes yeux que ce bourgeois d’Athènes*

Qui sut , pour tous exploits , doux , modéré , frugal ,

4 . Saint-Êvremond a fait une dissertation dans laquelle il donne la préférence à Pétrone sur Sénèque. (B.)

2. Sénèque, philosophe stoïcien, né i Cordoue vers l’an 2 de l’ère vulgaire , mort à Rome l’an 65 , victime de Néron , dont il avoit été le précepteur.

3. Pétrone, écrivain immoral du premier siècle de l’ère vulgaire, intendant des plaisirs de Néron , mourut l’an 66 , proscrit par cet empereur.

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