‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 78 sur 492 · LA. MAUVAISE HONTE · texte numérisé non relu

LA. MAUVAISE HONTE

Oui, sans peine, au travers des sophismes de Claude’,

Arnauld, des novateurs tu découvres la fraude,

Et romps de leurs erreurs les filets captieux.

Mais que sert que ta main leur dessille les yeux ,

Si toujours dans leur âme une pudeur rebelle ,

Près d’embrasser l’Église, au prêche les rappelle?

Non , ne crois pas que Claude , habile à se tromper ,

Soit insensible aux traits dont tu le sais frapper;

Mais un démon l’arrête, et, quand ta voix l’attire,

Lui dit : « Si tu te rends , sais-tu ce qu’on va dire ? »

Dans son heureux retour lui montre un faux malheur .

Lui peint de Charenton J l’hérétique douleur ;

Et , balançant Dieu même en son âme flottante .

Fait mourir dans son cœur la vérité naissante.

Des superbes mortels le plus affreux lien ,

N’en doutons point , Arnauld , c’est la honte du bien.

Des plus nobles vertus cette adroite ennemie Peint l’honneur à nos yeux des traits de l’infamie ,

Asservit nos esprits sous un joug rigoureux ,

Et nous rend l’un de l’autre esclaves malheureux.

Par elle la vertu devient lâche et timide.

Vois-tu ce libertin en public intrépide ,

Qui prêche contre un Dieu que dans son âme il croit?

Il iroit embrasser la vérité qu’il voit;

Mais de ses faux amis il craint la raillerie ,

Et ne brave ainsi Dieu que par poltronnerie.

C’est là de tous nos maux le fatal fondement.

Des jugemens d’autrui nous tremblons follement;

Et, chacun l’un de l’autre adorant les caprices,

Nous cherchons hors de nous nos vertus et nos vices.

Misérables jouets de notre vanité ,

Faisons au moins l’aveu de notre infirmité.

A quoi bon, quand la fièvre en rços artères brûle,

Faire de notre mal un secret ridicule?

Le feu sort de vos yeux pétillans et troublés,

\ . Antoine Arnauld. — 2. Il étoil alors occupé à écrire contre le sieur Claude, ministre de Charenton. (B.)

3. Lieu près de Paris où ceux de la R. P. R. (religion prétendue réformée) avoient un temple. (B)

ÉPURE III

Votre pouls inégal marche à pas redoublés :

Quelle fausse pudeur à feindre vous oblige?

«Qu’avez-vous?— Je n’ai rien.— Mais....— Je n’ai rien .» vous dis-je . Répondra ce malade à se taire obstiné.

Mais cependant voilà tout son corps gangrené;

Et la fièvre, demain se rendant la plus forte,

Un bénitier aux pieds va l’étendre à la porte.

Prévenons sagement un si juste malheur.

Le jour fatal est proche, et vient comme un voleur,

Avant qu’à nos erreurs le ciel nous abandonne,

Profitons de l’instant que de grâce il nous donne.

Hâtons-nous; le temps fuit, et nous traîne avec soi :

Le moment où je parle est déjà loin de moi Mais quoi 1 toujours la honte en esclaves nous lie !

Oui, c’est toi qui nous perds, ridicule folie ;

C’est toi qui fis tomber le premier malheureux,

Le jour que, d’un faux bien sottement amoureux,

Et n’osant soupçonner sa femme d’imposture ,

Au démon, par pudeur, il vendit la nature.

Hélas ! avant ce jour qui perdit ses neveux ,

Tous les plaisirs couroient au-devant de ses vœux.

La faim aux animaux ne faisoit point la guerre:

Le blé, pour se donner, sans peine ouvrant la terre,

N’attendoit point qu’un bœuf pressé de l’aiguillon,

Traçât à pas tardifs un pénible sillon;

La vigne offroit partout des grappes toujours pleines,

Et des ruisseaux de lait serpentoient dans les plaines.

Mais dès ce jour Adam, déchu de son état,

D’un tribut de douleur paya son attentat.

Il fallut qu’au travail son corps rendu docile Forçât la terre avare à devenir fertile.

Le chardon importun hérissa les guérets,

Le serpent venimeux rampa dans les forêts,

La canicule en feu désola les campagnes ,

L’aquilon en fureur gronda sur les montagnes.

Alors , pour se couvrir durant l’âpre saison ,

Il fallut aux brebis dérober leur toison.

La peste en même temps , la guerre et la famine ,

Des malheureux humains jurèrent la ruine :

Mais aucun de ces maux n’égala les rigueurs Que la mauvaise honte exerça dans les cœurs.

De ce nid à l'instant sortirent tous les vices.

L’avare, des premiers en proie à ses caprices,

Dans un infâme gain mettant l’honnêteté ,

Pour toute honte alors compta la pauvreté ;

t. Pen., satire V, vers 453. (B.)

ÉPURE III

L'honneur et la vertu n’osèrent plus paroltre ;

La piété chercha les déserts et le cloître.

Depuis on n’a point vu de cœur si détaché Oui par quelque lien ne tînt à ce péché.

Triste et funeste effet du premier de nos crimes ! Moi-même , Arnauld , ici , qui te prêche en ces rimes , Plus qu’aucun des mortels par la honte abattu,

En vain j’arme contre elle une foible vertu.

Ainsi toujours douteux, chancelant et volage,

A peine du limon , où le vice m’engage ,

J’arrache un pied timide, et sors en m’agitant,

Que l’autre m’y reporte et s'embourbe à l’instant.

Car si, comme aujourd’hui, quelque rayon de zèle Allume dans mon cœur une clarté nouvelle,

Soudain, aux yeux d’autrui s’il faut la confirmer D’un geste , d’un regard , je me sens alarmer ;

Et, même sur ces vers que je te viens d’écrire,

Je tremble en ce moment de ce que l’on va dire.

ËPITRE IV.

AU LECTEUR

Je ne sais si les rangs de ceux qui passèrent le Rhin A la nage devant Tholus sont fort exactement gardés dans le poème que je donne au public ; et je n’en voudrois pas être garant , parce que franchement je n’y étois pas , et que je n’en suis encore que fort médiocrement instruit. Je viens même d’apprendre en ce moment que M. de Soubise, dont je ne parle point, est un de ceux qui s’y est le plus signalé. Je m’imagine qu’il en est ainsi de beaucoup d’autres , et j’espère de leur faire justice dans une autre édition. Tout ce que je sais , c’est que ceux dont je fais mention ont passé des premiers. Je ne me déclare donc caution que de l’histoire du fleuve en colère , que j’ai apprise d’une de ses naïades , qui s’est réfugiée dans la Seine. J'aurois bien pu aussi parler de la fameuse rencontre qui suivit le passage ; mais je la réserve pour un poème à part. C’est là que j'espère rendre aux mânes de M. de Longueville 1 l’honneur que tous les écrivains lui doivent , et que je peindrai cette victoire qui fut arrosée du plus illustre sang de l’univers; mais il faut un peu reprendre haleine pour cela*.

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