LE PASSAGE DU RHIN
En vain, pour te louer, ma muse toujours prête,
Vingt fois de la Hollande a tenté la conquête.
Ce pays, où cent murs n’ont pu te résister,
Grand roi, n’est pas en vers si facile à dompter.
Des villes que tu prends les noms durs et barbares N’offrent de toutes parts que syllabes bizarres,
Et , l’oreille effrayée , il faut depuis l’Issel ,
Pour trouver un beau mot courir jusqu’au Tessel.
Oui , partout de son nom- chaque place munie Tient bon contre le vers, en détruit l’harmonie.
Et qui peut sans frémir aborder Voërden?
Quel vers ne tomberoit au seul nom de Heusden?
Quelle muse à rimer en tous lieux disposée Oseroit approcher des bords du Zuiderzée?
Comment en vers heureux assiéger Doësbourg,
Zutphen, Wageninghen, Harderwic, Knotzembourg?
Il n’est fort, entre ceux que tu prends par centaines,
Qui ne puisse arrêter un rimeur six semaines :
Et partout sur le Whal , ainsi que sur le Leck ,
Le vers est en déroute, et le poëte à sec.
Encor si tes exploits , moins grands et moins rapides , Laissoient prendre courage à nos muses timides ,
Peut-être avec le temps, à force d’y rêver,
Par quelque coup de l’art nous pourrions nous sauver.
Mais , dès qu’on veut tenter cette vaste carrière ,
Pégase s’effarouche et recule en arrière;
Mon Apollon s’étonne; et Nimègue5 est à toi,
Que ma muse est encore au camp devant Orsois.
Aujourd’hui toutefois mon zèle m’encourage :
Il faut au moins du Rhin tenter l’heureux passage.
Un trop juste devoir veut que nous l’essayions.
Muses, pour le tracer, cherchez tous vos crayons •
Car , puisqu’en cet exploit tout paroît incroyable ,
Que la vérité pure y ressemble à la fable ,
De tous vos omemens vous pouvez l’égayer.
Venez donc, et surtout gardez bien d’ennuyer :
Vous savez des grands vers les disgrâces tragiques ;
<. <2 juin 1672.
2. Capitale du duché de Gueldre, prise par Turenne le 7 juillet <672, après sii jours de siège.
3. Place forte du duché do Clèves, prise en deux jours, au commencement de juin <672.
EPURE IV
Et souvent on ennuie en termes magnifiques.
Au pied du mont Adule1, entre mille roseaux,
Le Rhin tranquille , et fier du progrès de ses eaux , Appuyé d’une main sur son urne penchante,
Dormoit au bruit flatteur de son onde naissante; Lorsqu’un cri tout à coup suivi de mille cris Vient d’un calme si doux retirer ses esprits.
Il se trouble, il regarde, et partout sur ses rives Il voit fuir à grands pas ses naïades craintives,
Qui toutes accourant vers leur humide roi,
Par un récit affreux redoublent son effroi.
Il apprend qu’un héros, conduit par la victoire,
A de ses bords fameux flétri l’antique gloire ;
Que Rhinberg et Wesel , terrassés en deux jours ,
D’un joug déjà prochain menacent tout son cours.
Nous l’avons vu , dit l’une , affronter la tempête De cent foudres d’airain tournés contre sa tète.
Il marche vers Tholus , et tes flots en courroux Au prix de sa fureur sont tranquilles et doux.
Il a de Jupiter la taille et le visage;
Et, depuis ce Romain1, dont l’insolent passage Sur un pont en deux jours trompa tous tes efforts, Jamais rien de si grand n’a paru sur tes bords.
Le Rhin tremble et frémit à ces tristes nouvelles;
Le feu sort à travers ses humides prunelles.
« C’est donc trop peu , dit-il , que l’Escaut en deux mois Ait appris à couler sous de nouvelles lois;
Et de mille remparts mon onde environnée De ces fleuves sans nom suivra la destinée !
Ah! périssent mes eaux) ou par d’illustres coups Montrons qui doit céder des mortels ou de nous. »
A ces mots essuyant sa barbe limoneuse ,
Il prend d’un vieux guerrier la figure poudreuse.
Son front cicatricé 1 rend son air furieux ;
Et l’ardeur du combat étincelle en ses yeux.
En ce moment il part; et, couvert d'une nue,
Du fameux fort de Skink prend la route connue.
Là , contemplant son cours , il voit de toutes parts Ses pâles défenseurs par la frayeur épars;
Il voit cent bataillons qui , loin de se défendre , Attendent sur des murs l’ennemi pour se rendre.
Confus, il les aborde; et renforçant sa voix : a Grands arbitres, dit-il, des querelles des rois,
Est-ce ainsi que votre âme . aux périls aguerrie ,
t. Montagne d’où le Rhin prend sa source. (B.)