LA CAMPAGNE ET LA VILLE
Oui , Lamoignon , je fuis les chagrins de la ville ,
Et contre eux la campagne est mon unique asile.
Du lieu qui m’y retient veux-tu voir le tableau?
C’est un petit village 5 ou plutôt un hameau,
Bâti sur le penchant d’un long rang de collines,
D’où l’œil s’égare au loin dans les plaines voisines.
La Seine, au pied des monts que son flot vient laver. Voit du sein de ses eaux vingt îles s’élever,
Qui, partageant son cours en diverses manières,
D’une rivière seule y forment vingt rivières.
Tous ses bords sont couverts de saules non plantés ,
Et de noyers souvent du passant insultés.
Le village au-dessus forme un amphithéâtre : L’habitant ne connoît ni la chaux ni le plâtre -,
Et dans le roc, qui cède et se coupe aisément,
Chacun sait de sa main creuser son logement.
La maison du seigneur, seule un peu plus ornée,
Se présente au dehors de murs environnée.
Le soleil en naissant la regarde d’abord,
Et le mont la défend des outrages du nord.
C’est là , cher Lamoignon , que mon esprit tranquille Met à profit les jours que la Parque me file.
Ici, dans un vallon bornant tous mes désirs,
J’achète à peu de frais de solides plaisirs.
Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies, J’occupe ma raison d’utiles rêveries :
Tantôt , cherchant la fin d’un vers que je construi ,
Je trouve au coin d’un bois le mot qui m’avoit fui ; Quelquefois, aux appas3 d’un hameçon perfide,
J’amorce en badinant le poisson trop avide;
Ou d’un plomb qui suit l’œil , et part avec l’éclair .
Je vais faire la guerre aux habitans de l’air.
« . Chrétien-François de Lamoignon, depuis président à mortier, fils de Guillaume deXamoignon , premier président du Parlement de Paris. (B.)
2. Haulilc, petite seigneurie près de la Roche Guyon, appartenante i mon neveu l'illustre M. Dongois, greffier en chef du Parlement. (B.)