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Oeuvres complètes de Bordeu, précédées d'une notice sur sa vie et sur ses ouvrages. Tome premier

Boerhaave régnoit dans les écoles, et, pour le plus grand nombre, le corps de l’homme étoit une machine dans laquelle tout s’accomplissoit selon les lois de la mécanique , de la chimie et de l’hydraulique. Vainement Stahl, en son latin tudesque, protestait de toutes ses forces contre cette application, de la physique à la médecine, et, dans un style à peu près inintelligible, proposoit l’âme rationnelle comme le principe unique des phénomènes de l’économie animale ; les médecins s’égaroient à l’envi sur les pas du professeur de Leyde , séduits par l’admirable clarté de son langage, la trompeuse simplicité de sa doctrine , et surtout entraînés par l’éclat imposant de sa renommée. Telle étoit parmi les médecins la disposition générale des esprits , lorsque naquit en France, au milieu des Pyrénées, l’homme qui devoit renverser ce brillant édifice, et jeter sur ses débris les premiers fondemens de la doctrine de Y organisme, qui, développée par l’École de Médecine de Paris à la fin du dix-huitième siècle, et pendant les premières années du dix-neuvième , est devenue aujourd’hui celle de tous les bons esprits.

C’est à Iseste, le 22 février 1722, que Théophile Bordeu vit le jour. Sa famille y exercoit la médecine

ij NOTICE SUR LA VIE

depuis plusieurs siècles, et son père Antoine Bordeu , intendant des eaux minérales d’Aquitaine, regardant cette profession comme une sorte de patrimoine, y consacra ses deux fils. Celui dont nous nous proposons d’écrire l’histoire tira donc de sa naissance cet avantage que, comme Hippocrate, issu d’une longue suite d’aïeux médecins, son éducation médicale commença, pour ainsi dire, dès ses premières années, à ce moment où rien encore n’altère la pureté des impressions que reçoivént nos sens , et où ces impressions nouvelles laissent des traces ineffaçables. Après avoir achevé ses premières études au collège des Jésuites à Pau, il vint à Montpellier, la seule École de Médecine en France où les professeurs fussent partagés entre les mécaniciens et les animistes , et où l’on voyoit la doctrine métaphysique de Stahl opposée aux théories mécaniques de Boerhaave.

Quoique sortant à peine de l’adolescence, Bordeu ne se méprit point sur la route qu’il devoit suivre pour arriver à une instruction solide. Il sentit que, pour mieux apprendre, il devait enseigner : en conséquence, il donna à ses condisciples des leçons d’anatomie , science dont il venoit d’étudier les premiers élémèns. Doceo ut discam, j’enseigne pour apprendre: cette sentence de Sénèque est surtout vraie par rapport à ce genre d’études. Hérissée de difficultés et de dégoûts , la connoissance approfondie de nos organes exige de la part de celui qui s’y livre un courage que peut seul inspirer l’amour de la gloire, ou du moins le désir de la renommée. Tel se seroit contenté de notions anatomiques d’une utilité immédiatement applicable, et auroit effleuré la science, qui, s’étant mis dans l’obligation de l’enseigner, se livre sans peine aux recherches les plus minutieuses, descend volontiers dans les détails les plus arides , et senj, la

ET LES OUVRAGES DE BORDEU. iij nécessité de tout approfondir. Bordeu apprit donc l’anatomie comme il faut la savoir pour l’enseigner aux autres, et mieux que la plupart de ses contemporains. Cette étude le conduisit naturellement à celle de la physiologie , où son esprit ardent et subtil trouva un ample aliment à son activité. Les thèses qu’il composa pour obtenir ses premiers grades témoignent assez les progrès surprenans qu’il fit en peu d’années dans l’étude de l’homme. A peine âgé de vingt ans , il se présente à ses maîtres avec sa Dissertation sur le Sentiment (De sensu generice considerato , Mons pelii,- 1742), travail où brille la première étincelle de son génie , et dans lequel on retrouve sans peine le germe des plus importantes vérités dont ses ouvrages postérieurs renferment le développement. Toutefois , on ne doit point dissimuler que cette thèse souvent réimprimée se ressent un peu de l’extrême jeunesse de l’auteur; il s’y montre déjà entièrement opposé aux mécaniciens, mais incertain encore et flottant entre Stahl et Van-Helmont, dont il essaye de concilier lès opinions. Quoi qu’il en soit, elle fut reçue aux applaudissemens unanimes des maîtres et des disciples , et valut à Bordeu d’être dispensé de plusieurs actes exigés pour la licence. Une seconde Dissertation publiée l’année suivante justifia cette faveur inusitée : le jeune candidat fait l’histoire de la digestion, et, pour la première fois, cette fonction importante se trouve considérée comme une action éminemment vitale, et dans laquelle les forces chimiques et mécaniques ne jouent qu’un rôle secondaire. C’est dans cette Histoire de la Chylification (Chylificationis Historia , 1 7/1^ ) qu’à l’occasion de la salive 'se trouve expressément énoncée l’idée fondamentale dont le développement fournit la matière de l’un des plus beaux ouvrages de Bordeu ,

iv NOTICE SUR LA VIE

ses Recherches anatomiques sur la position des Glandes

et sur leur action.

On auroit lieu d’être surpris que, sortant à peine de l’adolescence, notre auteur eût posé les bases les plus solides de sa réputation , si l’on ne savoit qu’en médecine comme dans d’autres carrières plus brillantes, la prématurité est un des caractères du talent; Bordeu, Baglivi , et, sans sortir de l’époque où nous vivons , Bichat s’étoient immortalisés à cet âge que l’injuste médiocrité déclare inhabile aux productions du génie. « Quant à moi j’estime, dit Montaigne, que nos » âmes sont dénouées à vingt ans ce qu’elles doibvènt « être, et qu’elles promettent tout ce qu’elles pour- » ront. Jamais âme qui n’ayt donné à cet aage la arrhe » bien évidente de sa force n’en donna depujs la » preuve». L’histoire de notre art fournit, comme on voit, plus d’un témoignage en faveur de cette opinion.

Le bonnet de docteur fut accordé àBordeu en 1744, avec le titre qui dut paroître alors singulier , de médecin-chirurgien , titre auquel le jeune docteur paroissoit tenir beaucoup, et auquel, comine on le verra bientôt, il ne fut pas infidèle. Une déclaration du roi, rédigée par l’illustre d’Aguesseau, venoit.(i743) de rétablir les chirurgiens dans l’état où ils se trouvoient avant leur ignoble alliance avec, la barberie. L’Académie royale de chirurgie publioit le premier volume de ses Mémoires, et cette société naissante répandoit le plus vif éclat. Tout faisoit croire que le public, éclairé par l’autorité, renonceroit à ce préjugé bizarre, suivant lequel l’homme qui possède la plénitude des moyens que l’art de guérir met en usage , seroil inférieur à celui qui se borne à l’emploi de la diète et des médicamens , inhabile aux opérations chirurgicales. Cette idée absurde prenoit sa source

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