ET LES OUVRAGES DE BORDEU. V
dans le même esprit qui faisoit regarder le célibat, l’ignorance , l’oisiveté comme des vertus , et la théologie comme la première des sciences. Bordeu put croire qu’à l’exemple d’Hippocrate et des anciens, il seroit désormais permis aux ministres de l’art de ne regarder aucune des parties de son domaine comme étrangère. Quelle apparence que l’esprit de corps réussît à dénaturer et à obscurcir des notions aussi simples , et que leur triomphe dût être différé jusqu’à l’époque d’un entier bouleversement des institutions sociales!
Revenu dans sa famille , Bordeu éprouva bientôt le besoin d’une instruction plus complété ; il retourna donc à Montpellier, s’y livra de nouveau à l’enseignement particulier, fit un voyage à Paris , d’où il retourna en Béarn , décoré du titre de surintendant des eaux minérales de l’Aquitaine, et paroissant principalement occupé, durant ces premières années , du projet d’assurer aux eaux minérales des Pyrénées la vogue dont elles ne jouissoient point encore. C’est dans ce projet louable et patriotique, et pour remplir les devoirs que lui imposoit le titre pompeux dont il étoit revêtu, qu’il composa cette foule d’ouvrages dont ses Recherches sur les maladies chroniques présentent le résumé et l’analyse. Outre ses, Lettres sur les Eaux minérales du Béarn , et de quelques-unes des provinces voisines , in-io., 1 746- 1 748 , le Journal de Barèges , à la rédaction duquel son père et son frère participèrent, et qui renferme plus de deux mille observations, sa Dissertation JJtrum Aquitaniœ minérales aquœ Morbis chronicis ? il n’est aucun des ouvrages de Bordeu qui ne renferme un hymne à la louange des eaux minérales de. sa patrie , et l’on peut dire que c’est autant à ses efforts qu’à leurs yertus que ces eaux doivent leur juste célébrité.
vj NOTICE SUR LA YIE
Les travaux d’une pratique assez étendue, des cours d’accouchemens pour les sages-femmes, l’inspection des eaux minérales et la direction des malades qui chaque année venoient s’y rendre , ne l’empêchèrent point de se livrer de nouveau aux recherches anatomiques, et le premier fruit de son retour à ces études favorites fut un Mémoire sur les articulations des os de la face. Ce Mémoire ingénieux , envoyé de Pau à l’Académie royale des Sciences, parut à cette Compagnie digne d’être inséré dans le Recueil dit des Savans étrangers , et valut à Bordeu le titre de son correspondant. Il y démontre que tous les os dont l’assemblage forme la face sont disposés de manière à résister avec avantage aux efforts de la mâchoire inférieure r qui, en agissant sur l’arcade dentaire supérieure, tend sans cesse à pousser en haut ou à écarter en dehors les os dans lesquels sont implantées les dents de cette arcade. Son projet favori d’illustrer les eaux minérales des Pyrénées n’en étoit pas poursuivi avec moins de chaleur; le Journal de Barèges, institué dans ce but,, publioitde toutes parts leurs merveilles; mais il s’aperçutbientôt que les échosde ses montagnes répandroient moins promptement leur gloire que ne le feroit leur panégyriste en transportant son séjour au sein de la capitale. Il vint donc à Paris, non sans regretter ses vallées , auxquelles il adressa un dernier adieu dans le langage simple et naïf des pâtres qui les habitoient : Hommage à la vallée d’ Os s an en patois des Basques , in- 8°.
Ce fut en tjBi que Bordeu , âgé de trente ans , s’établit à Paris , et y annonça sa présence par la publication de l’un de ses meilleurs ouvrages , les Recherches anatomiques sur la position des Glandes , et sur leur action , in- 12. Le peu de temps écoulé entre son arrivée dans la capitale et la publication de ce beau travail
ET LES OUVRAGES DE BORDEU. vij lie permet point de douter qu’il ne fût le fruit de ses études antérieures , et qu’il n’eût quitté la province , certain d’arriver ainsi tout d’un coup à la célébrité. C’étoit à Paris que les doctrines mécaniques et chimiques de Boerhaave avoient les partisans les plus nombreux et les plus accrédités. Le livre où se trouvoient attaquées les opinions dominantes ne pouvoit manquer de produire la sensation la plus vive. Aussi , dès son apparition , tous les regards se dirigèrent sur le jeune athlète , qui ne craignoit point d’entrer en lice avec de si redoutables adversaires. L’objet du Traité des Glandes est de prouver que la sécrétion des humeurs dont les organes sont chargés , consiste en une véritable élaboration, du liquide dont le sang fournit les élémens, et non ppint dans une simple séparation, comme le terme de sécrétion sembleroit l’indiquer. Cette fonction est le résultat de l’action propre de l’organe glandulaire, et ne résulte point d’un rapport mécanique entre la capacité des vaisseaux glandulaires et le volume des globules qui doivent y pénétrer, non plus d’une affinité chimique entre l’humeur sécrétée et la substance de la glande. Enfin l’excrétion du liquide sécrété est également due à l’action vitale de l’organe glandulaire. Les muscles et les organes voisins sont tellement disposés par rapport aux glandes , que bien loin de pouvoir les comprimer et les vider par expression des humeurs qu’elles fournissent, ils se bornent à leur imprimer des secousses et des mouvemens favorables à leur action. Il faut voir dans l’ouvrage luimême comment l’auteur emploie ses connoissances en anatomie à prouver , surabondamment peut-être, qu’il' n’est aucune glande qui ne se trouve à 1 abri de cette prétendue compression, capable, disoit-on, d’en exprimer les sucs.
Les physiologistes modernes n’ont rien ajouté de
viij NOTICE SUR LA VIE
satisfaisant à ce que renferment sur le mécanisme des sécrétions les Recherches anatomiques sur les glandes , que l’on doit regarder comme un des plus beaux monumens élevés à la science de l’homme.
Cet ouvrage mit son auteur en rapport avec tout ce que Paris possédoit alors de littérateurs et de savans distingués. Ceux d’entre eux qui s’étoient réunis pour la publication du Dictionnaire encyclopédique l’engagèrent à s’associer à cette grande entreprise, et l’on trouve son nom dans la liste des premiers collaborateurs. Toutefois des occupations trop multipliées ne lui permirent point de continuer long-temps une coopération active, et la part qu’il prit à cet ouvrage se borne à la rédaction de l’article Crise, sorte de petit Traité que l’Auteur publia en ■7§3 , au moment où il suivoit avec zèle l’hôpital de la Charité, et y recueillent les ma tériaux des ouvrages qu’il fit bientôt paroi tre sur divers points de médecine, -pratique. Aucun médecin de bonne foi ne peut nier que dans un grand nombre de maladies les phénomènes qui les constituent ne paraissent le résultat d’efforts sagement combinés, et tendans au rétablissement de la santé ; que la guérison de ces maladies ne soit ordinairement signalée par des révolutions qui, le plus souvent, ont pour symptôme des évacuations plus ou moins abondan tes. Ces évacuations terminent ou jugent la maladie, en sont en un mot la crise , terme qui veut dire jugement.
L’existence des crises ne saurait donc être mise en problème, du moins dans un grand nombre de maladies; et personne que je sache ne s’est avisé de contester sérieusement des faits vérifiés par l’observation journalière. Ce n’est pas à l’existence des crises que ne croient point ceux qui pensent que ces changemens favorables ou fâcheux arrivent indifféremment à toutes les époques de la maladie , et nient seulement l’exjs-
ET LES OUVRAGES DE BORDEU. ,ix tence des jours critiques réguliers. C’est parmi ces derniers que notre auteur se range, précédé en cela et suivi par tous ceux qui , comme il le dit lui-même , en terminant les recherches sur les crises , « sont ini- » tiés dans cette sorte de médecine philosophique ou » transcendante, à laquelle il n’est peut-être pas bon » que tous les médecins populaires , je veux dire cli- » niques, s’attachent (i) ».
Ce fut en cette même année 1753 que Bordeu envoya à l’Académie royale de chirurgie une Dissertation sur les écrouelles, qui fut couronnée : c’est cependant l’un de ses moindres ouvrages. Partant, de quelques suppositions très-gratuites, l’auteur établit que les pays
(1) Savans et peuple, médecins et malades, tous admettent la doctrine des jours critiques réguliers dans les maladies , doctrine aussi peu fondée que celle des années climatériques , car elle a la même origine. On retrouve évidemment ici l’influence des idées de Pythagore , sur le pouvoir des nombres. Les argumens tirés de l’instabilité des fonctions vitales , quoique tout-à-fait contraires à l’existence des jours critiques réguliers, comme à celle des années climatériques , paroîtront moins concluans que les résultats de l’observation.
Élevé dans la doctrine des jours critiques réguliers , ma principale étude au lit du malade fut d’abord de vérifier cette théorie par l’expérience. Rien à mes yeux ne donnoit une plus haute idée de la médecine , et ne lui assuroit plus d’éclat , que le pouvoir de prédire à quel jour fixe dévoient s’effectuer des chângemens notables dans le cours d’une maladie , et quelle époque prévue d’avance devoit amener la guérison ou la mort ; elle me sembloit atteindre à la certitude des sciences exactes ; et le médecin qui annonçoit une crise à jour déterminé , me sembloit mériter la même «onfianceet la même admiration que l’astronome lorsqu’il annonce le retour infaillible d’une comète ou de tout autre phénomène céleste , à une époque éloignée , après l’avoir découverte par les lois du calcul. L’observation assidue des fièvres primitives , genre de maladie oh la détermination des jours critiques est, dit-on , la plus facile , me convainquit bientôt de la vanité de ma théorie. Fidèle aux inclinations données par Galien, j’attendois le