‹ Œuvres complètes de Bordeu, précédées d'une notice sur sa vie et sur ses ouvrages. Tome premierChapitre 3 sur 75 · X NOTICE SUR LA YIE · texte numérisé non relu

X NOTICE SUR LA YIE

de montagnes sont ceux où Ton trouve le plus grand nombre d’écrouelleux , et l’attribue aux eaux trop crues dont s’abreuvent les habitans, et à l’air trop pur et trop vierge qu’ils respirent.

Ce n’est point cbez les montagnards habitans des hautes sommités que l’on observe les écrouelles, mais bien parmi les habitans des vallées étroites et profondes auxquelles des montagnes élevées dérobent l’influence solaire pendant la plus grande partie du jour. Le fond de ces gorges étroites et profondes est d’ailleurs parcouru par des torrens ou des rivières qui y entretiennent une humidité constante , en sorte que l’influence toute-puissante de l’air, des eaux et des

septième jour avec une impatience mêlée d’inquiétude. Je flattoîs le malade d’un changement prochain et favorable. J’allois même jusqu’à promettre , suivant l’espèce de la fièvre et le tempérament de l’individu , une évacuation critique par le nez , par les sueurs ou par les urines; espoir vain et mille fois déçu ! Une hémorrhagie nasale terminoit une fièvre inflammatoire au sixième jour , à ce jour que Galien regardoit comme si peu favorable aux évacuations critiques , et comme amenant un si grand nombre de changeïnens funestes dans le cours des maladies , qu’il l’avoit surnommé le tyran; d’autres fois c’étoit une fièvre bilieuse , dans laquelle j’avois annoncé le jugement par des évacuations alvinès copieuses au quatorzième jour , et la crise s’effectuoit le treizième par des sueurs abondantes. Je ne finirois point si je voulois parler de tous ces mécomptes , et dire combien de fois les nombres tant célébrés , trois , sept , quatorze , vingt-un , n’ont £*mené aucun changement. Je m’en prenois alors à la difficulté d’assigner l’instant précis où avoit commencé la maladie. Une crise enfin survenoit-elle au vingt-deuxième jour, elle avoit été retardée par quelque circonstance accidentelles au vingtième , je cherchois et j’indiquois la cause qui pouvoit l’avoir accélérée. Un clystère, un "verre de tisane Ou tout autre remède aussi insignifiant , avoit troublé la marche de la nature ; c’étoit à l’art que l’on devoit s’en prendre de cette irrégularité. Je suivois cependant un hôpital dirigé par un professeur habile , partisan éclairé de l’expectation.

(Des Erreurs populaires relatives à la médecine, 2' édit. Chap. IV.)

ET LES OUVRAGES DE BORDEU. xj lieux tend à y produire cette espèce particulière de dégénération analogue à l’étiolement des végétaux , en laquelle les écrouelles consistent.

Bordeu manquoit d’un titre légal pour exercer la médecine au sein de la capitale : il sentit le besoin de l’acquérir, et quoique reçu docteur à l’Université de Montpellier, déjà connu par des travaux importans et le front ceint d’une couronne académique , il n’hésita point à se soumettre à toutes les épreuves exigées d’un simple élève pour obtenir le grade de docteur dans la Faculté de Médecine de Paris. Trois dissertations latines qu’il composa pour cet objet, et dans lesquelles il cherche à prouver que toutes les parties du corps servent à la digestion , an omnes corporis partes digestioni opitulentur? que la chasse est un exercice très - salutaire , an venatio cœteris exercitationibus salubrior? et que les eaux minérales d’Aquitaine sont très-utiles dans le traitement des maladies chroniques , utrùm Aquitaniœ minérales aquæ mçrbis chronicis ? rédigées dans le but principal de satisfaire à une indispensable formalité , ne doivent pas être jugées avec rigueur, et assimilées aux autres ouvrages de Bordeu. Dans la première , il considère les changement qui surviennent en nous pendant le travail de la digestion , comme les agens de cette opération, méprise évidente dans laquelle les effets sont pris pour les causes; dans la seconde, il célèbre les avantages d’un exercice dont personne ne s’avise de contester l’efficacité ; dans la troisième enfin , il fait valoir les puissantes ressources que présentent les eaux thermales des Pyrénées pour la curation des maladies chroniques; mais il ne fait que répéter ce qu’il avoit dit dans plusieurs ouvrages , et que contiennent ceux qu’il publia depuis avec plus de détails.

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Tout doit donc porter à exclure ces trois Dissertations

de la collection complète de ses œuvres.

Inscrit parmi les membres d’une corporation ou de si brillans débuts lui avoient déjà suscité une foule d’ennemis , il ne crut pas devoir désarmer l’envie , qu’irritaient ses succès. Nommé médecin de l’hôpital de la Charité avec le titre d’inspecteur, il tenta de nouveaux triomphes.

Les observations sur le pouls par un médecin espagnol, Solano de Lacques, publiées en anglais par M. Nihell, dont le livre parut à Cadix en 1743 y et fut traduit en françois parLavirotte en 1748, fixoient alors l’attention des médecins , et Bordeu surtout s’empressa de les vérifier dans plusieurs années de sa pratique à l’hôpital de la Charité. 11 crut voir que l’on avoit trop négligé jusque alors cet élément du diagnostic , dont peut-être il s’exagéra l’importance. Les subtilités de Galien lui parurent la cause du discrédit dans lequel étoit tombée l’observation du pouls : ne voulant d’abord faire que de simples additions à l’ouvrage de Solano r étendre ou rectifier quelques points de sa doctrine , il se trouva conduit à écrire un Traité complet sur la matière. Cet ouvrage , prôné jusqu’à l’enthousiasme ou décrié jusqu’à la fureur, au moment de sa publication, a survécu aux louanges exagérées de ses partisans comme aux critiques injustes de ses détracteurs; et le temps , cet arbitre suprême des renommées , lui a assigné sa véritable place dans l’estime dès connoisseurs. Tous conviennent que Bordeu tombe dans le défaut tant reproché à Galien , qu’il a même surpassé en distinctions subtiles des diverses sortes de pouls. En effet , le tact le plus délicat et le plus exercé ne parviendroit jamais à apprécier ces nuances fugitives d’après lesquelles notre auteur a établi cette multitude cle pouls ,

ET LES OUTRAGES DE BORDEU. xiij dont ses imitateurs ont porté le nombre jusqu’à quatre cents espèces. Cependant tous aussi s’accordent à reconnaître que les principales divisions reposent sur des fondemens réels, et que les pouls d’irritation et de coction, supérieurs et inférieurs, sont aussi faciles à reconnoitre que les pouls spéciaux , et qui indiquent une hémorrhagie nasale, une sueur, ou des urines critiques. En outre , Bordeu tombe dans le défaut capital d’accorder à l’observation du pouls une importance exclusive. Les lumières que peut fournir l’observation attentive des battemens du cœur et des artères ne tiendront jamais lieu de celles qui résultent de l’examen et de la comparaison de tous les symptômes de la maladie; et de nos jours les médecins instruits, sans négliger l’observation du pouls , n’établissent le diagnostic ou le pronostic d’une maladie que sur l’observation de tous ses phénomènes.

Les Recherches sur le pouls rendirent populaire la renommée de l’auteur, et le portèrent, jeune encore (il n’avoit que 34 ans) , au premier rang des praticiens de la capitale. Dès ce moment la jalousie de ses rivaux dépassa toutes les bornes de la décence et de la probité. Bouvart, fameux par l’âcreté de ses saillies, se mit à la tête de ses nombreux ennemis; Bouvart, dont le caractère cadroit parfaitement avec une figure hideuse, et qui portoit au visage une cicatrice difforme , suite d’une blessure qu’il s’étoit faite, disoit Diderot, en maniant maladroitement la faulx de la Mort : de la critique des ouvrages , il passa à celle de l’auteur , et s’oublia jusqu’à reprocher à Bordeu d’avoir volé des bijoux à un homme de qualité qu’il accompagnoit aux eaux minérales , et qui mourut dans le cours du voyage. Thierri , moins atroce, eut assez de crédit pour faire rayer (1761) le nom de Bordeu de la liste des

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membres de la Faculté , et il fallut un arrêt des cours souveraines pour le rétablir dans le pouvoir d’exercer un art où la faveur du public le dédommageoit amplement de l’injustice et des persécutions de ses confrères. Nil prceter invidiam medicorum , rien n’est audessus de l’envie des médecins envers leurs confrères; ceux de Bordeu sembloient prendre à tâche de justifier un proverbe fondé sur des faits aussi faciles à vérifier qu’à expliquer. L’envie est de toutes les professions ; « le potier porte envie au potier», dit le plus ancien des poètes , mais dans les unes un intérêt sordide en est le seul motif, tandis que dans les autres les rivaux ne disputent que pour obtenir des succès d’amourpropre et de vanité. Ici les avantages pécuniaires marchent ordinairement de pair avec la célébrité ; il est d’autres professions dans l’exercice desquelles un double prix s’accorde également à la renommée, et pour qui connoît l’animosité des querelles qui s’élèvent entre les peintres, les poètes, etc., les médecins paroissent remplis d’une louable modération. La vivacité de cette guerre prolémique où Bordeu se trouvoit engagé troubla son repos, mais ne le détourna point de ses travaux scientifiques : en effet, c’est pendant le temps des plus furieux débats qu’il publia par fragmens ses Recherches sur la Colique métallique , dans le Journal de Médecine, années 1761, 1762 et 1763. Ces fragmens rassemblés forment un ouvrage d’assez longue haleine, où se retrouvent tout le génie de Fauteur , la piquante vivacité de son style , remarquable surtout dans un brillant parallèle entre Asclépiade et Boerhaave, morceau dans lequel la justessè des pensées n’est point sacrifiée à l’éclat du langage. C’est sans doute à la forme sous laquelle Bordeu le publia que cet ouvrage doit son peu de célébrité, et l’oubli corn-

ET LES OUVRAGES DE BORDEU. xv plet dans lequel l’ont laissé quelques médecins modernes dans les traités ex-professo qu’ils ont donnés de la colique des peintres.

Les Recherches sur la Colique de Poitou sont terminées par une allusion sanglante que fait Bordeu à l’occasion de quelques persécutions éprouvées par saint Athanase , sur des fondemens aussi frivoles que celles que lui suscitoient ses ennemis. Mais dans aucun de ses ouvrages il ne récrimine contre eux d’une manière plus piquante, et ne les traduit à la risée du lecteur d’une façon plus burlesque que dans ses Recherches sur V Histoire delà Médecine , ouvrage imprimé sans nom d’auteur, sous la rubrique de Liège, en 1768. C’est là qu’à propos de l’inoculation de la petite-vérole , dont la pratique alors nouvelle divisoit tous les esprits, Bordeu, partisan déclaré de cette méthode, passe en revue tous les âges de la médecine , toutes les sectes qui l’ont divisée, tous les médecins qui ont joui de quelque célébrité , et sans effort met en scène ceux de ses confrères qui le persécutaient avec le plus d’acharnement. C’est dans cet ouvrage trop peu connu, et qui manque au commerce, que se trouve cet éloge si vif, si chaud, si bizarre et si vrai de la thériaque, chef-d’œuvre de l’empirisme, pour lequel notre auteur montre une prédilection décidée; c’est là qu’à l’imitation de Cervantes , il fait passer en revue par un vieux médecin des Pyrénées tous les livres qui composent sa bibliothèque. Ce vieux médecin , dont son père paroît lui avoir fourni l’original , fort attaché à la doctrine des anciens, soupe tous les soirs avec le lait d’une chèvre noire , suivant le précepte d’Avicenne , et se fait un paravent pour l’hiver des thèses soutenues dans les universités. C’est dans sa bouche que Bordeu met l’éloge le plus franc et le plus complet de tous les médecins distingués qu’ont produits nos

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provinces méridionales , en y mêlant toujours la critique indirecte de ses ennemis. Us eurent la maladresse de se reconnoître dans des portraits trop ressemblans peut-être, et réussirent à soulever contre lui un nouvel orage qui heureusement se dissipa bientôt. Dans cet ouvrage l’auteur abandonne à' chaque instant son sujet, l’apologie de l’inoculation laisse errer sa plume vagabonde , et , comme entraîné par l’impétuosité naturelle de son esprit, aborde les questions en apparence les plus étrangères à la nature de l’ouvrage, mais revient avec facilité au sujet principal , rassemblant toujours avec un art admirable ces objets au premier coup d’œil si disparates. On imagine bien que la haine de ses ennemis impitoyablement bernés dut s’accroître en raison de l’impuissance où ils se trpuvoient de repousser des coups portés avec tant de force et tant d’habileté. Depuis lors ses écrits ne renferment plus aucune trace de ses querelles. Ses Recherches sur le Tissu f muqueux , publiées en 1767, appelèrent pour la première fois l’attention des médecins sur cette trame première de nos organes, tissu généralement répandu dans notre économie, et que l’on peut regarder comme le moule ou la matrice qui sert en même temps à contenir, à lier, à isoler et à former toutes les parties. Ce tissu , mieux connu de nos jours, parce que les modernes, Bichat entre autres, ont pénétré plus avant dans cette partie de l’analyse animàle , paroît à Bordeu l’organe des fluxions et des métastases, et l’on s’aperçoit à sa lecture qu’il a été écrit avant lès découvertes modernes sur les vaisseaux lymphatiques et les notions récemment acquises sur les fonctions de cet ordre de vaisseaux.

Enfin, en 1775, Bordeu publia le premier volume de ses Recherches sur les Maladies chroniques , ouvrage qui devoit renfermer tout ce qu’il avoit observé dans

ET LES OUVRAGES DE BORDEU. xvij le cours de sa pratique. Voulant que son père et son frère Antoine , et François de Bordeu, participassent à la gloire de cette entreprise , il associa leurs noms au sien à la tète du livre à la confection duquel ils ont effectivement concouru , en fournissant à l’auteur un nonibre prodigieux d’observations sur les vertus des eaux minérales des Pyrénées dans le traitement des maladies chroniques. Suivant Bordeu, ces maladies offrent, comme les aiguës, des périodes régulières d’irritation, de coction et d’excrétion ; ces phénomènes s’y succèdent dans le même ordre , et seulement avec moins de rapidité. Le but principal de leur traitement doit être de leur donner le caractère des maladies aiguës. C’est à quoi sert la fièvre si heureusement excitée dans certaines de ces affections , mais pourtant si fâcheuse et si redoutable dans le plus grand nombre. Ce qui rend la lecture de ç^jt ouvrage attachante , ce ne sont point les nombreuses ^t trop courtes observations des guérisons opérées par les eaux sulfureuses , mais les dissertations physiologico-pathologiques que Bordeu sait entremêler avec habileté; toutes ses opinions sur l’action propre des organes, sur le tissu cellulaire , s’y trouvent reproduites. Le vrai , le faux , le paradoxal, le vraisemblable, tout s’y rencontre avec une variété qui n’est point fatigante. Toutes ces opinions ont depuis lors été bien des fois débattues , et l’on sait maintenant à quoi s’en tenir sur l’hypothèse du centre phrénique , idée principale des ouvrages de Lacaze, dont Bordeu a fourni, comme on sait, les matériaux, sur le trépied de la vie, formé, suivant notre auteur, du cerveau, du cœur et de l’estomac, auquel, suivant en cela Van-Helmont, il accorde une importance exagérée. Les progrès récens des sciences physiologiques ne permettent point d’ajouter foi à ce balancement imaginaire des forces dont le diaphragme

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«eroit le point d’appui. Ces deux énormes balons du tissu muqueux , qui ^suivant Bordeu , y prennent leur attache, et lui servent à expliquer les mouvemens oscillatoires et les courans des humeurs, sont purement imaginaires ; l’estomac ne joue dans l’oeuvre de 1^ digestion que le rôle secondaire d’un organe préparateur. L’acte important, le phénomène essentiel de cette fonction , la chylification ne s’opère que dans le duodénum et l’intestin grêle, portion plus intérieure de l’appareil digestif, fermée d’une part par le pylore , et garnie à l’autre de ses extrémités par la valvule ileo-cœcale. Le cerveau lui-même, instrument spécial de la pensée , le cède en importance à la moelle épinière , portion de l’organe nerveux , qu’il n’est plus permis de regarder comme un simple prolongement. Le temps sans doute a rectifié plusieurs des opinions émises par Bordeu dans les Recherches sur les Maladies chroniques; mais lorsqu’il se trompe, ce n’est point à la manière d’un homme vulgaire , et l’étude de ses erreurs n’est ni sans instruction ni sans intérêt ; on le voit, dominé par une imagination trop ardente , et pressé du besoin d’expliquer, se tromper en généralisant des faits particuliers d’une authenticité quelquefois douteuse. La partie la plus curieuse de ce dernier ouvrage de Bordeu est le morceau qui le termine , morceau si connu sous le titre , trop ambitieux peut-être, d ''Analyse médicinale du Sang. Écrit de verve, fruit d’une sorte d’inspiration , on doit le regarder comme un plaidoyer que notre auteur oppose aux prétentions de la chimie, et comme sa dernière protestation contre les empiète mens des sciences accessoires , qui de tout temps tentèrent d’envahir le domaine de la médecine, et de nos jours encore voudroient soumettre les phénomènes de la vie à leurs étroits calculs.

On pourroit désirer dans les Recherches sur les Ma-

ET LES OUVRAGES DE RORDEU. xix ladies chroniques une méthode dont le défaut se fait sentir , à un moindre degré toutefois , dans ses autres productions. Ce défaut de méthode porté plus loin ici que dans ses précédens ouvrages , tenoit à la trempe de son génie ardent, qui voyoit tout du premier coup d’œil, et à la multitude de ses occupations, qui ne lui permettoient point de s’arrêter long-temps sur le même objet. Ces occupations toujours croissantes excédèrent enfin la mesure de ses forces , et les premiers accès d’une goutte vague lui firent sentir le besoin du repos. Il commença par réunir les fruits de ses épargnes, et les plaça en viager chez un banquier de la capitale. Les mémoires du temps nous font connoître et le nom du banquier et la somme qui lui fut confiée. Ce banquier étoit M. de La Borde , chez qui Bordeu plaça 80,000 livres. On a lieu d’être surpris que tout le fruit d’une longue et brillante pratique se réduisît à une somme insuffisante pour lui assurer un repos acheté par tant de fatigues ; le désintéressement peu commun de Bordeu ne suffit point pour expliquer un fait semblable; il faut y joindre quelques considérations sur l’état, de la société en France vers le milieu du dix-huitième siècle. Quoique le public revînt par degrés à des idées plus justes sur la véritable valeur des choses , il étoit encore du bon ton parmi les classes élevées de ne point payer ses dettes , et le médecin le plus caressé par les grands ne trouvoit que la pauvreté au terme de l’existence la plus brillante. C’est ainsi qu’on voit Lorry, savant médecin, long-temps à la mode, et fêté dans les cercles les plus brillans de la cour et de la ville, recevoir du gouvernement un misérable secours pécuniaire pour aller dans sa vieillesse aux eaux de Bourbonne. Il falloit, pour échapper à Cette destinée commune, être revêtu de quelque emploi lucratif parmi les médecins de la cour , ou bien

NOTICE SUR LA VIE avoir lë courage de passer pour un homme bizarre en exigeant avec rigueur la juste récompense de ses services. C’étoit alors une chose établie que les auteurs vécussent dans des galetas, tandis que les libraires s’enrichissoient du produit de leurs ouvrages, et que les médecins accordassent aux grands des services gratuits en échange de quelques complaisances dont ils se tenoient pour honorés; ou si, comme Dumoulin , on rappeloit les malades avec dureté à l’observation des lois que prescrit l’équité la plus simple, on arrivoit à la fortune par une voie insolite , tout noirci des accusations d’avarice et de cynisme.

Si Bordeu eût retiré de sa pratique et de ses ouvrages les fruits qu’il devoit en attendre, on peut croire que sa carrière eût été prolongée de plusieurs lustres : on l’eût vu quitter de bonne heure une existence toujours contentieuse et toujours agitée, pour jouir , dans le sein d’une retraite paisible , d’un repos plein de dignité; il eût laissé d’indignes adversaires continuer à parcourir les rues fangeuses de la capitale , et se débattre dans la boue , leur véritable élément. Mais arriver au déclin de l’âge, et n’avoir pour perspective qu’une carrière laborieuse et des succès toujours disputés, être forcé à l’activité, quand tout en nous tend au repos, vivre au milieu d’une foule d’intrigans médiocres dont les basses menées excitent sans cesse le dégoût ou l’indignation , rien n’est plus capable de hâter le terme fatal. Bordeu, livré aux attaques d’une goutte irrégulière , le voyoit approcher et l’annonçoit sans effroi. Un voyage aux eaux minérales de son pays, qui lui dévoient la santé , en retour de la célébrité qu’elles tenoient de lui, fut infructueux. Célibataire , et privé du bonheur auquel se sent appelé tout homme bien organisé , il sentoit amèrement le vide de ces jouissances par lesquelles on pense

ET LES OUVRAGES DE BORDEU. xxj remplacer celles que nous donne le simple exercice des sentimens naturels. C’est dans cette fâcheuse disposition de l’esprit, et dans cette sorte d’isolement moral, que le 23 novembre 1776, une dernière attaque d’apoplexie priva la France de l’un des plus grands médecins qu’elle ait produits. La mort le surprit pendant son sommeil, comme si elle l’eût craint tout éveillé , dirent les agréables du temps.

Qui n’auroit pensé que ces misérables querelles dont l’existence de Bordeu fut trop long-temps tourmentée , finiroient à son trépas ? mais il ne suffit point pour assouvir la haine du plus furieux de ses ennemis. Semblable au chacal qui vit de cadavres , Bouvart accueillit la nouvelle de sa mort par un propos atroce ( 1 ), et le rédacteur du Journal de Médecine y fidèle interprète des sentimens du plus grand nombre de ses confrères , annonça cet événement en accompagnant la nouvelle d’un commentaire rempli de malveillance (2). C’est dans ce petit nombre de lignes dictées par la haine que l’on trouve la mention d’un fait ignoré. On sortoit à peine des disputes les plus envenimées entre la Faculté de Médecine et le Collège de Chirurgie ; Bordeu, trop éclairé pour ne point s’élever au-dessus d’un misérable esprit de corps , pencboit pour les chirurgiens , et fut soupçonné d’avoir composé pour la défense de leur cause divers écrits anonymes.

Pour nous, qui ne pouvons partager ces injustices contemporaines , il est temps de détourner les yeux trop long-temps fatigués d’un affligeant spectacle : essayons d’apprécier, en terminant cette Notice, l’influence exercée par Bordeu sur les esprits de son

(j) Je riaurois pas cru quil fut mort horizontalement.

(2) Journal de médecine. Décembre 1776.

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siècle, influence dont le.s effets prolongés subsistent, et doivent le faire regarder comme le fondateur de la doctrine actuelle. Bordeu ne vit point le triomphe de ses idées; admises par quelques bons esprits, elles ne purent s’introduire dans les écoles , et les théories mécaniques de Boerhaave subsistèrent dans l’enseignement jusqu’à l’époque de la révolution. Il étoit réservé à l’École actuelle de Médecine de Paris de consommer celle que notre auteur avoit si heureusement commencée. Dès les premières années de sa formation , les doctrines boerhaaviennes n’y conservoient qu’un seul défenseur (i), mais c’étoit en vain que ce professeur, doué d’un tact médical exquis , déployoit toutes les forces de sa dialectique , et prodiguoit toutes les ressources d’un beau talent pour la défense d’une mauvaise cause : personne ne vouloit croire que la fièvre intermittente cause une grande violence aux plus petites fibres des vaisseaux et des viscères , en stagnant , en coagulant , en poussant , en fondant , en atténuant; qu alors le sang fut appauvri , dissout y à peine lié , privé de ses meilleurs principes , âcre et épais tout à la fois dans ce qui en reste. L’habile et savant commentateur de Boerhaave et de Stoll, sûr de notre admiration quand il nous initioit dans la science du diagnostic dont il possédoit tous les secrets, n’étoit plus écouté dès qu’il abandonnoit l’histoire des maladies pour ces explications surannées.

C’est des ouvrages de Bordeu que nous vint la lumière dont furent éclairés les premiers temps de cette école. Ce fut de lui que l’on apprit à se tenir en garde contre les applications de la chimie à la médecine, et cela au moment où la première de ces sciences renouvelée sembloit devoir s’emparer du domaine de l’art, et pro-

(i) M. Coryisart.

ET LES OUVRAGES DE BORDEU. xxiij mettoit de nous révéler les actes les plus mystérieux de la vie. « Dans l’état actuel de la physiologie , dit » Bichat en commençant ses Recherches sur la vie et la » mort , l’art d’allier la méthode expérimentale de » Haller et de Spallanzani aux vues grandes et philo- » sophiques de Bordeu, me paroît devoir être celle » de tout esprit judicieux ;» aussi se montre-t-il profondément nourri de la substance des écrits de ce dernier , et peut-être , comme on l’a dit , s’est-il surtout illustré en pénétrant plus profondément dans le matériel de l’homme, et en appliquant aux derniers élémens des organes et des glandes les notions que Bordeu n’appliq. oit encore qu’à ces parties déjà composées. La méditation attentive de ces ouvrages nous enseignera toujours à nous défendre contre les prétentions des sciences accessoires qui , après avoir tour à tour subjugué la médecine, de nos jours et sous nos yeux , essaient encore de l’envahir. C’est de Bordeu que nous apprendrons à réduire à sa juste valeur tout cet appareil d’expériences futiles, et Ü’étroits calculs, dans lesquels on veut asservir la marche du médecin aux procédés du physicien, oubliant que l’un des plus beaux génies de l’antiquité a posé la limite éternelle entre leurs travaux , lorsqu’il a dit , « où le physicien s’arrête , là le médecin com- » mence. »

Les temps sont arrivés où, prenant l’observation seule pour guide, la médecine doit être envisagée comme une science historique , science dans les fastes de laquelle l’histoire fidèle des phénomènes observés remplira les pages si long-temps usurpées par de frivoles explications. Abandonnons la recherche des causes pour l’étude des phénomènes; c’est par là que notre époque méritera le nom d’hippocratique ,

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