CHAPITRE X
De l'accomplissement de la loi, et de la vérité de notre justice , à cause du régne de la charité.
Mais nos adversaires opposent que nous n'avons pas une opinion assez humble de l'imperfection de notre justice, qui n'est que souillure et iniquité; ils disent que nous croyons pouvoir accomplir la loi; et ils assurent que c'est mal comprendre la corruption de la convoitise qui demeure jusqu'à la mort dans les baptisés. Répondons par ordre à tous leurs reproches; s'ils nous écoutent en esprit de paix , ils verront qu'il n'appartient qu'à l'Eglise de savoir glorilier le Sauveur des Ames, et proposer les mystères divins avec leur majesté naturelle.
L'homme rétabli par la grâce a de grandes misères et de grands dons; de grandes misères, par sa nature corrompue; de grands dons, par la miséricorde divine. Nous devons donc parler de ce que nous sommes, avec un si juste tempérament, qu'en avouant notre infirmité, nous ne méprisions pas le remède que le Sauveur Jésus-Christ nous présente. Pour cela, il faut rabaisser ce que nous avons de nous-mêmes, et reconnaître la dignité de ce que le Saint-Esprit fait en nous. Ainsi nous domptons l'arrogance humaine, et nous glorifions la grâce divine.
C'est pourquoi, nous détestons la fausse justice que les sages de i^e monde cherchent par eux-mêmes; mais nous apprenons, par les Ecritures, qu'il y a une justice que Dieu fait en nous, qui découle de Jésus-Christ sur les fidèles qui sont ses membres par l'abondance de son esprit qu'il nous communique. A Dieu ne plaise que nous disions que cette justice ne soit que souillure, et que nous déshonorions par un tel blasphème l'ouvrage du Saint-Esprit en nos àmcs!
1. Ipsa gratta merclur augeri, ut aucta mereatur et per/ici. Ep. cvi, nunc cLXXxvi. b. 10, tom. ii, col. G07.
Il en est de même des bonnes œuvres. Si je dis que l'homme n'a rien de son propre fonds que le mensonge et l'iniquité', je confesse la langueur de notre nature. Si je dis que l'homme aidé par la grâce ne fait rien de saint ni de juste , je fais injure non point à l'homme, mais au Saint-Esprit qui agit en nous.
Pour ce qui regarde la convoitise, nous avons déjà dit à nos adversaires, qu'encore qu'elle demeure après le baptême , elle n'est pas péché dans les baptisés; et nous avons établi les principes par lesquels cette vérité peut être éclaircie. Mais ne laissons pas d'expliquer, selon la doctrine de saint Augustin, qui vient de la source des Ecritures, pour quelles causes la concupiscence, bien qu'elle ne soit pas éteinte dans les baptisés, ne les empêche pas d'être vraiment justes, ni de pouvoir accomplir la loi selon la mesure de cette vie.
Pour entendre cette vérité, supposons premièrement que la convoitise est un attrait en l'homme, par lequel il est porté à s'attacher aux biens périssables; et la charité un attrait en l'homme, par lequel le Saint-Esprit le pousse et l'excite au bien éternel.
Secondement, remarquons encore que toute la justice des mœurs chrétiennes consiste en la loi de la charité , Jésus-Christ lui-même nous ayant appris , que toute la loi était renfermée en ce seul précepte , Tu aimeras^. De là vient que saint Augustin parle ainsi de la charité : « C'est elle qui » est la très-véritable, la très-entière, et la très- » parfaite justice' : » d'où il s'ensuit, par contrariété de raison, que toute l'injustice a son origine dans la convoitise.
Ces principes étant posés , notre doctrine sera très-inlelligible. Quand l'attrait de la convoitise domine dans l'âme, elle devient captive des biens corruptibles, et par conséquent criminelle. Mais Dieu , pour empêcher ce désordre , inspire aux cœurs de ses vrais enfants la chaste délectation du bien éternel qui les délivre de la servitude, et leur fait aimer Dieu plus que toutes choses. Ce doux lien de la charité attache si puissamment l'homme juste à Dieu, qu'il peut venir à ce haut point de perfection de dire avec l'apôtre saint Paul* : « Qui » nous séparera de la charité de Jésus-Christ? Se- » ra-ce l'affliction ou l'angoisse , la persécution ou » la faim , la nudité , le péril, le glaive? Je suis » certain que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni » les principautés, ni les puissances, ni le présent, » ni le futur, ni la hauteur, ni la profondeur, ni » aucune autre créature , ne pourra nous séparer » do la charité de Dieu qui est en Jésus-Christ » Notre Seigneur. » Ce qui montre que l'attrait de la convoitise n'empêche pas que l'àme fidèle ne s'attache si étroitement au souverain bien, qu'elle méprise, pour l'amour de lui, tout ce qui llatte, tout ce qui menace , tout ce qui tourmente.
De là suit, par une conséquence infaillible, l'accom plissement de la loi : car le Sauveur a dit dans son Evangile : Celui qui m'aime, gardera mes commandements^. Et l'apôtre saint Paul nous enseigne,