‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 145 sur 631 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De la justification par les œuvres.

Ceux qui ont écrit de nos controverses ont judicieusement remarqué , qu'il n'y a entre nous et nos adversaires aucune dispute particulière toucliant la justification par les œuvres; et la simple intelligence des termes fera connaître cette vérité.

Par la justification nous pouvons entendre la seule rémission des péchés; et c'est ainsi que nos adversaires l'expliquent. Sur cela nous leur avons accordé que nos péchés sont remis gratuitement' , non point à cause de nos mérites, mais par les mérites de Jésus-Christ. Nous avons produit les décrets par lesquels le sacré concile de Trente a défini cette salutaire doctrine; et par conséquent en ce point nous n'avons rien à contester avec les ministres.

Mais nous prenons la justification en un autre sens pour notre régénération à la vie nouvelle, et notre sanctification par le Saint-Esprit. On demande si la justification, ainsi entendue, se fait par les œuvres ou non; et nous disons que nous et nos adversaires n'avons rien à démêler sur cette matière; et en voici la preuve évidente.

Cette sanctification par le Saint-Esprit peut être regardée en deux sortes, dans son commencement ou dans son progrès. Or nous convenons les uns et les autres : premièrement, qu'elle ne se fait point en nous par les bonnes œuvres, parce qu'elle en est le principe, et par conséquent elle les précède. Secondement, nous sommes d'accord qu'elle s'accroit par les bonnes œuvres , parce qu'il est clair que notre sanctification s'augmente à mesure que nous croissons en la charité. De sorte que toute la question consiste à savoir si la grâce qui nous justifle difTère de celle qui nous sanctifie et nous régénère, comme les ministres l'enseignent. Cette question n'est pas de ce lieu, et nous l'avons assez expliquée; ainsi j'ai eu juste sujet de dire que, dans la matière où nous sommes, il n'y a entre nous et nos adversaires aucune dispute particulière. Dumoulin lui-même le reconnaît, lorsqu'il dit : « Notez que nos adversaires par la justification en- » tendent la sanctification ou régénération; ainsi le » but auquel ils visent , est de prouver que nous » sommes régénérés par les oeuvres , chose que » nous accordons volontiers ^. »

Toutefois , pour la satisfaction des pieux lecteurs, et pour éclaircir d'autant plus la foi catholique, proposons la créance de la sainte Eglise. L'apôtre saint Paul nous enseigne que 7iotre homme intérieur se renouvelle de jour en jour ^ ; parce qu'à mesure que nous croissons en foi , en espérance et en charité, nous imprimons de plus en plus en nos âmes l'image du nouvel homme, qui est Jésus-Chnst. D'ailleurs , le Saint-Esprit qui nous est donné ouvre en nous une source toujours féconde, qui ne cessant jamais de couler, s'enrichit continuellement elle-même; ce qui fait dire à saint Augustin" : « 11 » faut que nous entendions que celui qui aime, a » le Saint-Esprit ; et qu'en l'ayant il mérite de l'a-

1. Ci-dessus, chap. 2. — 2. Bouclier de la foi, aecl. 43.— 3. //. Coi:, iv. 16.

4. Restât ut intelligamus Spirilum sanctum habere gui plus diliyit , et habenJo mereri ut plus liabeat , et plus hubendo plus diligal. Tract. Lxxiv. in Joan. n. 2; toui. m, part. II, col. 691.

» voir davantage , et conséquemment d'aimer da- M vantage. »

Nous donc qui sommes persuadés , par les Ecritures, que c'est la même grâce qui nous justifie, et nous sanctifie, et nous régénère; nous croyons aussi très-certainement qu'autant que l'œuvre de notre régénération est avancée tous les jours par le Saint- Esprit, autant la grâce qui nous justifie est accrue, selon ce que dit saint Jean en l'Apocalypse : « Que » celui qui est juste soit justifié encore; et que ce- » lui qui est saint, soit sanctifié encore'; » c'està-dire sans difficulté, que celui qui est saint devienne plus saint, et que celui qui est juste devienne plus juste. C'est à raison de cet accroissement de justice que l'Eglise enseigne, avec saint Jacques^ que nous sommes justifiés par les œuvres , parce que la foi sans les œuvres est morte.

Je sais que nos adversaires répondent que saint Jacques ne parle point de la justification devant Dieu; et que par le mot de justifier, il entend déclarer la foi par les bonnes œuvres qui en sont les fruits. Mais certes, si nous prenons bien le sens de l'Apôtre, nous trouverons que l'interprétation des ministres lui est directement opposée : car encore que saint Jacques ait dit en ce lieu, que la foi est déclarée par les œuvres : « Je te montrerai, dil-il', » ma foi par les œuvres; » la suite du discours fait assez paraître que ce n'est pas son intention principale. Son dessein est de reprendre ceux qui se confiaient tellement en la seule foi, qu'ils négligeaient la pratique des bonnes couvres; il entreprend de leur faire voir que leur foi est morte, qu'elle est sans vertu , qu'elle n'est pas capable de les sauver, t Quelle utilité, mes frères, dit-iP, si » quelqu'un se vante d'avoir la foi , et n'a pas les 1) œuvres; sa foi le peut-elle sauver? » Or pour leur montrer cette vérité, c'était peu de chose de les avertir qu'ils ne déclaraient pas leur foi devant les hommes; il fallait encore leur faire sentir qu'ils n'étaient pas justifiés devant Dieu. Donc saint Jacques parle en ce texte de la justification devant Dieu, non devant les hommes; et néanmoins il assure manifestement que nous sommes justifiés par les œuvres; parce qu'il est plus clair que le jour que ce n'est pas seulement par la foi , mais encore par les bonnes œuvres , que nous rendons notre vie agréable à Dieu.

Nos adversaires objecteront que si nous sommes justifiés par les œuvres, la justification n'est pas gratuite. Mais la réponse n'est pas difficile; car nous avons déjà remarqué que la justification s'accroît par les œuvres, et qu'elle ne se fait pas par les œuvres, parce qu'elle en est le principe; de même que l'homme croît par la nourriture, mais il ne se fait pas par la nourriture.

De cette sorte, il est aisé de comprendre que les œuvres sont des fruits de la justification , et que néanmoins elles la font croître; comme ce que nous pouvons nous nourrir, c'est une suite de ce que nous sommes vivants, et toutefois la nourriture conserve la vie.

Ainsi l'apôtre saint Jacques a très-bien prêché que nous sommes justifiés par les œuvres; et l'apôtre saint Paul a très-bien nié que nous fussions

1. Apoc, XXII. 11. — 2. Jac, II. 17, 21. - .3. Ide,n IS. — -1. Ibid., 14.

RÉFUTATION DU CATKCIIISME

juslifK^s par 1rs œuvres. De la môme faroii que je pourrais dire, sans sortir de l'exemple que j'ai apporte, que c'est la nourriture qui nous fait vivre, parce qu'elle nous conserve la vie; et que ce n'est pas la nourriture qui nous fait vivre, parce qu'avant que nous nourrir, nous vivons. Est-il rien de plus net, ni de plus sincère, ni de moins embarrassé que cette doctrine ?

Mais du moins il s'ensuivra, dira-t-on, que ce progrès de la juslilication n'est pas gratuit, parce qu'il se fait en nous par les œuvres. Cette conséquence serait véritable, si les œuvres ne venaient point de la grâce ; mais « c'est la grâce elle-même , dit saint » Augustin', qui mérite d'être augmentée, alin » qu'étant augmentée , elle mérite aussi d'être con- » sommée. »

C'est ce que l'Eglise catbolique enseigne du progrès des justes dans la vie nouvelle; ils sont unis comme membres au Fils de Dieu par la grftce qui les justille, et ils s'avancent en cette unité autant qu'ils croissent en la charité. Etant unis plus étroitement à ce divin cher du corps de l'Eglise, ils reçoivent une inllucnce plus forte, et la justice de Jésus-Christ se répand sur eux plus abondamment. Quelle opiniâtreté, ou quelle ignorance pourrait dire que celte sainte doctrine diminue la gloire du Fils de Dieu, et la confiance que nous avons en lui seul?

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