CHAPITRE XI
Continuation de la même matière, où il est traité de l'imperfection de notre justice à cause du combat de la convoitise.
Nous pouvons considérer trois choses dans l'homme : premièrement , le règne de la convoitise , tel que nous le voyons dans les grands pécheurs , qui éteint toute la charité; et c'est l'injustice consommée : secondement, le règne parfait de la charité, tel que nous le croyons dans les bienheureux , qui consume toute la convoitise; et c'est la justice parfaite : et enfin le règne de la charité, tel qu'il est en ce pèlerinage mortel , où encore que la convoitise soit surmontée, elle n'est pas entièrement abolie. Ce règne de la charité fait en nous une véritable justice; ce mélange de la convoitise empêche qu'elle ne soit justice parfaite.
1. Rom., XIII. 10. — 2. Idem, v. 5. — 3. /. Thess., il. 8. — 4. Joan.,xv. 13. — 5. Jet-., xxxi. 33. — 6. Bom., viii. 4.
7. Voluîitas nostra osteuditur infirma pcr legem , ut sanet gratia voiunlatem , et voluntas sanata impleat legem. Aug., De Spir. et Litt., c. 9, n. 15.
Per quant {gratiani) solam guod lex jubet possit implere. Ibid., e. 10, n. 16, tora. x, col. 93.
Il résulte clairement de cette doctrine, qu'en ce lieu de misère et d'infirmité, où la chair convoite contre l'esprit, il n'y a aucun homme exempt de péché : car si la convoitise domine, il s'ensuit que la charité est vaincue, et l'homme est précipité aux péchés damnables; et encore que la charité soit victorieuse, toutefois la convoitise résiste, et dans une si âpre mêlée, et une résistance si opiniâtre, où nous avons à nous combattre nous-mêmes, il arrive infailliblement que l'esprit, qui surmonte par la charité, reçoit quelques blessures par la convoitise. C'est pourquoi nous avons besoin toute notre vie de recourir au baptême de larmes , et au remède salutaire de la pénitence.
Deux sortes de péchés dont les uns ne détruisent pas le règne de la charité, les autres le renversent. — Cette vérité catholique met une difïérence notable entre les péchés. Car il y a en nous des péchés qui établissent la domination de la convoitise, et ce sont ceux que l'Eglise appelle mortels , parce qu'ils éteignent la charité. Il y en a d'autres qui naissent en nous à cause du combat de la convoitise, et qui n'empêchant pas que la charité ne triomphe en nous; ce sont ceux que nous appelons véniels. C'est à cause de ces péchés que ceux-là mêmes dans lesquels la charité règne, qui peuvent dire avec l'apôtre saint Paul : Qui me séparera de la charité de Jésus-Christ? doivent dire aussi tous les jours à Dieu : Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent. Je ne pense pas que nos adversaires osent s'opposer à cette doctrine , s'ils veulent prendre la peine de la bien comprendre.
De là vient que nous confessons humblement que c'est une partie de notre justice de reconnaître que nous sommes pécheurs , et que celui-là est le plus avancé dans la justice de cette vie qui remarque « en profitant tous les jours, combien il est éloigné » de la perfection de la justice'. »
Ce n'est pas qu'il ne faille avouer qu'il y a quelque perfection ici-bas selon la mesure de cet exil. Car Jésus-Christ n'a pas dit en vain : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait^; et saint Paul : Nous prêchons la sagesse entre les parfaits^. Il y a donc quelque sorte de perfection, même en ce pèlerinage mortel : parce qu'encore que l'homme juste n'arrive pas à la charité achevée, il n'obéit à aucune convoitise; et encore qu'il ne possède pas entièrement le souverain bien , néanmoins il ne se plaît en aucun mal, gémissant avec l'Apôtre, et disant : Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort''? « Ainsi nous pouvons, dit » saint Augustin *, nous déplaire dans les ténèbres, » encore que nous ne puissions pas arrêter nos » vues sur une lumière très-éclatante. »
C'est la perfection qui nous est promise par la grâce de la nouvelle alliance. Moïse dit au Deutéronome'' : « Le Seigneur Dieu circoncira ton cœur, » et le cœur de ta postérité après toi, afin que tu » aimes le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et » de toute ton âme. » Nous voyons dans ce beau passage la convoitise vaincue par la circoncision de
1. Multton in hâc vitâ pyofecit qui quàm longé sit à perfectione justiliœ proficiejido cognovit. Aug., De Spir. et Litt. , o. 36, n. 64 ; tom. X, cul. 123,