ARTICLE X
La mauvaise foi du ministre dans les passages qu'il produit des saints docteurs des trois premiers siècles.
LXV. Qu'il y a de la mauvaise foi à nous obliger à la discussion de ces passages. — Une si visible calomnie fuite en matière si grave au plus saint concile qu'ait vu la chrétienté depuis les apôtres, cl à toute l'Eglise catholique qu'il représentait, vous peut faire juger, mes frères, de celles qu'il aura faites aux saints docteurs du troisième siècle. Il voudrait ici m'ohliger à lui répondre passage à passage , et à reprendre les textes des Pères qu'il a produits contre moi' : mais pourquoi ce long examen? Pour réfuter ce qu'il disait, que les Personnes n'étaient pas distinctes de toute éternité, ou que le Verbe n'était qu'un germe et une semence qui devait s'avancer avec le temps à une existence actuelle? mais il le réfute lui-même à présent, et il se dédit de ces absurdités. Que veut-il donc que je réfute? Son développement qui ne vaut pas mieux , et dont il se dédira quand cet écrit lui en aura fait voir l'extravagance , s'il peut trouver quelque autre moyen de sauver les variations de l'ancienne Eglise? Quand il saura bien ce qu'il veut dire, et que son Système aura pris sa dernière forme, il sera temps de le réfuter si le cas le demande : mais après tout je lui soutiens que cette discussion n'est pas nécessaire entre nous. Il impute mon silence à faiblesse; et il me reproche qu'au lieu de répondre à ses passages et à toutes ses conséquences qu'il a réfutées lui-même , je n'en sors que par un hélas^ I en vous disant d'un ton plaintif: « Hélas I où en » ètes-vous , si vous avez besoin qu'on vous prouve » que les articles les plus essentiels , même la Tri- » nité et l'Incarnation, ont toujours été reconnus » par l'Eglise chrétienne! » Il est vrai, voilà mes paroles'; voilà cet hélas! dont il se moque. Il ne veut pas qu'il me soit permis de déplorer les tristes effets de la Réforme, qui ouvre tellement son sein à toutes sortes d'erreurs , qu'elle a besoin qu'on lui prouve les premiers principes. Mais si l'/ie'ias/ lui déplait, voyons comme il répondra au raisonnement.
LXVI. Vraie méthode de la dispute , où l'on ne doit jamais s'obliger à prouver les vérités dont on est d'accord. — En vérité, étais-je obligé à prouver à M. Jurieu et aux prétendus réformés ce qu'ils supposent avec moi comme indubitable? Le ministre ne le dira pas. Je ne suis pas obligé de prouver aux luthériens la présence réelle, ni aux sociniens la venue et la mission de Jésus-tihrist, ni aux calvinistes la Trinité et l'Incarnation : autrement ce serait vouloir disputer sans lin , contre le précepte de l'Apôtre, et renverser les fondements qu'on a posés. Cela est clair : passons outre. Le mystère de la Trinité étant , comme il est , le fondement de la foi , par conséquent il est un de ceux qu'on a toujours crus. M. Jurieu en convient. « C'est, dit-il*, une calomnie que le ministre Jurieu » ait nié que les mystères de la Trinité et de l'In- » carnation fussent connus aux Pères. » Et il ajoute, « qu'il s'agit uni(iuemenl de savoir comment les an-
1. Tah. Letl , vt.p. 284, 288. —2 Idem. p. 288. — 3. /. Avert., n. 24. — 4. Pog. 209.
1) ciens ont expliqué la manière de la génération » du l''ils. » Voilà donc sa résolution : que les Pères ont connu le fond du mystère, en sorte que leur erreur ne tombe que sur les manières de l'expliquer. Et si je montre au ministre que l'erreur qu'il leur attribue ne regarde pas les manières, mais le fond; il ne faudra pour les réfuter sans autre discussion, que l'opposer à lui-môme : mais la chose est déjà faite et incontestable. Le mystère de la Trinité , c'est l'éternelle coexistence de trois Personnes distinctes, égales et consubstantielles; et quelque partie qu'on rejette de cette délinition, on nie le fond du mystère : or est-il que le ministre Jurieu a fait nier clairement aux Pères des trois premiers siècles, la distinction, la coexistence, et l'égalité des trois Personnes divines , comme on a vu ; par conséquent il leur fait nier le fond du mystère.
liXVlI. Que cette méthode de supposer dans les disputes les choses dont on convient, est celle de l'Apôtre.— Dites-moi, qu'y a-t-il de faible dans ce raisonnement? Est-ce qu'il faut toujours tout prouver à tout le monde , et même tout ce dont on convient? C'est s'opposer directement à saint Paul, qui ne veut pas que les disputes soient interminables , 7nal entendues et sans règle : mais qui ordonne en termes exprès, que nous persistions dans les mêmes sentiments', et que nous marchions ensemble dans les mêmes choses où nous sommes déjà parvenus , demeurant fermes dans la même règle en attendant que Dieu révèle le reste- à ceux qui ne l'ont ]jas encore connu. J'ai donc dû, mes Irès-chers frères , marcher avec vous dans la foi de la distinction, de l'égalité, de l'éternelle coexistence des trois Personnes divines, comme dans !a foi d'un mystère toujours confessé dans l'Eglise : et m'obligera vous prouver la perpétuité de celte foi , c'est m'obliger à vous traiter comme si vous étiez sociniens; c'est contre le même saint Paul vous ramener au commencement de Jésus-Christ, et jeter de nouveau le fondement que nous avions posé ensemble^.
C'est encore la même erreur à M. Jurieu de vouloir me faire prouver que Dieu soit spirituel, qu'il soit immuable, et que ces attributs divins aient toujours été crus conmie essentiels à la religion ; car par sa Confession de foi il doit le croire autant que nous, comme on a vu*. La môme Confession de foi reconnaît aussi l'égalité des trois Personnes^ ; et c'est là encore un de ces fondements , dont le ministre suppose avec moi que l'Eglise n'a jamais douté. S'il le fait aujourd'hui révoquer en doute, non par deux ou trois docteurs, mais par tous ceux des trois premiers siècles, et môme par le concile de Nicée , et qu'il ébranle tous les fondements que nous avons posés jusqu'à présent ensemble, je suis en droit de le rappeler à nos principes communs. Qu'il prenne donc son parti; qu'il se déclare ouvertement contre la perpéiuilé de la foi de l'immutabilité, de la spiritualité, de la perfection toujours égales des trois Personnes divines; alors je le combattrai comme socinien : mais tant qu'il sera calviniste, je ne suis obligé à lui ojjposcr que sa propre Confession de foi. Si j'en ai fait davantage, c'est par abondance de droit, et pour l'instruction de ceux qui cherchent la vérité de bonne foi.
1. /. Tim., I. 4, 2; ii. 23. — 2. Phil., m. 15, 16. — 3. Heb., vi 1. — 4. Conf., Art. 1. —5. Art. 6.
ÉTAT PRÉSENT DES CONTROVERSES ET DE LA RELIGION PROTESTANTE
LXVIII. Passage de saint Hippolyte, évêque et martyr, objecte par le ministre; mais qui sert de dénouement à tous les autres qu'il produit. — G'esl néanmoins sur ce fondement, et parce que je n'ai pas voulu faire un volume pour prouver par tous les anciens ce qui devait être constant entre nous, que le ministre me reproche mon ignorance'. Mais puisqu'il nie force à entrer dans celte carrière, sans m'engager a. une trop longue discussion, j'espère trouver le moyen de faire toucher au doigt sa mauvaise foi. Qu'ainsi ne soit : il nous vante saint Hippolyte; et non-seulement il n'est pas pour lui, mais encore il lui fera perdre tous ceux qu'il croyait avoir, puisqu'il nous donne le dénouement pour les expliquer. Il en produit ces paroles de l'Homélie qu'il a composée : De Deo uno et trino : « Quand » Dieu voulut , et de la manière qu'il voulut , il fit » paraître , dans le temps qu'il avait défini , son » Verbe , par lequel il a fait toutes choses. » En entendant ces paroles suivant la nouvelle idée d'une seconde naissance, le ministre présuppose le Verbe déjà né pour la première fois et actuellement existant de toute éternité : il ne faut donc pas lui prouver ce qu'il avoue avec nous; et il n'y a qu'à lui faire voir que celle seconde naissance n'est que la manifestation au dehors du Verbe divin , et prccisémenl la même chose que nous appelons aujourd'hui l'opération au dehors, par laquelle Dieu manifeste au dehors et lui et son Verbe. La preuve en est sensible par ces paroles : « Quand Dieu voulut, » et de la manière qu'il voulut, il fit paraître son » Verbe; » et s'il reste quelque équivoque dans le mot de faire paraître , qui dans le grec quelquefois signifie produire, elle est ôlée par toute la suite; car le martyr continue : « Celui qui fait ce qu'il » veut, quand il pense, il accomplit son dessein; » quand il parle, il le montre; quand il forme son » ouvrage, il met au jour sa sagesse; » et un peu » après : « il engendrait donc le Verbe; et comme » il l'avait en lui-même où il était invisible, il l'a » fait visible en créant le monde. » L'engendrer en cet endroit n'est donc autre chose que le faire paraître au dehors : ce n'est là ni un nouvel être ni rien de nouveau dans le Verbe : c'est de même qu'un architecte, qui ayant en son esprit son idée comme le plan intérieur de son bâtiment, que personne ne voyait que lui dans sa pensée, le rend visible à tout le inonde, l'enfante, pour ainsi dire, et le met au jour quand il commence à élever son édifice. Tel est cet enfantement et cette génération du Verbe. Tout y regarde la créature à qui il devient visible, de la même manière que les perfections invisibles de Dieu sont rues dans ses r£uvres-. Le Verbe ne change non plus que son Père, même dans cette manifestation ; et cette manifestation est attribuée spécialement au Verbe divin, parce qu'il est l'idée éternelle de cet architecte invisible : à quoi il faut ajouter, en suivant la comparaison, que comme l'architecte parle et ordonne , et que tout se range à sa voix qui n'est que l'expression , et comme la production au dehors de sa pensée ; ainsi Dieu est représenté dans l'Ecriture comme proférant une parole , qui n'est autre chose que son Verbe nianifeslé et exprimé au dehors. C'est aussi ce qui fait dire à saint Hippolyte, que Dieu en pro-