Sup,, II part., arc. il
TRAITE DE LA COMMUNION SOUS LES DEUX ESPECES
de l'Ecriture; et comme cette autorité nous a appris que celui qui est baptisé ne manque d'aucune chose nécessaire à son salut, elle nous apprend aussi que celui qui reçoit une seule espèce ne manque d'aucune des choses que l'Eucharistie nous doit apporter : c'est pourquoi on a communié, dès les premiers temps, ou sous une ou sous deux espèces, sans croire rien hasarder de la grâce qu'on doit recevoir dans ce sacrement.
Ainsi quoiqu'il soit écrit : Si vous ne mangez mon corps , et ne buvez mon saiig , vous n'aurez pas la vie'; de même qu'il est écrit : Si on n'est régénéré de l'eau et du Saint-Esprit , on n'entre pas daiis le royaume^ : l'Eglise n'a pas entendu une égale nécessité dans ces deux sentences : au contraire , elle a entendu que le baptême , qui donne la vie, est plus nécessaire que l'Eucharistie qui l'entretient. Mais comme la nourriture suit toujours de près la naissance, si l'Eglise ne se sentait enseignée de Dieu , elle n'oserait refuser longtemps aux chrétiens régénérés par le baptême la nourriture que Jésus-Christ leur a préparée dans l'Eucharistie. Car Jésus-Christ ni les apôtres n'en ont rien ordonné qui soit écrit. L'Eglise a donc appris par une autre voie, mais toujours également sûre, ce qu'elle peut donner ou ôter sans faire tort à ses enfants; et ils n'ont qu'à se reposer sur sa foi.
Que nos adversaires ne pensent pas éviter la force de cet argument, sous prétexte qu'ils n'entendent pas comme nous ces deux passages de l'Evangile. Je sais bien qu'ils n'entendent ni du baptême d'eau le passage où il est écrit : Si vous n'êtes régénérés de l'eau et du Saint-Esprit ; ni du manger et du boire de l'Eucharistie, celui où il est écrit : Si vous ne mangez et ne buvez : ainsi ils ne se sentent non plus obligés par ces passages à donner l'Eucharistie que le baptême aux petits enfants. Mais sans les presser sur ces passages, faisons-leur seulement cette demande : Ce précepte. Mangez ceci, et buvez-en tous, que vous croyez si universel, comprend-il les petits enfants baptisés? S'il comprend tous les chrétiens, quelle parole de l'Ecriture a excepté les enfants? Ne sont-ils pas chrétiens? Faut-il donner gain de cause aux anabaptistes qui disent qu'ils ne le sont pas, et condamner toute l'antiquité, qui les a reconnus pour tels? Mais pourquoi les exceptez-vous d'un précepte si général, sans aucune autorité de l'Ecriture? En un mot, sur quel fondement votre Discipline a-t-elle fait cette loi précise' : « Les enfants au-dessous de douze » ans, ne seront admis à la cène; mais au-dessus, » il sera à la discrétion des ministres, etc. » Vos enfants ne sont-ils pas chrétiens avant cet âge? Les remettez-vous à ce temps, à cause que saint Paul a dit : Qu'on s'éprouve, et aiiisi qu'on mange''? Mais nous avons déjà vu qu'il n'est pas écrit moins précisément : Enseignez et baptisez^; Qui croira et sera baptisé^; Faites pénitence, et recevez le baptême'' : et si votre Catéchisme interprète, que cela doit être seulement en ceux qui en sont capables^, pourquoi n'en dira-t-on pas autant de l'épreuve recommandée par l'Apôtre? En tout cas l'Apotre ne décide pas quel est l'âge propre à cette épreuve. On
1. Joan., VI. 54. — 2. Idem, m. 5. — 3. Discip., c. xn, art. ii.
- 4. i. Cor., xj. 28. — 5. Matth., xxvui. 19. — 6. Marc, xvi. 16.
— 7. Act., II. 38. — S. Dim., 50.
est en âge de raison avant douze ans ; on peut avant cet âge, et pécher, et pratiquer la vertu : pourquoi dispensez-vous vos enfants d'un précepte divin dont ils sont capables? Si vous dites que Jésus-Christ a rerais cela à l'Eglise, montrez-moi celle permission dans l'Ecriture; ou croyez avec nous que tout ce qui est nécessaire pour entendre et pratiquer l'Evangile n'est pas écrit , et qu'il faut s'en reposer sur l'autorité de l'Eglise.
XI. Réflexion sur la manière dont les prétendus RÉFORMÉS SE SERVENT DE l'Egriture. — ■ Saint Baslle nous avertit que ceux qui méprisent les traditions non écrites, méprisent en même temps jusqu'à l'Ecriture, qu'ils se vantent de suivre en tout'. Ce malheur est arrivé à messieurs de la religion prétendue réformée : ils ne nous parlent que de l'Écriture, et se vantent d'avoir établi sur celte règle toutes les pratiques de leur Eglise. Cependant ils se dispensent sans peine de beaucoup de pratiques importantes , que nous lisons dans l'Ecriture en termes exprès.
Ils ont retranché l'Extrème-Onction , si expressément ordonnée dans l'Epitre de saint Jacques^, encore que cet apôtre y ait attaché une promesse si claire de la rémission des péchés.
Ils négligent l'imposition des mains, que les apôtres faisaient sur tous les fidèles pour leur donner le Saint-Esprit; et comme si ce divin Esprit ne devait jamais descendre que visiblement, ils méprisent la cérémonie par laquelle il élait donné, depuis qu'il n'est plus donné de cette manière visible.
Ils ne font pas plus de cas de l'imposition des mains par laquelle on ordonnait les ministres. Car encore qu'ils la pratiquent ordinairement, ils déclarent dans leur Discipline qu'ils ne la croient pas essentielle', et qu'on se pourrait dispenser d'une chose si clairement marquée dans l'Ecriture. Deux synodes nationaux ont décidé qu'-it n'xj avait aucune nécessité de s'en servir'' ; et néanmoins l'un de ces synodes ajoute, « qu'il fallait mettre peine à se » conformer en cette cérémonie les uns avec les » autres , pour ce qu'elle est propre à éditication , » conforme à la coutume des apôtres, et à l'usage » de l'ancienne Eglise. » Ainsi, la coutume des apôtres, écrile manifestement et en tant d'endroits dans la parole de Dieu , n'est non plus une loi pour eux que l'usage de l'Eglise ancienne : se croire obligea cette coutume est une superstition réprouvée dans leur Discipline'^, tant ils se sont fait de fausses idées de religion et de liberté chrétienne.
Mais pourquoi parler ici des articles particuliers? Tout l'élat de leur Eglise est visiblement contre la parole de Dieu.
J'appelle ici avec eux l'état de l'Eglise, la société des pasteurs et des peuples que nous y voyons établie : c'est ce qui est appelé l'état de l'Eglise dans leur Confession de foi", et ils y déclarent que cet état est fondé sur la vocation extraordinaire de leurs premiers réformateurs. En vertu de cet article de leur Confession de foi, un de leurs synodes nationaux a décidé'' « que lorsqu'il s'agirait de la » vocation de leurs pasteurs, qui ont réformé l'E- » glise, ou de fonder l'autorité qu'ils ont eue de la
1. Basil., de 5p. .S., cap. xxvil , n.67, i.iil, p. 54. — 2. Jac, V. 14, 15. — 3. Discip., cap. l, art. Vlll , et Observât. — 4 Poit. 1560. Par. 1565. — 5, Ch. l, art. viii. — 6. Conf. de foi, art. xxxl. — 7. Syn. de Gap, 1603, sur la Conf. de foi , art. iv.
TllAITK DE LA COMMUNION SOUS LES DEUX ESPÈCES.
» réformer et d'enseigner, il la faut rapporter, se- » Ion l'article xxxi de la Confession de foi , à la » vocation extraordinaire par laquelle Dieu les a » poussés intérieurement à leur ministère : » cependant, ni ils ne prouvent par aucun miracle que Dieu les ait poussés intérieurement à leur ministère; ni, ce qui est encore plus essentiel, ils ne prouvent, par aucun endroit de l'Ecriture, qu'une semblable vocation doive jamais avoir lieu dans l'Eglise : d'oii il résulte que leurs pasteurs n'ont aucune autorité de prêcher, selon celte parole de saint Paul : Comment prêcheront-ils , s'ils ne sont envoyés', et que tout l'état de leur Eglise est sans fondement.
Ils se flattent de celte vaine pensée, que Jésus- Christ a laissé le pouvoir à l'Eglise de se donner une forme , et de s'établir des pasteurs quand la succession est interrompue; c'est ce que M. Jurieu et M. Claude tâchent de prouver, sans rien trouver de semblable dans l'Ecriture, puisqu'au contraire Jésus-Christ a dit : Comme mon Père m'a envoyé , ainsi je vous envoie^; et que saint Paul , apôtre par Jésus-Christ^, a établi Tite pour ensuite en établir d'aulres\ en sorte que la mission vint toute de Jésus-Christ envoyé de Dieu. Voilà ce que nous trouvons dans l'Ecriture; et ce qu'on peut dire à présent de l'autorité du peuple, n'est qu'une illusion.
La même erreur fait dire aux ministres, que l'Eglise a la liberté de former comme il lui plaît, le gouvernement ecclésiastique; ôter ou retenir l'épiscopat; faire des anciens et des diacres pour un temps, c'est-à-dire, les remettre à sa volonté dans la vie commune, après les avoir consacrés à Dieu; leur donner pouvoir de décider de la doctrine avec les pasteurs en égalité de suffrages, c'est-à-dire, les admettre sans être pasteurs (car ils ne le sont nullement dans la nouvelle Réforme) à ce qu'il y a de plus essentiel à l'autorité pastorale : toutes choses que nous trouvons dans leur Discipline et dans leurs Synodes', sans qu'il yen ait un seul mot dans l'Ecriture, non plus que de ce pouvoir qu'ils s'at- Iribuent vainement d'en disposer à leur mode.
Dans ces matières, et dans beaucoup d'autres que je pourrais remarquer, non-seulement ils n'ont point pour eux l'Ecriture sainte, comme ils s'y sont obligés; mais encore ils se dispensent de la suivre, sans avoir aucune raison ni aucune tradition qui les appuie. Au contraire, la Tradition a toujours reçu et l'Extrème-Onction, et l'imposition des mains, tant celle qui est donnée à tous les fidèles, que celle qui est employée à la consécration des ministres de l'Eglise , et à la mission successive de ses pasteurs , et les autres choses que nos réformés ont méprisées. En cela leur licence est excessive; mais elle les devrait du moins rendre plus équitables envers nous, lorsque, dans l'administration des sacrements, nous prenons pour légitime interprète de l'Ecriture la Tradition constante et la pratique universelle de l'Eglise.
-XII. Dn-FiGiir.TÉs incidentes : Vaines subtilités
DES CALVINISTES ET DE M. JURIEU. SeNTLMENTS DE
l'antiquité sur la concomitance. Respects rendus
1. Rom.x. \5. — 2. Joan., xx. 21. — 3. Gnl., i. 1 , etc. — 4. Tit., I. 15. — 5. C/i. iir, des anciens et diacres, art. vi et vn, e.t Observât -
A Jésus-Christ dans l'Eucharistie. La doctrine de CE TRAITÉ confirmée. — Il faudrait finir ici ce discours, si la charité, qui nous presse de procurer le salut de messieurs de la religion prétendue réformée, ne nous obligeait à leur lever quelques scrupules, que la lecture des faits que j'ai rapportés pourrait réveiller dans leurs esprits.
On ne cesse de leur répéter que cette concomitance , sur laquelle on établit la validité de la communion sous une espèce, est un mystère inconnu à l'ancienne Eglise , où l'on ne parle jamais de la créance qu'il faut avoir, qu'on reçoit nécessairement, avec le corps de Notre Seigneur, son sang, son àme et sa divinité. On ajoute que cette doctrine de la concomitance étant, selon nous, une suite si nécessaire de la présence réelle , on peut croire que cette présence était inconnue, où l'on ne connaissait point la concomitance.
Les ministres tournent contre nous les précautions que nous avons rapportées. On ne trouve, disent-ils, dans l'ancienne Eglise aucune de ces précautions établies dans les derniers temps pour garder l'Eucharistie, pour exciter le peuple à l'adorer, pour empêcher qu'on ne la laissât tomber à terre. Celte crainte , poursuit-on , n'a pas empêché durant tant de siècles, qu'on n'ait donné à tout le peuple la communion sous les deux espèces; et ces nouvelles précautions ne servent qu'à faire voir qu'on avait une autre opinion de l'Eucharistie que celle des premiers temps.
Pour conclusion, on nous dit que nous nous sommes donné un vain travail, en prouvant avec tant de soin qu'il est libre de communier sous une ou sous deux espèces; puisque tout ce qui peut résulter de cette preuve, c'est, en tout cas, qu'il faut laisser le choix au peuple , et ne pas restreindre une liberté que Jésus-Christ lui a donnée.
Mais pour commencer par cette objection , qui semble la plus plausible : qui ne voit au contraire plus clair que le jour, qu'il est au pouvoir de l'Eglise de prendre un parti dans les choses libres, et que lorsqu'elle l'aura pris, il ne doit plus être permis de mépriser ses décrets? Saint Augustin a dit souvent, que c'est une folie insupportable de ne pas suivre ce qui est réglé par un concile universel, ou par la coutume universelle de l'Eglise'. Mais si nos réformés sont peu disposés à en croire saint Augustin, eux-mêmes sou tTriraient-ils quelqu'un des leurs , qui , sous prétexte qu'on a baptisé si longtemps par mersion , douterait avec les anabaptistes de la validité de son baptême, et s'opiniàlrerait, ou à se faire rebaptiser, ou du moins à faire baptiser ses enfants selon l'ancienne pratique? Mais s'il voulait qu'on donnât la communion à son fils encore enfant, sous prétexte qu'on l'a donnée aux petits enfanis durant mille ans, croirait-on être oliligé de céder à son désir? Au contraire, ne traiterait-on pas, et celui-là et tous ses semblables, d'esprits inquiets et turlnilents, qui troublent la paix de l'Eglise? Ne leur dirait-on pas avec l'Apôtre^ : Si quelqu'un parmi vous est contentieux, nous et l'Eglise de Dieu n'avons point cette coutume, et pour peu qu'ils eussent de docilité, ne trouveraient-ils pas dans ce seul passage de quoi
1. Ep. uv ad Januar., n. 6; tom. i, col. 126; Lib. iv. ds Bapt., n. 31, tom. ix, col. HO. — 2. /. Cor., xi. 10.
TRAITÉ DE LA COMMUNION SOUS LES DEUX ESPÈCES
ployer sous l'autorité des coutumes de l'Eglise? I3ien plus, il est certain que l'ancienne Eglise, encore qu'elle baptisât les petits enfants qu'on lui présentait, n'obligeait pas toujours à toute rigueur leurs parents à les présenter en cet âge , pourvu qu'on les baptisât dans le péril; et l'ancienne histoire ecclésiastique nous fait voir des catéchumènes dans un âge avancé, sans que l'Eglise les eut forcés à se faire baptiser plus tôt. Les prétendus réformés, qui ne croient pas la nécessité du baptême, et ne peuvent produire aucun commandement divin, qui oblige à le donner aux enfants, sont bien plus libres à cet égard. Celte liberté a-t-elle empêché les sévères règlements de leur Discipline*, qui obligent les parents, à peine des censures les plus rigoureuses, à présenter leurs petits enfants au baptême? Qu'ils demeurent donc d'accord avec nous que l'Eglise peut faire des lois sur les choses libres; et s'ils reconnaissent, par tant d'exemples, que la communion sous une ou sous deux espèces est de ce genre, qu'ils cessent de nous chicaner, et de se causer à eux-mêmes un trouble inutile sur cette matière.
Mais peut-être qu'ils voudront dire, que, dans les faits que j'ai rapportés , ceux qui communiaient quelquefois sous une espèce communiaient aussi quelquefois sous l'autre; ce qui suffit en tout cas pour accomplir le précepte de Notre Seigneur : comme si Notre Seigneur avait voulu tout ensemble et nous inspirer une ferme foi qu'on ne perd rien en ne prenant qu'une seule espèce, et néanmoins nous obliger, sous peine de damnation , à toutes les deux; chicane si manifeste, qu'elle ne mérite pas d'être réfutée.
Il faudrait donc en venir enfin à examiner une fois ce qui est essentiel à l'Eucharistie, et à nous donner une règle pour le bien entendre. C'est ce que ces messieurs ne feront jamais, s'ils ne reviennent à nos principes et à l'autorité de la tradition. M. Jurieu passe trop avant , quand il propose pour règle, selon les principes de sa religion , de faire généralement tout ce qu'a fait Jésus-Christ , en sorte que nous regardions a toutes les circonstances » qu'il a observées , comme étant de la dernière » nécessité-. » Ce sont ses propres paroles. Il allègue à ce propos' les sacrements de l'ancienne loi , et entre autres le sacrifice continuel , où après avoir égorgé un agneau le matin , « il en fallait égorger » un autre le soir, le rôtir, le manger avec des her- » bes amères, le consumer dans une nuit, et n'en j rien réserver le jour suivanf*. » Il représente la nécessité de toutes ces cérémonies , et non-seulement du fond, mais de toutes les circonstances. Ce mot de Jésus- Christ : Faites ceci, lui fait conclure la même chose de l'Eucharistie. Ainsi nous serons astreints , selon ses principes , à tout ce que Jésus- Christ a fait , et non-seulement au pain et au vin, mais encore à l'heure, et à toute la manière de les prendre; d'autant plus, que nous avons vu que tout avait sa raison et son mystère^, aussi bien que
1. Discip.. ch. XI, du Bapt., art. xti, et Olserv. — 2. Exam., tom. V£, Sec. 5, p. 465.
3. Dans la preraiëro édition on lit : Il atlêgite à ce propos rancienne Pâque des Juifs, où après uvoir,elc. Nous suivons la seconde édition , corrigée par Bossuet. Mais il semble quM y a ici quelques mots d'omis, qui exprimeraient le sacrifice de l'agneau pascal. (Edit. de ijéforis.)
4. Exam., tom. vi, Sect.à,p. 474, 475. — 5. Sup., II. part,, art. VI, p. i96.
ce que Moïse a ordonné sur l'ancienne Pâque. Cependant , combien de choses avons-nous marquées, que ni ces messieurs, ni nous, n'observons pas? Mais en voici une que j'ai omise, et qui pourra donner en ce lieu un grand éclaircissement.
Parmi les choses que Notre Seigneur a observées dans la cène, une de celles que les calvinistes ont crue des plus nécessaires, est la fraction du pain. Les luthériens sont d'avis contraire, et se servent de pains de figure ronde , qu'ils ne rompent pas. C'est le sujet d'un grand procès entre ces Messieurs. Les calvinistes font fort sur ce que les évangélisles et saint Paul écrivent tous d'un commun accord, que la nuit que Jésus-Christ fut lir ré aux Juifs , il prit du pain , le bénit, le rompit , et le donna. Ils relèvent cette fraction du pain , qui , selon eux, représente que le corps de Notre Seigneur a été rompu pour nous à la croix; et remarquent avec grand soin , que saint Paul , après avoir dit que Jésus rompit le pain , lui fait dire, selon le Grec : Ceci est mon corps rompu pour tous' ; pour montrer, à ce qu'ils prétendent, le rapport de ce pain rompu avec le corps immolé. Ainsi celte fraction leur parait nécessaire au mystère ; et c'est ce qui fait dire à ceux d'Heidelberg , dans leur Catéchisme, fort estimé de tout le parti^, « qu'aussi véritable- » ment qu'ils voient rompre le pain de la cène pour » leur y être donné , aussi véritablement Jésus- » Christ a été offert et rompu pour nous. »
Il fut question de s'accorder avec les luthériens, et il se tint pour cela une conférence il n'y a pas plus de vingt et un ans. Ce fut en 1661 '. Les calvinistes de Marpourg trouvèrent d'abord une distinction, et dans la déclaration qu'ils donnèrent aux luthériens de Rinlel, ils dirent que » la frac- » tion appartenait non pas à l'essence, mais seule- » ment à l'intégrité du sacrement , comme y étant » nécessaire par l'exemple et le commandement de » Jésus-Christ : qu'ainsi les luthériens ne laissaient » pas, sans la fraction du pain, d'avoir la subs- » tance de la cène, et qu'on pouvait se tolérer mu- » tuellement. » Ces calvinistes n'ont été repris d'aucun des leurs, que je sache; et l'accord qui se fit eut tout son etTet de leur part : de sorte qu'ils ne peuvent plus nous presser par les paroles de l'institution, puisqu'on peut, de leur aveu propre, avoir la substance de la cène , sans s'assujétir à l'institution, à l'exemple et au commandement exprès de Notre Seigneur. Que diraient-ils, si nous usions d'une semblable réponse? Mais c'est que tout est permis aux luthériens, comme tout est insupportable dans les catholiques.
Les autres objections ne sont pas plus malaisées à résoudre.
On ne trouve pas, dites-vous, dans l'antiquité la concomitance sur laquelle l'Eglise romaine appuie sa communion sous une espèce. Premièrement, ce que je tire de l'ancienne Eglise, pour établir celte communion, est chose de fait; et si la communion sous une espèce suppose la concomitance avec la réalité, il s'ensuit que l'une et l'autre était crue dans l'antiquité, où la communion sous une espèce était si fréquente. Secondement, messieurs, ouvrez vos livres, ouvrez Auberlin, le plus docte défenseur
I. /. Cor., XI. 2i. —a. Catéch. B,;id., ^/.75. —3. Colloq. Casset, an. 1661,
TUMTH liH LA COMMUNION SOUS LES DLUX ESPÈCES.
de voire doctrine', vous y trouverez à toutes les pages des passages de saint Ambroise , de saint Chrysostome, des deux Cyrille et de tous les autres-, où vous lirez qu'en recevant le corps sacrô de Notre Seigneur, on reçoit la personne même, puisqu'on reçoit, disent-ils, le Roi dans sa main : on reçoit Jésus-Glirist et le Verbe de Dieu ; on reçoit sa chair comme vivifiante; non comme la chair d'un homme pur, mais comme la chair d'un Dieu. N'est-ce pas là recevoir la divinité avec l'huinanilô du Fils de Dieu, et en un mot sa personne entière? Après cela, qu'appellerez-vous la concomilance?
Pour ce qui est des précautions dont on usait pour s'empêcher de laisser tomber à terre l'Eucharistie, il ne faut qu'un peu de bonne foi pour avouer qu'elles sont aussi anciennes que l'Eglise. Aubertin vous les fera lire dans Origône ; il vous les fera lire dans saint Cyrille de Jérusalem , et dans saint Augustin^, pour ne rien dire des autres. Vous verrez, dans ces saints docteurs , que laisser tomber les moindres parcelles de l'Eucliaristie, c'est comme laisser tomber de l'or et des pierreries; c'est comme s'arracher un de ses membres; c'est comme laisser écouler la parole de Dieu qu'on nous annonce, et perdre volontairement cette semence de vie, ou plutôt la vérité éternelle qu'elle nous apporte.
Il n'en faut pas davantage pour confondre M. Jurieu. « Alors, dit-il\ ( c'est-à-dire, dans le on- )> ziènie siècle, lorsque, selon lui, la transsubstan- » liation fut établie) on commença à penser aux » suites de celte transsubstantiation. Quand les » hommes furent persuadés que le corps du Sei- » gneur était renfermé tout entier sous chaque )> petite goutte de vin, la crainte de l'elTusion les » saisit. » Si donc la crainte de l'effusion a saisi nos pères dès les premiers siècles de l'Eglise, ils y croyaient donc déjà la transsubslantiation et toutes ses suites. M. Jurieu poursuit : « Ils frémirent » quand ils pensèrent que l'adorable corps du Sei- » gneur serait à lerre parmi la poussière et la boue, » sans qu'il fut possible de le relever. » Si les Pères en ont frémi aussi bien qu'eux , ils ont donc eu , selon lui , la môme créance. Il ne se lasse point de nous faire voir cette crainte de l'effusion comme une suite de la créance de la présence réelle. « Cette raison, dit-il', (c'est-à-dire, celle qui se » tire de la crainte de l'effusion) peut être bonne )) pour eux (c'est-à-dire , pour les catholiques) , » mais elle ne vaut rien pour nous qui ne recon- » naissons pas que la chair et le sang du Seigneur » soient réellement enfermés dans le pain et dans » le vin. » Vous le voyez, messieurs, vos ministres craindraient comme nous cette effusion , s'ils croyaient la même présence : les Pères, encore une fois, la croyaient donc, puisqu'ils ont eu si visiblement la môme crainte.
C'est en vain que M. Jurieu fait le railleur sur