‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 267 sur 631 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Décret du concile de Constance : équité de ce décret.

Par là se justifie clairement le décret du concile de Constance , dont nos adversaires se font un si grand sujet de scandale. Car enfin qu'a fait ce concile? Il a trouvé la coutume de communier sous une espèce établie sans aucune contradiction depuis plusieurs siècles. Des particuliers s'élevaient et osaient condamner l'Eglise qui l'avait laissée s'introduire. Si cet attentat est permis, l'Eglise pourra être troublée sans fin, et les simples, qui font toujours la plus grande partie des fidèles, ne pourront plus se reposer sur sa foi. C'est pourquoi le concile déclare, o que cette coutume a été raisonnable- » ment introduite, et très -longtemps observée; » ainsi qu'elle doit passer pour une loi qu'il n'est B pas permis de changer sans l'autorité de l'E- » glise^. »

Je maintiens que ce décret, devant tous les gens modérés, est hors d'atteinte; et afin qu'on en demeure convaincu, rapportons-le tout au long, avec ce que nos adversaires y trouvent de plus étrange. Le voici : « Ce sacré concile général de Constance » déclare, décerne, et définit, qu'encore que Jésui;- » Christ ait institué après souper et administré à » ses disciples ce vénérable sacrement sous les deux » espèces du pain et du vin, toutefois, et ce nonobs- » tant l'autorité louable des sacrés canons, et la 0 coutume approuvée de l'Eglise, a observé et ob- • serve que ce sacrement ne doit point être célébré » après souper, ni reçu des fidèles, sinon à jeun, » si ce n'est en cas de maladie, ou de quehjui^ autre

1. La Roj., p. 874, 276. — 2. Conr. Const., Sfss. xiii ; Labb., lom XII, col. 100.

» nécessité concédée ou admise par le droit ou par 1) l'Eglise : et qu'encore que dans la primitive Eglise a les fidèles reçussent ce sacrement sous l'une et » l'autre espèce , toutefois pour certains périls et » scandales, cette coutume a été raisonnablement » introduite, que les célébrants le recevraient sous » les deux espèces, et les laïques seulement sous » une, à cause qu'on doit croire fermement, et ne » douter en aucune sorte que le corps entier et le » sang de Jésus-Christ sont véritablement contenus » tant sous l'espèce du pain que sous l'espèce du » vin : d'où vient que, puisqu'une telle coutume a » été raisonnablement introduite par l'Eglise et par » les saints Pères , et qu'elle a été observée depuis » UN TRÈS-LONG TEMPS, elle doit passor pour une loi » que personne ne peut condamner, ni la changer 11 à son gré sans l'autorité de l'Eglise. C'est pour- » quoi on doit estimer erronée la croyance, qu'ob- () server cette coutume et cette loi soit une chose » sacrilège et hérétique; et ceux qui allirment opi- » niâtrément le contraire de ce qui a été dit ci-des- » sus, doivent être chassés comme hérétiques. »

C'est ici que les ministres s'écrient que ce décret porte sa condamnation , et qu'en avouant que la communion sous les deux espèces est de l'institution de Jésus-Christ, et qu'elle a été observée par la primitive Eglise, quand il fait passer le contraire en loi, il élève une pratique des derniers siècles audessus de la plus pure antiquité; et qui pis est, la coutume au-dessus de la vérité, et les hommes audessus de Jésus-Christ.

Je ne crois pas qu'on m'atcuse d'avoir affaibli l'objection ; et toutefois pour la voir en un moment tomber par terre, et justifier la conduite du concile de Constance , il ne faut que poser un cas pareil. La coutume de baptiser par simple infusion ou aspersion , sans immersion aucune, s'est établie comme celle de la communion sous une espèce , au douzième et treizième siècles , sans aucune contradiction, à cause de certains inconvénients du baptême par immersion, où la vie des enfants pouvait être en quelque péril. Après deux ou trois cents ans, quelques particuliers s'avisent de dire que cette coutume est mauvaise , ce baptême nul , et l'Eglise, qui l'a cru bon , dans une erreur manifeste. Je suppose que le cas arrive à nos adversaires. Laisserontils troubler les consciences, révoquer en doute le baptême de tout ce qu'il y a de fidèles dans le monde, et condamner les pasteurs qui refusent de baptiser ces insensés? Au contraire, ne diront-ils pas, à l'exemple du concile de Constance, « que la » coutume de baptiser par simple infusion a été » raisonnablement introduite et observée très-long- » temps, pour éviter certains périls et inconvé- 1) nienls : qu'ainsi elle doit passer pour une loi qui » ne doit pas être changée selon le gré d'un cha- 1) cun, ni sans l'autorité de l'Eglise, et qu'on doit » estimer erronée la croyance, qu'observer cette » coutume soit chose sacrilège et illicite. »

Mais pourquoi parler de ce cas comme si c'était un cas en l'air? C'est une chose arrivée du temps de nos pères, et l'on sait l'erreur des anabaptistes. Supposé qu'elle se renouvelle dans la nouvelle Réforme, la laissera-t-on prévaloir? dira-t-on qu'il n'y a de chrétiens que dans cette troupe , et qu'avant eux le baptême, sans lequel il n'y a point de chris-

sous UNE ESPÈCE.

SECONDE PARTIE

lianisme, était éteint? Or le concile de Constance n'a pas trouvé moins d'inconvénient dans le procédé de ceux qu'il a condamnés , et ce n'est pas un moindre attentat de réprouver la communion de nos pères, que de casser leur baptême. Il y a donc la même raison de s'opposer à l'un qu'à l'autre.

Je ne crains pas que d'habiles gens osent ici apporter comme une différence de ces deux cas, qu'on alléguait à Constance, pour la communion sous les deux espèces , l'institution de Jésus-Christ, et la pratique de la primitive Eglise. Car qui ne sent pas que nos rebaptisateurs en disent autant pour le baptême ? C'est une chose avérée qu'il a été institué, donné, et reçu avec immersion par Jésus-Christ , par ses apôtres, par l'Eglise primitive , et par tous les siècles précédents ; et en tout et partout le cas est semblable.

Ainsi , pour condamner les anabaptistes , il faudrait former un décret , où il fut dit : « qu'encore )! que Jésus-Christ ait institué le baptême, et l'ait » lui-même reçu par immersion , et que la primitive » Eglise ait conservé cette pratique après les apô- » très ; néanmoins le baptême par infusion a été » raisonnablement introduit, et qu'on ne peut sans » attentat condamner cette coutume, i C'est de mot à mot ce qu'a prononcé le concile de Constance sur le sujet de la communion : et quand nos adversaires en trouvent la constitution si étrange , c'est qu'ils se laissent prévenir d'une haine aveugle.

Car cet exemple fait voir clairement que tout ce qui est compris dans l'institution de Jésus-Christ, ne l'est pas toujours également dans son précepte; et c'est aussi sur ce fondement qu'on raisonne dans le concile. C'est pourquoi on y allègue l'observance inviolable de tous les temps de communier à jeun, encore que Jésus-Christ eût fait communier ses apôtres après le souper. Ainsi il demeurait pour constant que ce qui était autorisé par le maître, avait pu être défendu par une loi que personne ne s'est encore avisé de blâmer; tant les temps et les circonstances changent la nature des choses, et tant il était constant que Jésus-Christ avait eu dessein de nous renvoyer à son Eglise , pour distinguer dans sa propre institution ce qui était du fond et de la substance, d'avec ce qui était libre et accidentel.

Tous les fidèles, à la réserve des Bohémiens, déjà trop insolemment émus par d'autres causes, acquiescèrent au jugement du concile ; sur ce fondement immuable, qu'une coutume reçue sans contradiction depuis trois cents ans ne pouvait être contraire à la foi. C'est sur le même fondement que la foi des fidèles se doit reposer, et que, sans faire de nouvelles enquêtes, je maintiens qu'on doit tenir pour constant que Jésus-Christ n'a pas laissé son Eglise sans foi , sans vérité et sans sacrements.

Pour en être persuadé, il ne faut que se souvenir que dans la profession que l'Eglise a toujours faite de ne rien admettre de nouveau dans sa foi, toute nouveauté dans la foi l'a troublée et l'a rendue attentive. Il n'y a qu'à parcourir toutes les hérésies, l'arienne, la pélagienne, la nestorienne, et enfin toutes les autres sans exception. Nul homme de bonne foi ne niera jamais qu'à la seule nouveauté, et si l'on me permet de parler ainsi, à la seule face inconnue de ces étrangères, les pasteurs et les enfants de l'Eglise se sont mis en garde, et

que jamais on n'a pu montrer, par aucun fait positif, une erreur passée en dogme sans contradiction. Les ministres, interpellés de nous en donner un seul exemple positif, ne l'ont pas même tenté; et si l'on en donne un seul exemple, j'abandonne la cause. Si donc il est constant et incontestable, de l'aveu de nos adversaires , que la coutume de communier sous une espèce n'a reçu aucune contradiction durant trois cents ans, et que cette communion ait tellement été jugée suffisante, que personne ne se soit jamais plaint qu'on lui eut rien ôté d'essentiel, c'est une marque certaine qu'elle tirait de plus haut sa validité, et que la coutume contraire était tenue pour indilTérente, comme celle du baptême par immersion, celle de communier les enfants, et les autres de cette nature, qu'on a changées sans changer la foi, à cause des inconvénients survenus dans des pratiques d'ailleurs innocentes et sûres.

Que si l'on dit que ces inconvénients, par exemple la crainte de l'effusion du sang précieux de Notre Seigneur, sont inconnus à l'antiquité, et qu'ils sont nés dans les derniers temps , le contraire est incontestable , de l'aveu encore de nos adversaires. Aubertin nous a fait voir celte crainte dans Origène au troisième siècle , dans saint Cyrille de Jérusalem, et saint Augustin au quatrième, pour ne point ici parler des autres'. On voit, dans ces saints docteurs, que laisser tomber les moindres parcelles de l'Eucharistie, c'est comme laisser tomber de l'or et des pierreries, c'est comme s'arracher un de ses membres , c'est comme laisser écouler la parole de Dieu qu'on nous annonce, et perdre volontairement cette semence de vie. Ces passages ont été produits dans le Traité de la Communion'^. Mes adversaires n'y opposent rien; au contraire, M. de la Roque répond ainsi' : <i On ne peut nier » que les premiers chrétiens ne prissent soigneuse- » ment garde qu'il ne tombât à terre quelque chose » des sacrés symboles de l'Eucharistie. » Il avoue , avec Aubertin , tous les passages que j'ai allégués , et tout ce qu'il y remarque \ c'est « que les pré- » cautions des anciens chrétiens étaient graves, » sans scrupule , et dignes de la grandeur du sacre- » ment; celles des derniers siècles sont scrupuleu- « ses, et ont je ne sais quoi qui ne répond pas à la » majesté du mystère. » Quoi qu'il en soit, le fait est constant; et puisque M. de la Roque ne trouve rien à reprendre à nos précautions, sinon qu'elles lui paraissent plus scrupuleuses que celles des anciens, que dira-t-il de celles de saint Chrysostome, dont le saint évèque Pallade, son disciple et son historien, a écrit ^ : n qu'il conseillait à tout le » monde de prendre de l'eau , ou quelque pastille » après la communion, de peur que, contre leur » gré, ils ne jetassent avec la salive quelque chose » du symbole du sacrement, ce qu'il faisait le pre- » mier, et l'enseignait à tous ceux qui avaient de la » religion. » Avaler de l'eau , ou quelque autre chose pour faciliter le passage des parcelles de l'Eucharistie qui demeuraient dans la bouche , de peur de les cracher sans y penser, est-ce une précaution que nos adversaires trouvent indigne de la sainteté des mystères? Les nôtres ne sont pas d'une autre

1. Orig. in Exod. Hom. xiii , lom. ii, p. 175; Cyr., Catec. v. Mijst. II. 21, pag. 331 et seq.: August. pass.; Aiihert.Jib. il, p. 431, 432 et seq. — 2. Tr. de la Communion ,pag. 2S6. — 3. La Roq. , 1 pag. 312. — 4. Pag. 214. — 5. Vita Chiys., Op., lom. xiii.

DÉFENSE DE LA TRADITION SUR LA COMMUNION

nalure ; el sans en accuser les derniers siècles , on n'a qu'à s'en prendre h saint Chrysoslorae.

Il no faut donc pas s'ôlonner si l'effusion trop fréquente du précieux sang, dans la multitude et la confusion des derniers siècles , a troublé les peuples, el introduit quelque changement. Les fidèles accoutumés, sans vouloir ici remonter plus haut, à voir donner la cimimunion sous une espèce aux malades et aux enfants, l'avaient toujours regardée comme sudisantc. Ainsi ils se réduisirent eux-mêmes à la communion du corps sacré, surtout dans les Eglises nombreuses et dans les jours solennels, où les assemblées étaient plus confuses. On n'avait garde de trouver étrange qu'un inconvénient survenu , fit changer une chose libre; et ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est qu'une semblable raison a introduit dans l'Eglise grecque un aussi grand changement, quoique d'une autre manière. Pour sauver l'inconvénient de l'elTusion, on a commencé au huitième ou neuvième siècle, k donner dans une cuillère le corps môle avec le sang. Dans cette communion on ne prend pas plus le sang comme séparé, que dans celle sous une espèce; on ne boit pas non plus; on ne fait pas les deux actions distinguées, qui font le repas parfait; et enfin pour toutes ces raisons, on ne satisfait pas davantage au précepte : Buvez-en tous. C'est pourquoi les luthériens, qui rejettent notre communion , trouvent la môme nullité dans celle des Grecs, et un de leurs plus savants docteurs vient encore de décider, selon les principes de ses confrères , « que la communion » par le mélange des espèces, est contraire à l'insti- )> tution de Jésus-Christ, parce qu'elle confond les » deux actes du repas sacré, qui sont, comme dans » les autres repas, manger et boire'. » Mais à tout cela nous opposons que les Grecs et les Latins ont reconnu , d'un commun accord, que l'Eglise n'était pas astreinte à prendre l'institution dans cette rigueur, et que Jésus-Christ lui avait laissé la liberté d'user en cela d'interprétation. Selon celle liberté, les Latins, qui d'abord avaient eu recours à la communion par le mélange, ont cru mieux conserver l'image de mort, en prenant le corps séparé du sang ; et la coutume en ayant duré trois cents ans , sans aucune contradiction, comme il a été démontré du consentement de nos adversaires, nous avons vu qu'on avait eu la môme raison de la retenir au concile de Constance, contre Pierre de Dresde et Jacobel, qu'on a eue depuis de conserver le baptême sans immersion contre les anabaptistes.

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