Exam. de l'Eucharistie, p
il prétend que le peuple se plaignait de toutes parts. Demandons-lui seulement quand nous paraissent ces plaintes. Est-ce aux douzième et treizième siècles? mais c'est dans ces temps qu'il dit que la chose s'établit insensiblement. Cela ne s'accorde pas avec cet éclat, ou pour user des termes de notre ministre, avec cette dernière impatience et ce murmure de toutes parts. A-t-il voulu parler des mouvements qui suivirent la dispute de Pierre de Dresde et de Jacnbel ? c'est bien tard pour faire paraître le bruit; puisqu'il commença seulement au quinzième siècle , après trois cents ans d'une souveraine tranquillité, et encore dans la Bohème; ce qui est assurément bien éloigné de ces murmures qu'on nous représente de toutes parts.
Une si manifeste contradiction n'est pas assurément sans mystère. M. Jurieu a senti combien il est ridicule de feindre une innovation si essentielle selon lui, sans qu'on s'en soit aperçu durant trois cents ans, et sans qu'elle ail causé le moindre trouble. Pour couvrir ce défaut de la cause, il n'y a qu'à brouiller le quinzième siècle avec les autres, afin que le trouble qu'on y ressentit se répande en confusion sur les siècles précédents, et y laisse imaginer des contradictions. Mais ces vaines subtilités ne font, sans guérir le mal, que démontrer qu'on l'a senti , et qu'on n'y a trouvé aucun remède. En elTet , il est constant qu'il ne parait aucun trouble au sujet de la communion sous une espèce, ni dans le onzième siècle, ni dans le douzième, ni enfin dans les suivants jusqu'au quinzième.
En effet , pour ne dire ici que ce qui est avoué par nos adversaires, nous avons vu que dès le commencement du douzième siècle Guillaume de Champeaux, célèbre évèque de Chàlons, et Hugues de Saint-Victor, le plus fameux théologien de ce tempslà, tous deux liés d'amitié avec saint Bernard, approuvent en termes exprès la communion sous une espèce , à cause que sous chaque espèce on reçoit Jésus-Christ tout entier.
Quand j'ai produit ces auteurs dans le Traité de la Communion sous les deux espèces', l'anonyme me renvoie bien loin, et n'en veut point recevoir le témoignage^, à cause qu'ils ont écrit après la transsubstantiation établie. N'importe ; je prends ma date, et dès le commencement du douzième siècle, je trouve notre sentiment et notre pratique dans des auteurs que personne ne contredit , et qui sont au contraire , sans contestation , les plus approuvés de leur siècle.
On ne contredit pas non plus Jean de Pekam , archevêque de Cantorbéry, lorsqu'il enseigna à son peuple au treizième siècle, dans un synode, que sous la seule espèce qu'on distribuait, on recemit Jésus-Christ tout entier^. Voilà des preuves certaines, et un fait public, notoire, constant. Nos adversaires, sommés de nommer des contradicteurs, n'en ont pu nommer un seul. J'ai même posé en fait que Wiclef, quelque téméraire qu'il fût, ne parait en aucune sorte avoir condamné cette coutume de l'Eglise, et que dans le dénombrement qu'on a fait de ses erreurs condamnées à Rome , en Angleterre, en Bohème , enfin à Constance , on ne trouve aucune proposition qui regarde la communion sous
1. Traité de la Commun., pag. 255 et 276. — 2. Anon. , pag. ICS, 169,207, 20S. — 3. Tr. de la Communion, p 276.
DEFENSE DE LA TliADITION SUR LA COMMUNION
une espèce , marque infaillible que ce n'était pas un sujet de contestation, que personne alors jugeât important.
M. de la Roque reconnaît la vérité de tous ces faits; mais il y trouve une admirable défaite. C'est que la communion sous une espèce n'avait pas encore été établie par aucune loi', et que la chose était libre ; de sorte que ni les Vaudois, ni les Albigeois, ni Wiclef môme n'avaient pas besoin de crier contre ; comme si nous prétendions ici autre chose que la liberté et l'indilTérence. Si cette liberté d'user d'une ou de deux espèces inditTéremment , qu'on tenait pour constante dans l'Eglise, était réputée contraire à l'Evangile, n'était-ce pas le cas de crier ? Ceux qui faisaient tous les jours de nouvelles querelles à l'Eglise romaine, et qui n'oubliaient aucun prétexte de la chicaner, se seraientils tus dans une contravention qu'on prétend si manifeste à l'Evangile ? D'où vient qu'on ne dit rien durant trois cents ans, que Wiclef qui se souleva sur la fin du quatorzième siècle, lorsque la coutume de communier sous une seule espèce était universelle, et qu'elle était principalement établie, comme on a vu, en Angleterre, ne s'en plaint pas, que Jean Hus n'en dit mot non plus, et qu'enfin Pierre de Dresde est le premier à s'émouvoir au commencement du quinzième siècle? Qui ne voit qu'on ne s'était pas avisé de la nécessité des deux espèces, et qu'on avait honte de faire une querelle à l'Eglise sur une chose indilTérenle?