CHAPITRE XVII
Les ministres abusent de la synecdoche : deux raisons d'exclure cette figure des passages où le corps de Notre Seigneur est nommé seul , et en particulier dans ceux uii il s'agit de la communion des mourants.
Lorsque je trouve le corps de Notre Seigneur nommé seul en tant de rencontres, et en particulier lorsqu'il s'agit de la communion des mourants, outre les raisons particulières qu'on tire de chaque passage , deux raisons générales me persuadent qu'il faut entendre à la lettre le corps seul, et non pas le corps et le sang par la figure qui exprime le tout par la partie.
La première raison que j'en ai, c'est qu'on ne se
sert de cette figure, que lorsque ces deux parties sont inséparables, et ne vont jamais l'une sans l'autre. Ainsi dans le langage figuré, on prend la bouche pour tout le visage, ora, le seuil de la porte, ou la porte même, ou le toit, pour toute la maison , tectum , limina, la poupe pour tout le vaisseau , et ainsi du reste. Et la raison en est évidente; parce que ces choses étant comme je viens de dire, inséparables , et ne paraissant jamais ensemble, l'une ramène nécessairement l'idée de l'autre. C'est pourquoi dans le langage abrégé , qui est la source de la plupart des figures, et particulièrement de celle-ci, en nommant une des parties, par exemple, la plus importante ou la plus apparente, et celle qui se montre la première, on fait nécessairement entendre l'autre. Afin donc qu'on pût user de cette figure dans l'occasion présente, il faudrait qu'il fût véritable qu'on ne prit jamais le corps sans le sang, ni l'une des espèces sans l'autre. Or, loin que cela soit véritable, le contraire est très-certain, et la seule communion domestique en est un exemple si convaincant, que M. de la Roque en est naturellement demeuré d'accord dans son Histoire de l'Eucharistie , et que mon autre adversaire, qui s'est etforcé de le nier, n'a osé pousser la négative jusqu'à la communion des solitaires. Mais sans avoir égard à leurs sentiments, que l'envie seule de disputer a fait naître, un homme de bon sens et de bonne foi n'a qu'à lire les choses sans préven-, tion, pour être entièrement convaincu que la communion domestique s'est faite sous une espèce : ce qui étant établi, loin qu'on puisse dire que la communion se fit toujours nécessairement sous les deux symboles, il parait au contraire , du moins dans les premiers siècles, qu'elle était plus ordinaire sous un seul que sous les deux; puisque durant les persécutions, la communion domestique, qui se faisait tous les jours, était sans comparaison plus fréquente que la communion dans les assemblées , que la persécution rendait plus dilTiciles et plus rares.
Ainsi, quand je verrai , dans les Pères, que l'on offre, que l'on consacre, que l'on fait le corps de Notre Seigneur, sans parler du sang, j'entendrai nécessairement, par la figure synecdoche, l'un des symboles exprimé par l'autre; parce qu'on ne vit jamais aucune occasion ni aucun exemple où l'on ait offert et consacré le sacrement, sans en offrir et consacrer les deux parties; et que selon toute la Tradition , c'est précisément dans les deux espèces que consiste le sacrifice. Mais comme il n'en est pas de même de la communion , et que , dès les premiers siècles, il s'en faisait tous les jours, et des milliers, sous une espèce, il parait qu'en cette occasion l'une des espèces ne ramène pas l'idée de l'autre; et par conséquent que la figure dont il s'agit n'y convient pas; et je prie qu'on remarque bien ce principe, parce qu'il en naîtra bientôt de merveilleuses conséquences, et un entier éclaircissement de la vérité.
Ma seconde raison est tirée de ce que, dès l'origine du christianisme, je trouve perpétuellement et constamment la partie solide du sacrement , nommée seule sous le nom de pain, ou de corps, ou d'autres termes équivalents dans un certain cas déterminé, qui est le cas de la réserve, et en parti-
lŒFKNSE ]>V] LA TliADlTION SUR LA COMMUNION
ciilior (le celle qu'il fallait faire nécessairement pour les malades, pour qui le temps ne permettait pas qu'on oll'rit le sacrilice, ni qu'on en altendit l'heure. Car c'est ce qui fait paraître que l'expression que l'on fait dans le discours de cette partie solide du sacrement, ne vient pas d'une figure arl)ilrairc, mais d'un usage réglé, qui était né d'une dinicuUé particulière; c'est-à-dire, de celle qu'on trouvait à gsrder longtemps l'autre espèce; dilTiculté si véritable , (pi'il a fallu enlin en convenir, comme je l'ai déjà marqué. Car l'anonyme, qui parait le plus diflicile sur ce sujet, ne laisse pas d'avouer, ce ([ui est aussi trop visible pour être nié, que le pain se pouvait mieux, et plus lunrjtemps conserver, que le vin ' ; ce qui l'oblige aussi à rejeter, sur une espèce de nécessité, la coutume de ne prendre que le pain sacré dans les communions domestiques, du moins en plusieurs rencontres; parce que les deux espèces ne se pouvaient ni si bien ni si aisément garder-. Il ne s'agit donc pas de cliercher ici une nécessité absolue, et il sulTit qu'il y ait une espèce de nécessité : il ne s'agit pas non plus de savoir si , absolument parlant, on peut garder le vin : c'est assez qu'on ne le peut garder, ni si longtemps, ni si bien, ni si aisément. L'Eglise, qui voulait rendre la communion facile à ses enfants , se contente de cette espèce do nécessité; et si elle s'en contentait, pour accorder la réserve de l'Eucharistie sous une espèce à ceux qui se portaient bien, à plus forte raison doit-on croire qu'elle s'en sera conlenlée pour faciliter la communion des malades, qui, dans de plus grands besoins, avaient moins de commodité de s'ajuster aux heures du sacrilice.
Ce n'est donc qu'à ce besoin qu'il faut attribuer la différence qu'on trouve entre la communion de tant de mourants, et celle de Scrapion et de saint Ambroisc. Ce n'est point par une bizarrerie de style, ni par l'usage arbitraire d'une figure , qu'on trouve les deux espèces exprimées dans les communions des premiers, au lieu qu'on n'en trouve qu'une seule dans la communion des autres. C'est, comme je l'ai déjà dit, (luc les uns ayant communié, sans être surpris ni pressés, à l'heure du sacrifice, on leur a pu donner naturellement ce qu'on y venait de consacrer; et qu'au contraire, les autres, pressés de communier au milieu de la nuit, sans qu'on eût un moment à attendre, on ne leur a pu donner que la partie du sacrement, qu'une espèce de nécessité obligeait à réserver seule, c'est-à-dire, le pain sacré. Ce n'est point par hasard, ni par négligence, ni pour abréger le discours, que dans ces commu- j nions on n'a fait mention que du pain; au contraire, c'est avec dessein, et pour exprimer ce qui se faisait ordinairement dans l'Eglise.