‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 286 sur 631 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

De la communion de saint Ambroise mourant.

Il est vrai qu'on fait ici les derniers efforts pour empocher les avantages que nous en tirons; mais pour mettre fin aux disputes, il n'y a qu'à lire ce que son diacre Paulin écrit de sa dernière maladie'. « Honorât, évêque de Verceil (c'est celui qui l'as- » sista à la mort), s'étant retiré pour se reposer au B haut de la maison , il entendit une voix qui lui » disait pour la troisième fois : Levez-vous, hàtez- » vous, parce qu'il rendra bientôt l'esprit : alors, » étant descendu , il présenta au saint le corps de » Notre Seigneur, il le prit; et aussitôt après qu'il B l'eût avalé, quo accepto , ubi glutivit, il rendit » l'esprit, portant avec lui un bon Viatique, afin i> que son âme, fortifiée de cette viande , allât jouir » de la compagnie des anges. » On ne peut rien voir de plus clair. Saint Honorât, averti d'en-haut, porte au saint ce qu'on avait accoutumé de porter aux malades à cette heure , car c'était dans le milieu de la nuit. Dans cet empressement, car le saint allait mourir, il n'y avait pas assez de temps pour offrir le sacrifice, et c'était le cas déporter ce qu'on avait accoutumé de réserver, c'est-à-dire le corps seul; ce qu'en effet nous avons vu qu'on avait porté à Sérapion. C'est aussi ce corps divin qu'Honorât porta à saint Ambroise. C'est pourquoi l'historien dit distinctement, qu'ii présenta au saint le corps de Notre Seigneur, que le saint le prit, de la main, comme c'était la coutume : qu'aussitôt après qu'il l'eut avalé, ubi glutivit, terme qui convient naturellement aux choses solides , il rendit l'esprit , muni de ce Viatique, et fortifié de cette viande, esca; de sorte que tout détermine au corps seul. Si saint Ambroise était mort aussitôt après avoir pris le sang, il eût fallu se servir d'un autre tour, et dire qu'à peine eut-il avalé la sainte liqueur il expira; mais non : c'est aussitôt après qu'il eut englouti le corps, comme une viande dont on est avide. Que M. de la Roque, que l'auteur de la seconde Réponse, à l'exemple de leurs confrères, ramassent , tant qu'il leur plaira, des exemples de la synecdoche et de la partie jirise pour le tout. Qui jamais a douté qu'il n'y en eût? Mais c'est l'erreur perpétuelle de ces messieurs, de conclure qu'il y a figure dans un endroit, parce qu'il y en a dans d'autres; ce qui est confondre tout le langage humain. Il faut voir si la figure convient au lieu : si , par exemple, la synecdoche peut être placée en cet endroit de l'histoire de saint Ambroise. Ces messieurs le sentent bien; et s'ils parlent encore un peu de la synecdoche = , c'est pour ne pas ôter tout à fait cette échappatoire. Mais au fond , ils sentent bien qu'il n'y a rien ici de supprimé : l'action est toute expliquée. On voit distinctement le corps présenté : le corps pris dans la main : le corps avalé , et aussitôt après , la mort. C'est pourquoi M. de la Roque nous dit le premier, avec Calixte, que saint Ambroise, prévenu de la mort, après avoir reçu le corps du Seigneur, n'eut pas le temps de recevoir l'autre symbole : « que le récit de Paulin nous con- » duit là directement, puisqu'il dit expressément,

1. Vita S. .Amb. per Paul. Diac, c. xxiv, n. 47; tom. n, pnrt. Il, col. 12. Sur., 4. .i.pyil. — 2. La Roq., p. 108, 109; Anon., p. \ii.

DÉFENSE DE LA Tl!.\ l>ITD~lN SUR LA COMMUNION

» que le malade n'ont pas iihislôt rcru le corps ilu » Seigneur, qu'il rendlL lespril. Il ne pouvait, « poursuit-il, mieux faire voir qu'on n'eut pas le » temps de lui faire avaler le vin sacré '. » Et l'auteur de la seconde Réponse : « Je veux (pie saint u Anibroise ne reçut que le pain. M. Rossuet eùl-il » voulu qu'on eût fait avaler le vin sacré à un » homme mort; puisque Paulin dit qu'aussitôt qu'il I) eut avalé le pain, il expira-. » Il est donc cnlin avéré que saint Ambroise ne communia que sous l'espèce du pain. Mais si l'autre ne lui eût manqué, que parce que la morl ne lui laissa pas le temps de la prendre , de bonne foi l'historien n'aurail-il pas naturellement marqué celle circonstance? N'auraitil pas dit que la mort suivit de si près la réception du corps, qu'il n'y eut pas même de temps pour lui faire prendre le sang qu'on lui avait apporté, selon la coutume, supposé qu'en effet ce fut la coutume? Mais au contraire, il nous représente son saint évoque, comme n'ayant plus rien à désirer, après avoir reçu le corps du Sauveur. Saint Honorai est averti par une voix céleste, et trois fois de suite, d'aller vite, parce que le saint homme allait expirer. Dieu ne voulait pas qu'il manquât des consolations que les chrétiens avaient accoutumé de désirer et de recevoir en cet état. Les œuvres , dont Dieu se nicle d'une façon si miraculeuse, s'accomplissent, et il parait que saint Ambroise n'attendait que l'elTel de ce dernier soin pour aller à Dieu.

L'auteur de la seconde Réponse s'en prend à saint Honorât , qui altendU trop à communier le malade^, et qui fut cause, par son retardement, que saint Ambroise n'eiol pas le temps de recevoir le calice. Il ajoute, qu'il ne doute pas « que Dieu n'eût » bien voulu le conserver jusqu'à ce moment-là, » alin de lui donner la consolation de mourir dans » la communion de son Sauveur; mais que c'était " aussi tout ce qu'il pouvait légitimement désirer, » et que Dieu dût faire un miracle pour le conser- » ver en vie jusqu'à ce qu'il eût pris le calice, il ne » le croit pas. » Que veul-il dire? A la rigueur, saint Ambroise n'avait pas besoin de ce miracle; et quand il serait mort sans communier, sa bonne volonté lui eut servi devant Dieu. Mais puisque Dieu voulait faire un miracle, afin que cette bonne volonté eut son effet, son œuvre ne devait pas demeurer imparfaite. Pourquoi inquiéter ici saint Honorât, dont la mémoire doit être vénérable, pour cela même que saint Ambroise le choisit , parmi tant de saints évoques de la province, pour mourir entre ses bras? Au lieu, dit-on% « de veiller et de prier " auprès de son malade, et en tout cas, de dormir » dans une chaise auprès de son lit, il dort dans » une chambre haute. Une voix céleste n'est pas » capable de le réveiller, non pas môme une se- » conde fois : il faut qu'elle éclate une troisième » pour le tirer du lit, et il attend le dernier moment » de la vie d'un malade pour lui donner la commu- « nion , au lieu de la lui donner dans le temps qu'il » est encore dans son bon sens. » Ne dirait-on pas à l'entendre que saint Ambroise avait perdu la connaissance, quand son saint confrère lui apporta la communion? Mais doit-on accuser un homme épuisé par les veilles précédentes, si, pour amasser de

1. Ln Roq., p. 110, 111.— i. Anon., p. 142.— 3. Idem — 4. Alton., p. 152. I I. An<>n.,p. 1-12.

nouvelles forces, il va prendre un peu de repos; Dieu môme le permettant ainsi , alin de montrer qu'il veille toujours sur ses serviteurs, pendant que ceux qui les gardent, accables de l'inlirmilé de la nature, sont contraints de céder au sommeil? Mais (juel excès de chagrin fait dire à cet auteur emporté, que saint Honorât, paresseux et endormi , se laisse à peine tirer de son lit par une voix divine, et se fait tirer l'oreille par trois fois'. Si notre auteur est embarrassé dans unedilliculté où il ne voit point de sortie, il ne faut pas qu'un saint évoque en porte la peine. Dans les choses extraordinaires, on est surpris d'abord : on ne sait encore ce que c'est. Saint Pierre môme, quand l'ange le vient éveiller pour le tirer de prison, en mettant ses habits, en suivant l'ange qui le ramenait à sa maison, ne sait s'il veille ou s'il dort encore; et il s'imagine, que ce qu'il voit si réellement, n'est qu'un songe". Qu'y a-t-il donc à s'étonner, si le saint évoque de Verceil, étonné d'une voix extraordinaire, ne sait pas d'abord ce que c'est, et si Dieu le permet ainsi, pour ensuite se faire sentir d'une manière plus vive et plus puissante? Mais puisque Dieu s'en môle si visiblement, tout s'accomplira dans le temps. Le monde aura un exemple d'une Providence, qui sait donner à ceux qu'elle honore d'un regard particulier, tout ce que leur piété leur fait désirer.

Faisons ici un peu de réilexion sur les deux exemples que nous venons de voir; je veux dire sur celui de Sôrapion, et sur celui de saint Ambroise , et comparons-les avec les autres que nous avons considérés dans les chapitres précédents. Souvenons-nous du passage de saint Justin, et des messes que l'on disait exprès, quand on le pouvait, pour communier les malades, et que les malades disaient eux-mômes, s'ils étaient prêtres, comme le lit saint Paulin, évoque de Noie , dans l'âge même de saint Ambroise. Nous avons vu, dans saint Justin , l'Eucharistie portée aux absents sous les deux espèces; mais nous avons vu aussi que c'était en sortant du sacrifice. Les deux espèces nous ont paru aussi distinctement marquées dans quarante ou cinquante exemples de communions de malades; mais il ne nous a pas paru moins clairement, que c'était à l'heure de la messe qu'on les distribuait ainsi. C'en est assez pour nous convaincre, que lorsqu'on les trouvait distribuées toutes deux, c'était aussi la coutume de les exprimer l'une et l'autre. Si donc il n'en est parlé, ni dans la communion de Sérajiion, ni dans celle de saint Ambroise; et si nous voyons clairement au contraire qu'ils n'ont reçu que le corps, c'est que les circonstances étaient différentes : c'est que Sérapion et saint Ambroise furent pressés de la maladie dans un temps où l'on ne pouvait offrir le sacrifice, au milieu de la nuit, comme Eusèbe le dit distinctement de Sérapion, et le diacre Paulin de saint .\mbroise; et ce qu'il y a de plus remarquable; c'est que les choses étaient dans une extrémité où il n'y avait pas un moment à perdre, où l'on n'avait pas le temps d'offrir ni de consacrer, où constamment on ne le fit pas, où par conséquent on ne pût donner que l'Eucharistie réservée. C'est alors qu'on ne voit paraître que le corps seul; et l'on ne veut pas que nous voyions dans ces deux exemples, la coutume dont il s'agit t

Acl., su. 0.

sous UNE ESPÈCE.

SECONDE PARTIE

On a beau dire que nous ne citons que deux exemples. Car, pour ne point encore parler de tous les canons, de toutes les observances, et enfin de tous les passages, dont ces deux exemples sont soutenus; ces deux exemples, sans aller plus loin, nous sont donnés comme n'ayant rien que de trèscommun, et de très-reçu dans l'Eglise. Saint Denys d'Alexandrie , homme très-versé dans les canons , raconte celui de Sérapion comme une chose ordinaire, dans une lettre qu'il écrit à un grand évêque de son temps, sans qu'il paraisse en effet, que ni cet évêque, ni Eusèbe de Césarée, qui a transcrit cette lettre dans son Histoire, ni enlin qui que ce soit y ait rien remarqué d'extraordinaire. Quant à l'autre exemple, Honorât, un saint évêque, averti de Dieu, donne l'Eucharistie en cette l'orme : saint Ambroise, un si grand homme et si régulier, la reçoit. Ni l'Eglise de Milan ni les autres Eglises du monde ne s'en étonnent. Le diacre Paulin , témoin oculaire, en écrit l'histoire à saint Augustin dans la Vie qu'il lui dédie , sans crainte d'être repris. Plus on combat ces exemples, sans en pouvoir renverser l'autorité, plus on montre qu'on en est pressé au dernier point; et l'on voit qu'il n'y a rien de plus accablant que ce qui fait employer, pour s'en dégager, tant de faibles et impuissantes machines.

Au reste, j'ai rapporté le passage du diacre Paulin , comme il est dans les manuscrits, comme il se trouve dans les éditions les plus exactes de saint Ambroise, et entre autres dans celle d'Erasme, dans Surius , dans ilonbrilius, le plus correct des collecteurs de Vies, et qui étant Milanais, a pu voir des exemplaires plus fidèles de la Vie de saint Ambroise, et comme les Bénédictins, dont les travaux et l'exactitude sont loués dans toute l'Europe (car je m'en suis informé), se préparent à nous le donner dans la nouvelle édition qu'ils achèvent de saint Ambroise : ce que je suis bien aise de remarquer, parce qu'encore que le changement qu'on voit dans les éditions moins soignées n'ait rien de fort considérable, ni qui donne atteinte à ma preuve, il m'importe que le lecteur voie le soin que je prends dans les moindres choses , de lui donner tout bien digéré, et poussé jusqu'au dernier éclaircissement. Il ne faut pas plaindre ses peines, quand il s'agit de soulager des infirmes, et de combattre des chicaneurs. C'est pourquoi je ne veux rien oublier, dussé-je en devenir ennuyeux; et comme je prévois que nos adversaires en reviendront toujours à leur synecdoche , il faut une bonne fois la renverser jusqu'au fondement.

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