‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 330 sur 631 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Réponses aux preuves des ministres : Ordre romain. On pourra voir maintenant combien M. de la Roque abuse le monde, lorsqu'il dit que les anciens Grecs et Latins ont admis la consécration par le mélange. Il ne le dit pas seulement à l'occasion de l'ofTice des présanctiflés , ou de celui du vendredi saint; il le dit à l'occasion de la communion des malades : « Les anciens chrétiens grecs et latins » croyaient, dit-iP, que le mélange du pain sanc- » tilîé consacrait par son attouchement et par son » union le vin qui ne l'était pas : » et un peu après, parlant du même sujet'' : « Enfin les chrétiens » étaient persuadés que l'attouchement et le nié- » lange du pain sacré , consacrait le vin qui ne i> l'était pas. » C'est les anciens Grecs et les Latiiis, c'est les chrétiens sans limitation; enfin c'est partout l'idée d'une pratique ancienne et universelle. Il s'explique avec la même force touchant la communion domestique, où il a vu par tant de preuves, qu'on n'emportait de l'église que le pain seul. Il s'en sauve en disant sans preuve, qu'on le mêlait dans le vin à la maison , et qu'on le consacrait par ce moyen. « Car, dit-il*, on croyait dans l'Eglise i> orientale et occidentale que le mélange et l'attou- » chôment du pain sanctifiait et consacrait le vin » qui ne l'était pas. » Il promet de « prouver par «plusieurs témoignages, dans les chapitres sui- » vants, que c'était la croyance de l'Eglise grecque » et latine. »

Au reste, comme il fait servir la consécration par le mélange, de dénouement universel, même dans la communion domestique, qu'il avoue dès les premiers siècles et dès le temps des persécutions , il faut que les anciens Grecs et Latins qu'il nous promet partout, soient de la première antiquité. Aussi ne cesse-t-il d'alléguer les anciens'', indéfiniment,

1. De Instit. Cler., l. n, c. .\xxvii. — 2. Lib. i, c. xii. — 3. Amal., lib. i, c. .xv. —4. La Roq.,p. 108. — 5. Pag. 114. — 6. La Roq.,p. 184. — 7. Pag. 215, HZ.

DÉFENSE DE LA TRADITION SUR LA COMMUNION

comme ayant ûlé unanimement dans celle iloctrine. Mais quand il vient ;\ nous vouloir dire quels sont ces anciens Crées et /.aJ/os qu'il vante paiioiil, pour tous anciens parmi les Grecs, il nous allêt,nie Nicétas l'ecloratus , auteur du onzième siècle, Michel C.érularius du mftnu! lenqis , et Siméon de Thessalonique , qui cicaU. dit-il ', il y a plus de trois cents ans. \'oilii ce qu'il ap[)elle les anciens Grecs. Au Heu de nous produire les Basile, les Grégoire, les Glirysostome que nous espérions d'entendre, quand il nous a promis les anciens Grecs : au lieu de produire au moins, s'il voulait descendre plus bas, (juelque auteur avant le schisme, il nous produit ceux qui l'ont commencé au milieu du onzième siècle: un Michel Cérulariusqui en est l'auteur, un Nicolas qui le défendail alors, un Siméon de Thessalonique, qui a vécu tant de siècles après la rupture ouverle. Ceux-là ont dit que par l'union du corps sacré le vin est changé au sang. Qu'ils l'aient dit tant qu'on voudra; puisqu'ils l'ont dit les premiers, c'est une conviction contre ceux qui ayant promis de produire les anciens, ne peuvent pas remonter plus haut.

Voilà pour ce qui regarde les anciens Grecs. Pour ce qui est des anciens Latins, il est vrai qu'il cite trois fois un canon du iiremier concile d'Orange de l'an 441. Mais à la réserve de ce canon, dont nous traiterons à part avec M. de la Roque , auquel nous démontrerons par lui-même que ce canon ne fait rien à la question dont il s'agit; le premier ancien qu'il cite est l'Ordre romain rapporté dans des auteurs du neuvième siècle : le second est Amalarius, du même temps, et qu'on lui conteste : le troisième est le Micrologue , dans le siècle onzième : le quatrième est, dans le douzième, l'abbé Rupert qui n'en dit mot; et il n'en sait pas davantage touchant l'antiquité latine.

Pour commencer par l'Ordre romain, il est vrai que dès le neuvième siècle on y lisait ces paroles dans l'office du vendredi saint : Que le nin non consacré est sanctifié par le pain sanctifié. Mais je ne trouve déjà plus ici ce que disait Michel Gérularius, que le vin par cette union est changé au sang. Je trouve le mot de sanctifié, qui tout au plus est éipiivoque. Mais quand il faudrait l'entendre, comme le disent mes adversaires, pour la véritable et parfaite consécration; il faudrait encore remonter plus haut pour établir la Tradition, et l'autorité de l'Ordre romain n'est pas sullisante.

Mais, me dira-t-on, vous avez vous-mêmes recommandé l'autorité de ce livre conmie étant l'ancien cérémonial de l'Eglise romaine, la mère des Eglises, et du Pape qui en est le chef. 11 est vrai; mais j'ai démontré que celte cérémonie du vendredi saint ne regardait en aucune sorte l'Eglise romaine; et que loin de consacrer, le vendredi saint , par h; nn'lange du pain consacré qu'on réservait de la veille, elle n'usait [las môme de cette réserve, et ne faisait point d'ollice des i)résancliliés. On ne peut donc alléguer ici l'autorité de l'Eglise romaine ni du Paiie.

Et après tout, il faudrait encore distinguer dans ce livre de l'Ordre romain, ce qui est de l'ait d'avec ce qui est de dogme. Quand un auteur, qui compose un cérémonial, me rapporte un fait, je le

l. Pag. 220.

crois dans une chose d'usage dont il a ses yeux pour témoins, et pour garant la foi publique. Ainsi, sur la parole de celui qui a écrit les rubriques de l'Ordre romain, je ne nie point du tout qu'on ait nuMé le pain sacré dans du vin qui ne l'était pas. Mais si le rubricaire sortait de ses bornes, et que, devenant docteur, il décidât de son autorité que la parfaite consécration se peut faire par le mélange, comme si l'on ne pouvait pas prendre le vin par forme d'ablution; il n'aurait [dus la même autorité, et je voudrais qu'on me niontrût la Tradition par d'autres preuves.

Respectons néanmoins ce rubricaire quel qu'il soit, à cause de l'autorité des auteurs qui l'ont rapporté au huitième ou neuvième siècle. J'ai démontré clairement, par ces auteurs, que la sanctitication du vin, dont il parle, ne peut pas être la consécration de l'Eucharistie; puisqu'ici constamment on n'en dit mot, et que la consécration, selon ces auteurs, ne se peut faire que par la parole. Et quand je n'aurais pas ces auteurs, j'aurais pour moi l'oflice même dont il excluait la consécration, et par conséquent celle du sang aussi bien que celle du corps : et quand je n'aurais pas toutes ces raisons, le mot de sanctifier qui est équivoque, devrait être déterminé par toute la tradition précédente; et jamais on ne prouvera par aucun passage que le vin soit changé au sang par le mélange, ou enlin qu'un sacrement soit fait sans parole.

L'anonyme s'élève ici contre nous', en disant qu'autrefois par le commun senti[nent des Grecs et des Latins, « la consécration ne se faisait pas » par la prononciation des paroles de Jésus- Christ, B mais par la prière; et poursuit-il, M. Aubertin, et » M. Daillé l'ont prouvé si clairement et si for- » tenient, que je m'étonne qu'on veuille encore » chicaner sur un sujet si éclairci. » Je le veux : j'ai lu M. Aubertin et M. Daillé , et j'y ai vu mille beaux passages (car ces messieurs prouvent admirablement ce que personne ne leur conteste) pour prouver que les sacrements , et entre autres l'Eucharistie, et le sang aussi bien que le corps, se consacrent par la prière; ce qui aussi est indubitable en un certain sens , comme nous le verrons. M. de la Roque parle de môme de son Histoire Eucharistique'^, M. le Sueur en dit autant dans son Histoire de l'Eglise^, comme nous l'avons déjà vu. Tous en un mot prouvent très-bien que l'on consacre par une prière mystique, qui sans doute ne se fait pas sans parler. Mais que l'on consacrât par le mélange et sans dire mot, ce qui est pourtant ici notre question , ni Aubertin n'a entrepris de le prouver, ni Daillé n'y a songé, ni M. le Sueur ne l'a dit, ni môme M. de la Ro(]ue ne l'a établi dans son Histoire Eucharistique; et c'est la nécessité de se sauver de la communion trop certaine sans cela sous une espèce, qui l'a jeté dans ce sentiment sur de trop faibles témoignages.

CH.-VPITRE XLL

Suite des réponses aux preuves des ministres ; premier cuncile d'Orange.

Il est vrai qu'il a d'abord ébloui le monde par le nom du premier concile d'Orange, tenu en 441

1. Anon., j). 252. — 2. La lîoq.. Hist. de l'Euch., I. part., ch. vil. — 3. Le Sueur, t. iv, p. 170; tom. VI, p. 119, 449, 604.

sous UNE ESPÈCE. — SECONDE PARTIE.

sous le pontiflcat de saint Léon'. Comme durant neuf cents ans il n'a que ce témoignage, il tâche de le faire valoir de toute sa force, et le fait passer par trois fois devant nos yeux^; comme ces rusés capitaines , qui, pour effrayer l'ennemi par l'idée d'une nombreuse armée, font faire de grands mouvements au peu de troupes qu'ils ont, et les montrent coup sur coup en plusieurs endroits. Mais par malheur, de son aveu propre, ce canon qu'il a tant vanté ne fait rien à la question. Le voici comme le traduit M. de la Roque, peu exactement comme on verra : Qu'on doit offrir le calice, afin qu'il soit consacré par le mélange de l'Eucharistie. Cette version peut donner l'idée qu'il n'est point parlé dans ce canon de l'oblalion du pain sacré , mais de la seule oblation du calice; et encore la version faitelle paraître que le calice n'est oll'ert que pour être consacré par le mélange. Mais sans m'arréler à toutes ces petites finesses que ce ministre peut avoir entendues dans sa version imparfaite , voici comment il faut traduire de mot à mot ; Avec le vase, ou la boite, ou enfin le réceptacle tel qu'il soit , cuM c^^psA, il faut aussi offrir le calice, et il le faut consacrer par le mélange de l'Eucharistie :

ClM CAPSA ET CALIX OFFERE.NDUS EST, ET ADMIXTIONE

EicHARisTLE coNSECRA.xDcs. Le mot capsa vient de contenir et de recevoir, à capiendo : et c'est dans Odilon, abbé de Cluni^ et dans un très-ancien exemplaire de l'Ordre romain, le vaisseau ou le réceptacle quel qu'il soit, où l'on mettait l'Eucharistie. On peut bien s'être servi d'un vaisseau semblable pour présenter au pontife l'hostie qu'il devait consacrer. Voilà donc la cap^se bien entendue, pour ce qui contient le pain qu'on devait oITrir : et le dessein du canon d'Orange est très-clair, en ce qu'il ordonne qu'on offre d'abord le pain et le vin ensemble, chacun dans son vaisseau propre, comme on fait encore aujourd'hui; et qu'ensuite on les mêle ensemble, comme on a fait de tout temps dans la liturgie latine, un peu devant la communion, en disant ces mots : Ce mélange et cette consécration du corps et du sang de Notre Seigneur nous donne en le prenant la cie éternelle : où il est clair que le mot de consécration ne signifie pas la consécration à faire, puisqu'on la suppose déjà faite, et le corps déjà corps comme le sang déjà sang, ainsi que les paroles le démontrent. Il n'est donc pas ici parlé de la consécration proprement dite, où le pain est changé au corps et le vin au sang; mais de la consécration dans une signification plus étendue, qui comprend avec le canon toutes les prières mystiques.

La chose est trop assurée pour pouvoir être révoquée en doute par d'habiles gens. Mais M. de la Ro([ue a bien vu qu'il avait alïaire à des lecteurs peu versés pour la plupart en ces matières , et qu'il pouvait leur dire tout ce qu'il voudrait. Dans le désir qui me presse de leur rendre la vérité aisée à connaître, et tout ensemble de leur faire senlir les artifices dont on se sert pour les amuser, je n'ai qu'à leur produire l'Histoire de l'Eucharistie de ce même M. de la Roque, qui les a voulu tromper dans sa Réponse.

1. Conc. Araus. i, ean. xvii. Conc. Gaîl., tom. i; Lab., tom. III, coi. 1450. — 2. Pag. 108,185,241. — 3. Bibl. PP., tom. x, col. 13.

Donc dans VHistoire de l' Eucharistie , à l'endroit où il est traité de la consécration et de l'oblation, ce ministre fait deux choses, qui toutes deux convainquent de faux le sens qu'il donne au canon d'Orange.

La première, c'est qu'en expliquant la consécration, il raconte' qu'elle se fait en l'Eglise grecque lorsqu'après avoir récité les paroles de l'institution : Ceci est mon corps, ceci est mon. sang, etc., on dit ces mots : « 0 Seigneur, envoyez votre Saint-Esprit )' afin qu'il fasse ce pain le sacré corps et ce vin le » sacré sang de Jésus-Christ. » Il ne se contente pas de nous montrer cette prière dans les Constitutions apostoliques; il en trouve de toutes semblables dans la liturgie de saint Jacques et de saint Marc : « et ainsi , poursuit-il , en celles de saint Basile, de » saint Chrysostome , et généralement en toutes, à » la réserve de la liturgie latine : je dis en celle V d'aujourd'hui , car je ne saurais dissimuler qu'il » n'en était pas ainsi anciennement, et que selon » toutes les apparences on a retranché de cette li- » turgie, je veux dire du canon de la messe, les » prières qui suivaient, comme dans les autres, les » paroles de l'institution , et par lesquelles prières,

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