DU SIXIÈME AVERTISSEMENT CONTRE M. JURIEU
Mes CHERS frères ,
I. Dessein de ce discours. — Les égarements de votre ministre nous ont menés plus loin que je ne pensais : il ne faut pas le quitter sans en examiner les causes; puisque même cette recherche nous conduit naturellement à la troisième partie de ce dernier Avertissement, où nous avons promis de représenter l'état présent de nos controverses et de toute la religion protestante.
Je dis donc que ce qui produit les variations, les incertitudes, les égarements de ce ministre, et tous les autres excès de sa licencieuse théologie, c'est la constitution de la Réforme , qui n'a ni règle ni principe; et que par la même raison que tout le corps n'a rien de certain, la doctrine des particuliers ne peut être qu'irrégulière et contradictoire.
II. Fondement de la Réforme que l'Eglise n'est pas infaillible, et que ses décrets sont sujets à un nouvel examen. — Il ne faut point se jeter ici dans une longue controverse, mais seulement se souvenir que la Réforme a été bâtie sur ce fondement, qu'on pouvait retoucher toutes les décisions de l'Eglise et les rappeler à l'examen de l'Ecriture, parce que l'Eglise se pouvait tromper dans sa doctrine, et n'avait aucune promesse de l'assistance infaillible du Saint-Esprit ; de sorte que ses sentiments étaient des sentiments humains, sans qu'il restât sur la terre aucune autorité vivante et parlante, capable
de déterminer le vrai sens de l'Ecriture, ni de fixer les esprits sur les dogmes qui composent le christianisme. Tel a été le fondement , tel a été le génie de la Réforme; et Calvin l'a parfaittment expliqué, lorsque s'objectant à lui-même que, parla doctrine qu'il enseignait, tous les jugements de l'Eglise, et ses conciles les plus anciens , les plus authentiques devenaient sujets à la révision , en sorte « que tout le monde indifféremment pût recevoir » ou rejeter ce qu'ils auront établi : » il répond que leur « décision pouvait servir de préjugé; mais » néanmoins dans le fond qu'elle n'empêchait pas » l'examen'. »
III. On prédit d'abord à la Réforme que ce principe la mènerait à l'indifférence des religions. — Je n'ai pas besoin d'examiner si cette doctrine est bonne ou mauvaise : ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'aussitôt que Luther et Calvin la firent paraître, on leur prédit qu'en renversant le fondement sur lequel se reposait la foi des peuples , les anciennes décisions de l'Eglise ne tiendraient pas plus que les dernières; puisque si l'autorité en était divine, elle attirait un respect égal à tous les siècles; et si elle ne l'était pas, l'antiquité des premières ne les mettait pas à couvert des inconvénients où toutes les choses humaines étaient exposées.
Par ce moyen il était visible que les articles de foi s'en iraient les uns après les autres ; que les esprits une fois émus, et abandonnés à eux-mêmes, ne pourraient plus se donner de bornes : ainsi, que l'indifférence des religions serait le malheureux fruit des disputes qu'on excitait dans toute la chrétienté , et enfin le terme fatal où aboutirait la Réforme.
IV. L'expérience a justifié cette prédiction : le socinianisme a commencé avec la Réforme et s'est accru avec elle. — L'expérience fit bientôt voir la vérité de cette prédiction. Les innovations de Luther atttirèrent celles de Zwingle et de Calvin : on avait beau dire de part et d'autre que l'Ecriture était claire : on n'en disputait pas avec moins d'opiniâtreté, et personne ne cédait-. Quand les luthériens , qui étaient la tige de la Réforme , désespérant de ramener par la prétendue évidence des livres divins ceux qui la divisaient dans sa naissance, voulurent en venir à l'autorité et faire des décisions contre les nouveaux sacramentaires, on leur demanda de quel droit, et s'ils voulaient ramener l'autorité de l'Eglise dont ils avaient tous ensemble secoué le joug'. Le bon sens favorisait cette réplique : Mélanchton, qui sentait le faible de son Eglise prétendue , empêchait autant qu'il pouvait qu'on ne fît ces décisions, que la propre constitution de la Réforme rendrait toujours méprisables : il ne voyait cependant aucun moyen ni de terminer les disputes ni de les empêcher de s'accroître , si
\ loin qu'il portât ses regards par sa prévoyance : il ne découvrait « que d'affreux combats de théolo- » giens, et des guerres plus impitoyables que celles » des Centaures*. » Les disputes sociniennes avaient déjà commencé de son temps : mais il connut bien, au mouvement qu'il remarquait dans les esprits, qu'elles seraient un jour poussées beaucoup plus loin : <i Bon Dieu, disait-il'', quelle tragédie verra
1 . Iiislit., liv. IV, c. 9. — 2. Hist. des Var., liv. ii. — 3. Var., liv. VIII. — 4. Lib. 4, Ep. 14; Var., liv. v, n. 31. — 5. Idem.
SIXIËMK ET DERNIER AVERTISSEMENT
» la poslérilô , si on vient un jour à romucr ces » qucslions, si le Verlje , si le Saint-Esprit est une » personnel » Il s'en est bien remué d'autres : presque tout le christianisme a été mis en question : les sociniens inondent toute la Réforme, qui n'a point de barrière à leur opposer; et l'indiirérencc des religions s'y établit invinciblement parce moyen.
V. L'expérience découvre de plus en plus ce mal de la Réforme. Preuve par M. Jurieu. Etat de la religion prétendue réformée un Frattce. — Pour on être persuadé il ne faut qu'entendre M. Jurieu, et écouter les raisons qui l'oljligcnt à entreprendre ce parti. C'est premièrement le nombre infini de ceux dont il est formé. Car il y range les tolérants, peuple immense dans la Réforme , qu'il appelle des indifférents, parce qu'ils vont à la tolérance universelle des religions sous la conduite d'Episcopius et de Socin.
On sait assez sur ce point la pente de l'Angleterre et de la Hollande. Mais nous apprenons de M. Jurieu que nos prétendus réformés n'étaient pas exempts d'un si grand mal. Ils n'osaient le faire paraître dans un royaume où les catholiques les éclairaient de trop près pour leur permettre de donner un libre essor à leurs sentiments. Mais enfin, dit M. Jurieu, » le rideau a été tiré, l'on a vu le » fond de l'iniquité; et ces messieurs se sont pres- )i que entièrement découverts, depuis que la persé- » cution les a dispersés en des lieux oii ils ont cru » pouvoir s'ouvrir avec liberté'. » Voilà un aveu sincère , qui fait bien voir à la France ce qu'elle cachait dans son sein, pendant qu'elle y portait lant de ministres. Nous en soupçonnions (|uelque chose; et M. d'Huisseau, ministre de Saumur, célèbre dans la Réforme pour en avoir recueilli la discipline, publia il y a quinze ou vingt ans une Réunion du christianisme sur le pied de la tolérance universelle, sans en exclure aucuns hérétiques, pas môme les sociniens. Ce ministre fut déposé; et encore qu'on fût averti de bien des endroits, que ce feu couvait sous la cendre plutôt qu'il n'était éteint dans la Réforme, nous avions peine à croire qu'il y fût si grand. Mais aujourd'hui M. Jurieu nous ouvre les yeux : il nous apprend que M. Pajon , ministre d'Orléans, fameux dans son parti par sa réponse aux Préjuyés légilimes de M. Nicole contre les calvinistes'-, et ceux qui établissaient avec lui toute l'opération de la grâce dans la seule proposition de la parole de Dieu, en niant l'opération et l'influence du Saint-Esprit dans les cœurs, étaient de ces sociniens et de ces indifférents cachés, qui, dit-il, « for- 11 maient, dans les églises réformées de France, de- » puis quelques années , ce malheureux parti où » l'on conjurait conli>c le christianisme^. » Ce n'était donc plus seulement contre l'Eglise romaine; c'était contre le christianisme en général que la Réforme s'armait secrètement. Le ministre voudrait bien nous faire accroire qlie la persécution qu'on faisait à la prétendue Réforme, l'empêchait de réprimer ces ennemis cachés de la religion chrétienne : mais au contraire c'était manifestement la crainte des catholiques qui les tenait dans le silence; car n'y ayant que le calvinisme qui fût toléré dans le royaume, les nouveaux pélagiens, les nou-
1. Tah., Lett., i,p. 8.-2. Kxamen des Préjugés légilimes. — 3. Tah. du Socin., Lell. i, p. 5.
veaux paulianistes, et en un mot les sociniens et les indifférents avaient tout à ci'aindre. Ils n'avaient donc garde de paraitre tant qu'ils étaient parmi nous; et aussi n'ont-ils éclaté qu'à leur dispersion, quand ils se sont trouvés dans des pays, où, comme dit: M. Jurieu, ils ont eu la liberté de parler'; c'esl-à-dire, dans les pays où la Réforme dominait.
VI. Combien les prétendus réformés de France élevaient mal leur jeunesse. — Voilà donc manifestement cette cabale toute socinienne, comme l'appelle M. Jurieu ^;(;u? )ie tendait pas à moins qu'à ruiner le christianisme : la voilà , dis-je , fortifiée par le soutien qu'elle trouve dans les pays protestants, où les réfugiés de France ont été dispersés. « Les jeunes gens, dit notre ministre-', venus tout » nouvellement de France, gros de la tolérance uni- » verselle de toutes les hérésies &{, de leur esprit de » libertinage, ont cru que c'était ici le vrai temps » et le vrai lieu d'en accoucher. » C'est ainsi que la jeunesse était élevée parmi nos prétendus réformés. Elle était grosse de l'indifférence des religions; et ce monstre que les lois du royaume ne lui permettaient pas d'enfanter en l'rance, a vu le jour, aussitôt que celte jeunesse libertine, comme l'appelle M. Jurieu'', a respiré en Hollande un air plus libre.
VII. Témoif/nage de M. Jurieu sur l'état de la religion en Hollande. — Combien est puissante cette secte dans le pays où écrit M. Jurieu , on peut le juger par la Préface de son livre : Des deux Souverains. « Aujourd'hui, dit-iP, le monde est plein » de ces indifférents, et particulièrement dans ces » PROVINCES : les sociniens et les remontrants le » sont de profession : mille autres le sont d'incli- » nation. » Il ne' faut donc point s'étonner si les réfugiés français sont enfin accouchés de ce nouveau dogme dans un pays si favorable à sa naissance; et on peut croire que le ministre ne parlerait pas de cette manière d'un pays c|ui lui a donné une retraite si avantageuse, si la force de la vérité ne l'y obligeait.
VIII. Le ministre contraint de reconnaître le mal qu'il tâchait de déguiser. — C'est en vain qu'il s'efforce ailleurs de diminuer celte cabale de la jeunesse française, en supprimant le grand nombre de ministres qui la composent. « Le nombre, dit-il*, » n'en est pas grand , et le soupçon ne doit pas » tomber sur tant de bons pasteurs qui sont sortis » de France. » Mais le mal éclate malgré lui; ce qui lui fait dire à lui-même, « qu'on fait publiquo- » ment les éloges de ces livres qui établissent la » charité dans la tolérance du paganisme, de l'ido- » latrie et du socinianisme : » et encore : « Notre » langue n'était pas encore souillée de ces abomi- » nations; mais depuis notre dispersion, la terre » est couverte de livres français qui établissent ces » hérésies''. » Ainsi les indifférents n'osaient se déclarer étant en France, et on voit toujours que la dispersion a fait éclore le mal qu'ils tenaient caché. Depuis ce temps, poursuit-il", « on voit passer » dans les mains de tout le monde les pièces qui » établissent cette tolérance universelle, laquelle « enferme la tolérance du socinianisme : et on voit » sensiblement les tristes progrès que ces mé-
1. Tab.,LeU. i, p. 8. —2. Idem. p. 5, 6. — 3. Ibid. vm, p. 479. — 4. Ilnd., p. 47*J. — 5. Des dyoils des deux Souverains. .Wis au Lfi'teur. — 6. Tah., LeU. vi , p. S. — 7. Idem , p. 48. — S. Ihid.
ÉTAT PRÉSENT DES CONTROVERSES ET DE LA RELIGION PROTESTANTE
» chantes maximes font sur les esprits. » Le mal gagne déjà les parties nobles : « quand, dit-il', le » poison commence à passer aux parties nobles, il » est temps d'aller aux remèdes ; outre que le n nombre de ces indilïérents se multiplie plus » qu'on ne l'ose dire : » par où on voit tout ensemble non-seulement la grandeur du mal, mais encore qu'on n'ose le dire; de peur de l'aire paraître la faiblesse de la Réforme , que sa propre constitution entraine dans l'indifférence des religions. Cependant quoiqu'on dissimule et qu'on n'ose pas avouer combien ces indifférents s'accroissent au milieu de la Réforme, on est forcé d'avouer que ce n'est rien de moins qu'un torrent dont il faut arrêter le cours. « Ce qui est très-certain, poursuit le 1) ministre-, c'est qu'il est temps de s'opposer à ce » TORRENT IMPUR, ct de découvrir les pernicieux » desseins des disciples d'Episcopius et de Socin : » il serait à craindre que nos jeunes gens ne se » laissassent corrompre : et il se trouverait que » notre dispersion aurait servi à nous faire ramas- » ser LA CRASSE ET LA LIE dos autrcs religions. »
IX. Progrès de l'indifférence dans les Etats prolestants, selon M. Jurieu, et premièrement en Angleterre. — Il est bien aisé d'entendre ce qui l'a jeté dans celte crainte. En un mot , c'est qu'il appréhende que la dispersion déjà prèle à enfanter, comme il disait, l'indifférence des religions, n'achève de se gâter dans les pays où la liberté de dogmatiser n'a point de bornes , et par là ne vienne en effet à ramasser en Angleterre et en Hollande la crasse des fausses religions, dont on sait que ces pays abondent. Car d'abord, pour ce qui regarde l'Angleterre, « ces dispersés l'ont trouvée, dit-iP, » sous des princes papistes ou sans religion , qui » étaient bien aises de voir l'indifférence des reli- » gions et l'hérésie s'introduire parmi les protes- » tants , alîn de les ramener plus aisément à l'Eglise » romaine. » C'est bien fait de charger de tous les principes papistes ; car l'indift'érence des religions était sans doute le meilleur moyen pour induire les esprits à la religion catholique , c'est-à-dire , à la plus sévère cl la moins tolérante de toutes les religions. Mais laissons M. Jurieu raisonner comme il lui plaira; laissons-lui caractériser à sa mode les deux derniers rois d'Angleterre; qu'il fasse, s'il peut, oublier à tout l'univers ce que Hornebec et ilonorius, auteurs prolestants, ont écrit des indépendants et des principes d'indifférence qu'ils ont laissés dans cette lie ; et qu'il impute encore à l'Eglise romaine cette effroyable multiplicité de religions qui naissaient tous les jours non pas sous ces deux rois que le ministre veut accuser de tout le désordre, mais durant la tyrannie de Cromwel , lorsque le puritanisme et le calvinisme y ont été le plus dominants. Sans combattre les raisonnements de notre ministre , je me contente du fait qu'il avoue. Quoi qu'il en soil , l'indifférence des religions avait la vogue en Angleterre quand les dispersés y sont arrivés; et si nous pressons le ministre de nous en dire la cause, il nous avouera franchement que c'est qu'on y estime Episcopius. « C'est, dit-il'', ce qui a » donné lieu aux hétérodoxes de deçà la mer de i> calomnier l'Eglise anglicane. Ils ont dit qu'on y