‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 44 sur 631 · DERNIÈRE IMPORTANCE ET NÉCESSAIRES AU SALUT · texte numérisé non relu

DERNIÈRE IMPORTANCE ET NÉCESSAIRES AU SALUT

» c'est parce que cela se voit et se sent assez : on » ne s'avise point , quand on fait des philosophes, » de leur dire que le feu est chaud et que la neige » est blanche , parce que cela se sent-. » Ce n'est donc point par l'Ecriture qu'on prouve les articles fondamentaux: chacun les connaît à son goût, c'està-dire, chacun les désigne à sa fantaisie, sans qu'on le doive ou qu'on le puisse convaincre ou désabuser sur ces articles.

XXXV. Démonstration manifeste de l'illusion qu'on fait atix ■prétendus réformes, en les rencoijant à leur iioùt pour distinguer les articles fondamentaux. — • Que si on sent que ces articles sont nécessaires au salut , à plus forte raison doit-on sentir qu'ils sont véritables. Si on sent par exemple, comme M. Jurieu vient de dire', qu'il est nécessaire au salut de croire que Dieu est l'auteur de tout le bien qui se fait en nous , à plus forte raison doit-on sentir que c'est une vérité constante; car il est clair que la croyance d'une fausseté ne peut pas être nécessaire au salut. Voilà les controverses bien abrégées : on n'a qu'à dire qu'on sent et qu'on goûte , pour se mettre hors de toute atteinte; et par la même raison , vous avez beau dire à un homme : Cela se goûte, cela se sent; s'il n'a ni ce sentiment ni ce goût, il vous quittera bientôt, et sa perte sera sans remède comme ses erreurs.

X.XXVI. Suite de la même démonstration : les calcinistes n'ont point de règle pour tolérer Luther et les luthériens plutôt que les axUres. Semi-pélagianisme des luthériens. — Qu'ainsi ne soit ; à quoi sentez-vous que la présence réelle confessée par les luthériens ne soit pas une erreur fondamentale, et qu'ils puissent impunément être des mangeurs de chair humaine? Mais ce dogme de l'ubiquité , « monstre affreux, énorme et horrible, comme vous » l'appelez vous-même', d'une laideur prodigieuse » en lui-même , et encore plus prodigieuse dans » ses conséquences ; puisqu'il ramène au monde la » confusion des natures en Jésus-Christ, et non- » seulement celle de l'âme avec le corps, mais en- )> core celle de la divinité avec l'humanité , en un » mot l'eutychianisme détesté unanimement de toute 1) l'Eglise : » à quoi sentez-vous, je vous prie, que le poids d'une telle erreur si grossière, si charnelle cl si manifestement contraire à l'Ecriture, ne précipite pas les âmes dans l'enfer? Mais cette erreur abominable d'ôter à la créature toute liberté, et de faire Dieu en termes formels autour de tous les péchés, comment la pardonnez-vous à Luther? Vous l'en avez convaincu; vous lui avez démontré que c'est un blasphème qui tend au manichéisme , qui renverse toute religion^, et dont néanmoins il ne s'est jamais rétracté. Où était le goût de la vérité

1. Lett. m . p. 125. — 2. Idem, p. 126. — 3. Ci-dessus, «. 34. — 1. Jitr. Consutt., p. 242; Far., AddU. au liv. xiv, >i, 7. — 4. Idem, Addit. n. 2, 3 et suiv.,- Jur., Consult., II. part, xiv, n. c. S, p. 210 et suiv, II. Avert., n 3, 4, 5 et suiv.

dans ce chef des réformateurs lorsqu'il blasphémait de cette sorte? Mais où était-il dans les autres réformateurs, qui constamment blasphémaient de même'? Et par quel goût sentez-vous que cette impiété ne les empêchait pas d'être fidèles serviteurs de Dieu? On a démontré plus clair que le jour aux luthériens, dans l'Histoire des Variations et dans le troisième Avertissement', qu'ils sont devenus semi-pélagiens , en attachant la grâce de la conversion à une chose qui selon eux ne dépend que du lilire arbitre, c'est-à-dire, au soin d'assister à la prédication; ce qui est, en termes formels, attribuer à nos propres forces le commencement de notre salut, sans que la grâce y soit nécessaire. J'ai rapporté les endroits de Beaulieu, fameux minisire de Sedan , où il a convaincu les luthériens de cette erreur' : M. Basnagc l'a reconnue^, el il passe à M. de Meaux cette insigne variation de la Réforme. Mais l'aveu de M. Jurieu est encore ici plus considérable; puisque, dans sa Consultation au docteur Scultet, il entreprend de lui démontrer ce semi-pélagianisme des luthériens, en les convaincant d'enseigner que pour avoir la grâce de la conversion, il faut que l'homme fasse auparavant le devoir de se convertir par ses forces el ses connaissances naturelles' : ce qui est le pur et franc semi-pélagianisme, et enferme tout le venin de l'hérésie pélagienne. Ainsi le fait est constant , de l'aveu des ministres el de M. Jurieu lui-même.

XXXVII. Que le semi-pélagianismc est et n'est pas une erreur fondamentale. Contradiction du ministre et des calvinistes. — J'en reviens donc à demander à ce ministre : Que fercz-vous en cette occasion? V^ous n'oseriez abandonner les luthériens, à qui en termes précis vous offrez la communion et la paix malgré cette erreur". Que direz-vous donc pour les excuser? que la révélation du dogme opposé au semi-pélagianisme n'est pas évidente; et qu'il n'est pas clair dans l'Ecriture que c'est Dieu qui commence le salut, comme c'est lui qui l'achève par sa grâce? Mais y a-t-il rien de plus clair que cette parole de saint Paul : Celui qui conmience en vous la bonne œuvre l'accomplira'', pour ne point parler ici des autres passages? Ou bien est-ce que cette erreur des pélagiens et des luthériens n'est pas importante? Mais vous nous contiez tout à l'heure cette vérité, gwe Dieu est l'auteur de tend le bien qui est en nous^, par conséquent du commencement comme du progrès et de l'accomplissement de notre salut, parmi celles qu'on sent d'abord comme nécessaires au salut; en sorte qu'on n'a pas besoin de les prouver. Gomment donc le luthérien , vrai enfant de Dieu selon vous, Fa-t-il oublié, et comment a-t-il varié? Vous dites tout ce qu'il vous plait, et votre théologie n'a point de règle.

XXX\'III. Qtie le goût des calvinistes et du ininisire varie sur le semi-pélagianisme el sur la nécessité de l'amour de Dieu et des bonnes œuvres. — Mais voici bien pis : vous-même vous variez avec les luthériens; puisque ce point important de la nécessité de la grâce, qui était autrefois si fonda-

1. Var., liv. x[v, \,2 et suivj Addit., i''id. — 2 Vaf., liv. viii, n. 4S, 52 et suiv.; liv. xiv, u. ï\b et suiv.; III« AVf7-t., n. 12 et suiv. — 3. Var., liv. xiv, n. 116. — 4. Basit., t. li. l. 3, c. 2, n. 4. — 5. Jur., Consult., p. 117, 118'; Var., Addit., n. 4 , III' .Avert., n. 12 et suiv.— 6. Coiisutl., ibiJ. - 7. Philip. , i,6. — S. Cidessus, n. 34.

SIXIÈME ET DERNIER AVERTISSEMENT

mental, a ccss6 do l'ôlro depuis que les lulhôriens l'onl rcjelé, et qu'en ùtanl à Dieu le commencement du salut ils ne lui en ont plus réservé que l'acconiplissenienl. Cloninient pourrai-je me lier à ce goût auiiuel vous me renvoyez, si vous-même vous variez dans votre goùf? Si en nous disant d'un cùté que jamais homme de bien ni vrai clirétien ou irai dilcol ne fut pclnfiien ou semi-pélagien , vous ne laissez pas de nous dire encore qu'un lulliéricn ou franc semi-pélagien selon vous, peut soutenir son erreur sans préjudice de son salut, et sans être exclu du pain de vie"? Mais n'avez-vous pas démontré à ce môme luthérien , qu'il ruine la nécessité des bonnes œuvres, qu'il en ravale le prix; que selon lui l'exercice de l'amour de Dieu n'est nécessaire pour être sauvé ni à la vie ni à la morl^? A quoi reconnaissez-vous que ces dogmes luthériens sont de poids pour le salut, et que tant d'autres n'en sont pas? Ne voyez-vous pas que vous avez un poids et un poids , chose abominable devant le Seifpieur^, et que vous pesez les erreurs avec une balance Iromiieuse et inégale?

XXXIX. Le ministre el les jirotestants réduits à compter les roix , et à se faire infaillibles contre les indifférents et les tolérants. — De là vient que le ministre lui-même à la fin ne se fie pas à cette balance où il pèse les vérités fondamentales. « Je sais, » dit-il*, que les préjugés sont capables de corrora- » pre ce discernement, et que nous jugeons les » articles et les vérités importantes selon nos pas- » sions et nos préventions. Mais premièrement , le Il bon sens ne peut être corrompu qu'à certain de- » gré. » Vous voilà donc à examiner en quel degré la prévention peut avoir corrompu votre goût et votre bon sens : qui nous expliquera cette énigme? « Mais ces vices, poursuit-il, ne peuvent aller à » faire paraître une montagne comme un grain de » sable , ou un grain de sable comme une monta- » gne. Il en est de même du jugement, qui distin- 11 gue l'important de ce qui ne l'est pas en toute ). matière. » D'où vient donc que le luthérien trouve la présence réelle et même l'ubiquité si importante , tandis que le calviniste méprise l'une et l'autre? Ou d'où vient que le calviniste trouve si importante la nécessite de la grâce et celle de l'amour de Dieu , lorsque le luthérien ne la sent pas? Ou pourquoi est-ce que le calviniste lui-même se relâche en faveur du luthérien, et ne trouve plus essentiel ce qui l'était auparavant? Avouez que votre bon goût el votre évidence de sentiment est une illusion dont vous amusez les entêtés. Mais voici dans le discours de M. Jurieu le dernier excès de l'extravagance et le renversement entier des maximes de la Réforme. « De plus, continue-t-iF, » quand le bon sens pourrait être corrompu tout » outre dans quelques sujets, comme il l'est en » effet, la pluralité n'ira jamais de ce côté-là; » et il le prouve par cet exemple. « Il y aura dans une » grande ville vingt yeux viciés qui verront vert et » jaune ce qui est blanc; mais le reste des habi- » lants, qui surpasse infiniment en nombre, recti- » fieront le mauvais jugement de ces vingt yeux, et » feront qu'on ne les en croira pas. » Vous voilà

1. Jur., Méth.. sect. 15, p. 11,3, 121; Fm-, «». xiv, n. S3, S4 et suiv.; 92. 93 et siii'o.— 2. Var., Addit , n.5; Jttt-., Consitlt.. Ilpart., c. 2, p. 243 ; //' Avrrt.. n . 19 el suiv. — 3. Prov., XX. 10 4. Tab. du Soc, p. 119. — 5. Idem.

donc à la fin réduits à compter les voix. Et où en était la Réforme lorsqu'elle s'est séparée, et qu'on l'aiipelait au concile (i?cuméni(|ue de l'Eglise qu'elle quittait? Mais quoi ! si les sociniens jirévalcnt enfin dans la Réforme; si ce torrent, dont on ne peut arrêter le cours, s'enfle tellement qu'il prévale, el qu'ils en viennent à être sur tous les articles mille contre un , comme ils s'en vantent déjà sur la tolérance qui renferme tout le venin de la secte, sans qu'on ose les contredire, le socinianisme sera véritable ou du moins indilTérent '? Mais cela, direz-vous, n'arrivera pas : la Réforme esl devenue infaillible contre les tolérants. Aveugles, ne verrez-vous jamais qu'avec ces illusions vous ne contenterez que des enlêtés, el que tous les gens de bon sens de votre communion se donneront aux indilïérenls, si vous n'avez recours à d'autres principes?

XL. Troisième moyen de discerner les articles fondamentaux , oïl le ministre montre sa faiblesse contre les sociniens. — Enfin, le troisième caractère par où on distingue les articles fondamentaux d'avec les autres , c'est , selon M. Jurieu ' , la liaison de certaines mérités arec la fin de la religion, c'està-dire, avec la gloire de Dieu, avec la sanctification cl le salut de l'homme. Je le veux : la lin de la religion en général, c'est, 1» dites-vous, de ne croire qu'un Dieu : le socinien n'en croit qu'un , et il vous accuse d'en croire trois; 2» de n'adorer que lui; ce qu'il faut entendre sans doute d'une adoration souveraine : le socinien le fait, et il vous accuse de rendre cette adoration à un homme pur. N'importe que vous le croyiez Dieu; vous voulez bien que le catholique soit idolâtre en adorant dans l'Eucharistie Jésus-Christ qu'il y croit présent. Vous direz que c'est une erreur damnable de rendre à Jésus-Christ homme un culte inférieur qui se rapporte à Dieu : vous damnez donc tous les Pères du quatrième siècle, à qui néanmoins vous faites invoquer les saints el honorer leurs reliques sans préjudice de leur sainteté ni de leur salut. La 3" {'m de la religion, c'est, dit le ministre, de regarder Dieu comme celui qui gouverne le monde. Le socinien le nie-t-il? Vous sentez-vous si faible contre lui, que vous ne puissiez le comliatlre qu'en déguisant .sa doctrine? 4° D'attendre de lui des peines ou des récompenses après la mort. Le socinien n'en attend-il pas? et pouvez-vous lui objecter qu'il rejette absolument les peines de l'autre vie, à cause qu'il ne les croit pas éternelles? Voilà pour les caractères essentiels à la religion en général; mais il y en a, dit M. Jurieu^ « qui sont parlicu- 11 tiers à la religion chrétienne, et qui la distinguent 11 de toute autre, comme de croire que Jésus est le 11 Messie; » le socinien le croit : que ce Messie est le Fils de Dieu, et Dieu éternel comme le Père : c'est la question, que vous ne devez pas supposer comme résolue, pendant que vous vous donnez lant de peine à la résoudre : qu'il a satisfait pour les péchés des hommes ; a.iUTo question à examiner, et non pas à supposer avec le socinien el avec ceux qui le favorisent : que les morts ressusciteront, qu'il y aura un jugement dernier à la fin du monde; vous calomniez le socinien si vous l'accusez de nier ces vérités : savoir s'il les reconnaît dans loute leur étendue, et si ce qui manque à sa foi esl

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