DE LEIBNITZ A .M«= DE BRI NON
Madame , C'est beaucoup que vous ayez jugé ma lettre digne d'être lue; mais c'est trop que vous l'ayez lue à madame l'abbesso. On doit craindre les lumières de cette grande princesse, surtout quand on écrit aussi mal que je lais; et ce que votre bonté vous fait paraître supportable, sera condamné d'un juge plus sévère.
Madame la duchesse, qui a lu avec plaisir la belle lettre dont vous m'avez honoré , a remarqué , avec cette pénétration qui lui est ordinaire, que le récit mémorable des motifs du changement de feu Madame votre mère a quelque chose de commun avec ce qu'on rapporte de feu madame la princesse Palatine, dans le sermon funèbre fait par M. Fléchier, si je ne me trompe'. Il faut avouer que le cœur humain a bien des replis, et que les persuasions sont comme les goûts : nous-mêmes ne sommes pas toujours dans une même assiette; et ce qui nous frappe dans un temps, ne nous touchait point dans l'autre. Ce sont ce que j'appelle les raisons inexplicables ; il y entre quelque chose qui nous passe. Il arrive souvent que les meilleures preuves du monde ne touchent point, et que ce qui touche n'est pas proprement une preuve.
Vous avez raison. Madame, de me juger catholique dans le cœur; je le suis même ouvertement : car il n'y a que l'opiniâtreté qui fasse l'hérétique; et c'est de quoi, grâce à Dieu, ma conscience ne m'accuse point. L'essence de la catholicité n'est pas de communier extérieurement avec Rome; autrement ceux qui sont excommuniés injustement cesseraient d'être catholiques malgré eux, et sans qu'il y eut de leur faute. La communion vraie et essentielle, qui fait que nous sommes du corps de Jésus- Christ , est la charité. Tous ceux qui entretiennent le schisme par leur faute, en mettant des obstacles à la réconciliation, contraires à la charité, sont véritablement des schismaliques : au lieu que ceux qui sont prêts à faire tout ce qui se peut pour entretenir encore la communion extérieure, sont ca- Ihoiiques en cITet. Ce sont des principes dont on est obligé de convenir partout. Vous me ferez , Madame, la justice de croire que je ne ménage rien quand il s'agit de l'inlcrêt de Dieu; cl je ne ferais pas scrupule de confesser devant les hommes ce que je juge important à mon salut , ou à celui des au-