‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 559 sur 631 · RÉPONSE DE LEIBNITZ · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE LEIBNITZ

Monseigneur,

Je vous dois de grands remerciments de votre présent , qui ne m'a été rendu que depuis quelques jours. Tout ce qui vient de votre part est précieux , tant en soi qu'à cause de son auteur ; mais le prix d'un présent est encore rehaussé par la disproportion de celui qui le reçoit; et une faveur dont le plus grand prince se tiendrait honoré, est une grâce infiniment relevée à l'égard d'un particulier aussi peu distingué que moi.

Je ne doute point que vous n'ayez fait l'efTort , dans Y Histoire des Variations , de rapporter exactement les faits. Cependant comme votre ouvrage ne fait voir que quelques imperfections qu'on a remarquées dans ceux qui se sont mêlés de la Réforme, il semble que celui de M. de Seckendorf était nécessaire pour les montrer aussi de leur bon côté. Il est vrai qu'il ne dissimule pas des choses que vous reprenez, et il me parait sincère et modéré pour l'ordinaire. Peut-être qu'il y a quelques endroits un peu durs qui lui sont échappés : mais il est diiïicile d'êlre toujours réservé, quand on a

» je trouve que les protestants d'Allemagne n'ont plus sujet » de porter envie aux Anglais. L'auteur qui a été autrefois » premier ministre du duc de Saxe, nous donne là dedans la » connaissance d'une infinité de faits importants qu'il a tirés » des archives. 11 m'écrit lui-même d'y avoir employé plus de » quatre cents volumes manuscrits. 11 est diflicile de aire s'il » y a plus d'érudition ou plus de jugement... Je parle de cet » ouvrage parce qu'il se peut que vous ne l'ayez pas encore » vu.

M Je suis, avec respect, Monseigneur, etc.,

» Leib.vitz. »

ET LES PROTESTANTS D'ALLEMAGNE

devant ses yeux tant de passages des adversaires infiniment plus choquants. Et qui est-ce qui peut être toujours sur ses gardes dans un si grand ouvrage? car ce sont deux volumes in-folio; et le livre s'est grossi par l'insertion des extraits d'une infinité de pièces, dont une bonne partie n'était pas imprimée. Tout l'ouvrage est écrit en latin : s'il y avait occasion de l'envoyer en France, je n'y manquerais pas. Cependant je m'imagine qu'on l'y recevra bientôt de Hollande.

Vous avez reçu cependant la suite du discours de M. l'abbé Molanus. Mais les questions que vous me proposez. Monseigneur, à l'occasion de cela, me paraissent un peu difTiciles à résoudre; et je souhaiterais plutôt votre instruction là-dessus. La première de ces questions traite du sujet de l'infaillibilité, si elle réside proprement et uniquement dans le concile œcuménique, ou si elle appartient encore au corps de l'Eglise, c'est-à-dire, comme je l'entends, aux opinions qui y sont reçues le plus généralement. Mais puisque dans l'Eglise romaine , on n'est pas encore convenu du vrai sujet ou siège radical de l'infaillibilité, les uns le faisant consister dans le pape, les autres dans le concile, quoique sans le pape, et que les auteurs qui ont écrit de l'analyse de la foi, sont infiniment dilïôrents les uns des autres, je serais bien empêché de dire comment on doit étendre cette infaillibilité encore au delà, savoir, à un certain sujet vague, qu'on appelle le corps de l'Eglise , hors de l'assemblée actuelle : et il me semble que la même difficulté se rencontrerait dans un état populaire , prenant le peuple hors de l'assemblée des Etats. Il y entre encore cette question difficile : S'il est dans le pouvoir de l'Eglise moderne ou d'un concile, et comment, de définir comme de foi, ce qui autrefois ne passait pas encore dans l'opinion générale pour un point de foi; et je vous supplie de m'instruire làdessus. On pourrait dire aussi que Dieu a attaché une grâce ou promesse particulière aux assemblées de l'Eglise; et comme on distingue entre le pape qui parle à l'ordinaire, et entre le pape qui prononce ex cathedra, quelques-uns pourraient aussi considérer les conciles comme la voix de l'Eglise ex cathedra.

Quant à la seconde question : Si un homme, qui, après le concile de Nicée ou de Ghalcédoine, aurait voulu mettre en doute l'autorité œcuménique de ces conciles , eût été en sûreté de conscience , on pourrait répondre plusieurs choses; mais je vous représenterai seulement ceci , pour recevoir làdessus des lumières de votre part. Premièrement, il semble qu'il soit difficile de douter de l'autorité œcuménique de tels conciles, et je ne vois pas ce que l'on pourrait dire à rencontre de raisonnable, ni comment on trouvera des conciles œcuméniques, si ceux-ci ne le sont pas. Secondement, posons le cas qu'un homme de bonne foi y trouve de grandes apparences à rencontre; la .question sera, si les choses définies par ces conciles étaient déjà auparavant nécessaires au salut ou non. Si elles l'étaient, il faut dire que les apparences contraires à la forme légitime du concile ne sauveront pas cet homme : mais si les points définis n'étaient pas nécessaires avant la définition, je dirais que la conscience de cet homme est en sûreté.

D. — T. IV

A la troisième question : Si une telle excuse n'ouvre point la porte à ceux qui voudront ruiner l'autorité des conciles; j'oserais répondre que non, et je dirai que ce serait un scandale plutôt pris que donné. Il s'agit de la mineure; ou du fait particulier d'un certain concile; savoir s'il a toutes les conditions requises à un concile œcuménique, sans que la majeure de l'autorité des conciles en reçoive de la difficulté. Gela fait seulement voir que les choses humaines ne sont jamais sans quelque inconvénient, et que les meilleurs règlements ne sauraient exclure tous les abus in fraudem legis. On ne saurait rejeter en général l'exception du juge incompétent ou suspect, bien que les chicaneurs en abusent. Rien n'est sujet à de plus grands abus, que la torture ou la question des criminels; cependant on aurait bien de la peine à s'en passer entièrement. Un homme peut s'inscrire en faux contre une écriture qui ressemble à la sienne , et demander la comparaison des écritures. Gela donne moyen de chicaner contre le droit le plus liquide; mais on ne saurait pourtant retrancher ce remède en général. J'avoue qu'il est dangereux de Tournir des prétextes pour douter des conciles : mais il n'est pas moins dangereux d'autoriser des conciles douteux, et d'établir par là un moyen d'opprimer la vérité.

Quant à la quatrième question : Si je doute que les décrets du concile de Trente soient aussi bien reçus en France et en Allemagne, qu'en Italie ou en Espagne; je pourrais me rapporter au sentiment de quelques docteurs espagnols ou italiens, qui reprochent aux Français de s'éloigner en certains points de la doctrine de ce concile, par exemple, à l'égard de ce qui est essentiel à la validité du mariage : ce qui n'est pas seulement de discipline , mais encore de doctrine; puisqu'il s'agit de l'essence d'un sacrement. Mais sans m'arrèter à cela, je répondrai, comme j'ai déjà fait : Quand toute la doctrine du concile de Trente serait reçue en France, qu'il ne s'ensuit point qu'on l'ait reçue comme venue du concile œcuménique de Trente; puisqu'on a si souvent mis en doute cette qualité de ce concile.

La cinquième question est d'une plus grande discussion; savoir, si tout ce qui a été défini à Trente passait déjà généralement pour catholique et de foi avant cela, lorsque Luther commença d'enseigner sa doctrine. Je crois qu'on trouvera quantité de passages de bons auteurs , qui ont écrit avant le concile de Trente, et qui ont révoqué en doute des choses définies dans ce concile. Les livres des protestants en sont pleins; et il est très-sùr que depuis, on n'a plus osé parler si librement. C'est pourquoi les livres appelés Indices expurgatorii , ont trouvé tant de choses à retrancher dans les auteurs antérieurs. Je crois qu'un passage d'un habile homme, comme Erasme, mérite autant de réflexion que quantité d'écrivains du bas ordre, qui ne font que se copier les uns les autres. Mais quand on accorderait que toutes ces décisions passaient déjà pour vérilables, selon la plus commune opinion , il ne s'ensuit point qu'elles passaient toujours pour être de foi; et il semble que les anathèmes du concile de Trente ont bien changé l'état des choses. Enfin, quand ces décisions auraient déjà été enseignées comme de foi, par la plupart des docteurs , on retomberait dans la première

IMiO.IKT HK l'.KUNInN lîNTHF, [,ES OATHOI.IQIJ K S

question, poiii- savoir si ces sortes d'opinions communes sont inraillibles, el peuvenl passer pour la voix (le l'Eglise.

En écrivant ceci , je reçois l'avis que vous me donnez , Monseigneur, d'avoir reçu le reste de l'ôcrit de M. l'abbé Molanus. Nous attendrons la grAce , que vous nous faites espérer, de voir votre jugement là-dessus. Je ne doute point qu'il ne soit aussi équitable que solide. On a l'ail ici de trèsgrands pas pour satisfaire à ce qu'on a jugé dii à la charité et à l'amour de la paix. On s'est approché des bords de la rivière de Bidassoa, pour passer un jour dans l'ile de la Conférence'. On a quitté exprès toutes ces manières qui sentent la dispute, et tous ces airs de supériorité, que chacun a coutume de donner à son parti ; et quidquid ab ut7'âque parle dici potest , elfsi ab utrdquc parte verè dici non possit ; celle lierté choquante, ces expressions de l'assurance où chacun est en ell'et, mais dont il est inutile el même déplaisant de faire parade auprès de ceux qui n'en ont pas moins de leur part. Ces façons servent à attirer de l'applaudissement des lecteurs entêtés; et ce sont ces façons qui gâtent ordinairement les colloques, où la vanité de plaire aux auditeurs, el de paraître vainqueur, l'emporte sur l'amour de la paix : mais rien n'esl plus éloigné du véritable but d'une conférence pacilique. Il faut qu'il y ail de la dilférence entre des avocats qui plaident, et des entremetteurs qui négocient. Les uns demeurent dans un éloignemenl alTeclô, el dans des réserves artificieuses; et les autres font connaître, par toutes leurs démarches, que leur intention est sincère el portée à faciliter la paix. Comme vous avez fait louer votre modération. Monseigneur, en traitant les controverses publiquement , que ne doil-on pas attendre de voire candeur, quand il s'agit de répondre à celle des personnes qui marquent tant de bonnes intentions? Aussi peul-on dire que le blâme de la continuation du schisme doit tomber sur ceux qui ne font pas tout ce qu'ils peuvent pour le lever; surtout dans les occasions qui les doivent inviter, el qu'à peine un siècle a coutume d'olTrir? Quand il n'y aurait que la grandeur el les lumières inllnimenl relevées de votre monarque, si capable de faire réussir ce qu'il approuve, jointes aux dispositions d'un Pape, qui semble avoir la pureté du zèle d'Innocent XI , sans en avoir l'austérilé, vous jugeriez bien qu'il serait inexcusable de n'en |)oint profiler.

Mais vous voyez qu'il y a encore d'autres raisons qui donnent de l'espérance. Un empereur des plus éclairés dans les affaires, qui aient jamais été, el des plus zélés pour la foi, y contribue; un prince prolestant des plus propres, par son mérile personnel el par son autorité, de faire réussir une grande affaire, y prend quelque part; des théologiens séculiers et réguliers, célèbres de pari el d'autre, travaillent à aplanir le cliemin , el commencenl d'entrer en matière par l'unique ouverture que la nature des choses y semble avoir laissée , pour se rapprocher sans que chacun s'éloigne de ses principes. 'Votre réputation y peut donner le

1. l/auleur fait aHusion à ce qui .se fit dans l'île d«-s Faisans, formée par la rivière de Bidassoa, Le cardinal Mazarin et ïi. Mondez do liaro , plénipotentiaires dos rois de France et d'Espagne , y conclurent un traité de paix, le 7 novembre 1659. {EdU. de Paris.)

plus grand poids du monde; el vous vous direz assez à vous-même, sans moi, que plus on est capable de faire du bien, el que ce bien est grand, plus on est responsable des omissions.

Toule la ([ueslion se réduit à ce point essentiel de votre cùlé ; S'il serait permis en conscience aux Eglise unies avec Rome , d'entrer en union ecclésialique avec des Eglises soumises aux sentiments de l'Eglise catholique , el prêtes à être même dans la liaison de la hiérarchie romaine, mais qui ne demeurent pas d'accord de quelques décisions; parce qu'elles sont portées, par des apparences trèsgrandes el presque insurmontables à leur égard , à ne point croire que l'Eglise catholique les ail autorisées; et qui d'ailleurs demandent une réformation effective des abus que Rome môme ne peut approuver. Je ne vois pas quel crime votre parti commettrait par cette condescendance. Il est sur qu'on peut entretenir l'union avec de telles gens, qui se trompent sans malice. Les points spéculatifs, qui resteraient en contestation, ne paraissent pas des plus importants; puisque plusieurs siècles se sont passés, sans que les fidèles en aient eu une connaissance fort distincte. Il me semble qu'il y a des contestations tolérées dans la communion romaine, qui sont autant , ou peut-être plus importantes que celles-là : el j'oserais croire que si l'on feignait que les Eglises septentrionales fussent unies effectivement avec les vôtres, à ces opinions près, vous seriez fâché de voir rompre cette union, el que vous dissuaderiez la rupture de tout votre pouvoir, à ceux qui la voudraient entreprendre.

Voilà sur quoi tout roule à présent : car de parler de rétractations, cela n'esl pas de saison. Il faut supposer que de l'un et de l'autre côté on parle sincèrement : el puisqu'on s'est épuisé en disputes, il est bon de voir une fois ce qu'il est possible de faire sans y entrer; sauf à les diminuer par des éclaircissements , par des réformations effectives des abus reconnus, et par toutes les démarches qu'on peut faire en conscience , et par conséquent qu'on doit faire s'il est possible, pour faciliter un si grand bien ; en attendant que l'Eglise, par cela môme, soit mise en état de venir à une assemblée, par laquelle Dieu mette fin au reste du mal. Mais je m'aperçois de la faute que je fais de m'élendre sur des choses que vous voyez d'un clin d'oeil, et mieux que moi. Je prie Dieu de vous conserver longtemps , pour contribuer au bien des âmes, tant par vos ouvrages, que par l'estime que le plus grand, ou pour parler avec M. Pelisson, le plus roi entre les rois a conçue de votre mérite. Je ne saurais mieux marquer, que par un tel souhait, le zèle avec lequel je suis. Monseigneur, votre très-humble et obéissant serviteur,

G. -G. Leibnitz.

A Hanovre, ce 8 janvier, nouveau style, 1692.

P. S. Il esl peut-être inutile que je dise que ce qu'on vous envoie. Monseigneur, peut ertcorc être communiqué à M. Pelisson, dont on se promet le môme ménagement.

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