‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 561 sur 631 · MONSEIG.NEUR · texte numérisé non relu

MONSEIG.NEUR

Je ne veux pas tarder un moment de répondre à votre lettre' pleine de bonté, d'autant qu'elle m'est venue justement le lendemain du jour où je m'étais avisé d'un exemple important, qui peut servir dans l'affaire de la réunion. Vous avez toutes les raisons du monde de dire qu'on ne doit point prendre pour facile, ce qui dans le fond ne l'est point. Je vous avoue que la chose est difficile par sa nature et par les circonstances, et je ne me suis jamais figuré de la facilité dans une si grande alTaire. Mais il s'agit d'établir avant toutes choses ce qui est possible ou loisible. Or tout ce qui a été fait , et dont il y a des exemples approuvés dans l'Eglise, est possible ; et il semble que le parti des protestants est si considérable, qu'on doit faire pour eux tout ce qui se peut. Les calixtins de Bohême l'étaient bien moins : ce n'était qu'une partie d'un royaume. Cependant vous voyez, par la lettre exécutoriale des députés du concile de Bàle, que je joins ici, qu'en les recevant on a suspendu à leur égard un décret notoire du concile de Constance ; savoir, celui qui décide que l'usage des deux espèces n'est pas commandé à tous les fidèles. Les calixtins ne reconnaissant point l'autorité du concile de Constance , et n'étant point d'accord avec ce décret, le pape Eugène et le concile de Bàle passèrent par-dessus cette considération, et n'exigèrent point d'eux de s'y soumettre; mais renvoyèrent l'affaire à une nouvelle décision future de l'Eglise. Ils mirent seulement cette condition, que les calixtins réunis devaient croire ce qu'on appelle la concomitance, ou la présence de Jésus-Christ tout entier sous chacune

1. Nous n'avons pu trouver cette lettre à laquelle répond Leibnitz, disait î'éiition de Paris ; mais les éditeurs modernes l'ont retrouvée et publiée. Eu voici un passage ;

« A Meaux, 30 mars 1692.

» Monsieur, je suis obligé de vous dire que madame la marquise de Béthune m'a dit à Chantilly, où je fus saluer le Roi lorsqu'il y passa pour aller commander ses armées en personne, qu'elle avait un livre à me rendre de la part de madame la duchesse de Hanovre. Ce m'est un grand honneur qu'une telle princesse veuille bien se souvenir de moi. J'ai reçu le livre par la voie de M. Pelisson, comme vous avez pris la peine de me le mander. Il me semble qu'il démontre parfaitement que les catholiques ont très-bien connu , et devant et après Luther, la justification gratuite et la confiance en Jésus-Christ seul; et cela étant, je ne sais si on peut lire sans quelque honte les menteries de Luther et de ses disciples et même celles de la Confession d'Augsbourg et de V Apologie, où l'on parle toujours de cet article comme du grand article de la réforme luthérienne, entièrement oublié dans l'Eglise.

» J'ai voulu , Monsieur, lire tout ce livre avant que de faire mettre au net ma réponse sur le projet d'union, pour voir si elle me donnerait lieu d'y ajouter quelque chose. 'V'ous l'aurez dans peu , s'il plaît à Dieu ; je suis fàcné de faire si longtemps attendre si peu de chose, vous voyez bien les raisons du délai, et j'espère qu'on me le pardonnera...

» Je suis et serai toujours avec une estime et une inclination particulière , Monsieur, votre très-humble serviteur. » J. Bénigne , Evégiie de Meau.r. d

PROJKT DE RÉUNION ENTRE LES CATHOLIQUES

des espèces, cl admellre par conséquent que la communion sous une espèce est entière et valide, pour parler ainsi , sans être obligés de croire qu'elle est licite. Ces concordats entrc'lcs députés du concile et ceux des Etats calixlins de la Bohème et de la Moravie , ont été ratiliés par le concile de Bàle. Le pape Eugène en lit connaître sa joie par une lettre écrite aux bohémiens : encore Léon X, longtemps après, déclara qu'il les approuvait; et Ferdinand promit de les maintenir. Cependant ce n'était qu'une poignée de gens : un seul Zisca les avait rendus considérables : un seul Procopc les maintenait par sa valeur : pas un prince ou Etat souverain , point d'évèque ni d'archevêque y prenait part. Maintenant c'est quasi tout le Nord qui s'oppose au Sud de l'Europe ; c'est la plus grande partie des peuples germaniques opposée aux Latins. Car l'Europe se peut diviser en quatre langues principales, la grecque , la latine, la germanique et la sclavonne. Les Grecs, les Latins et les tiermains font trois grands partis dans l'Eglise : la sclavonne est partagée entre les autres. Car les Français , Italiens , Espagnols, Portugais, sont latins et romains : les Anglais, Ecossais, Danois, Suédois sont germains et protestants : les Polonais, Bohémiens et Russes ou Moscovites sont sclavons ; et les Moscovites avec les peuples de la même langue , qui ont été soumis aux Ottomans, et une bonne partie de ceux qui reconnaissent la Pologne, suivent le rit grec.

Jugez, Monseigneur, si la plus grande partie de la langue germanique ne mérite pas pour le moins autant de complaisance, qu'on en a eu pour les bohémiens. Je vous supplie de bien considérer cet exemple, et de me dire votre sentiment là-dessus. Ne vaudrait-il pas mieux pour Rome et pour le bien général, de regagner tant de nations, quand on devrait demeurer en différend sur quelques opinions, durant quelque temps; puisqu'il est vrai que ces différends seraient encore moins considérables que quelques-uns de ceux qui sont tolérés dans l'Eglise romaine, tel qu'est, par exemple, le point de la nécessité de l'amour de Dieu , et le point du probabilisme , pour ne rien dire du grand différend entre Rome et la France? Cependant, si l'affaire était traitée comme il faut, je crois que les prolestants pourraient un jour s'expliquer sur les dogmes, encore plus favorablement qu'il ne semble d'abord; surtout, s'ils voyaient des marques d'un véritable zèle pour la réforme effective des abus reconnus, particulièrement en matière de culte. Et en effet, je suis persuadé en général qu'il y a plus de difficulté dans les pratiques que dans les doctrines.

Le Père Denis, capucin, a été lecteur de théologie, et maintenant il est gardien à Ilildeshoim. Dans sa Via pacis, il traite de la juslilicatiun , du mérite des œuvres et matières semblables , et allègue un grand nombre de passages des auteurs de son parti , qui parlent d'une manière que les protestants peuvent approuver.

J'ai eu l'honneur de parler des sciences avec M. de la Loubère; mais je croyais que c'était plutôt de mathématiques que de philosophie. Il est vrai que j'ai encore fort pensé autrefois sur la dernière, et que je voudrais que mes opinions fussent rangées pour pouvoir être soumises k votre jugement.

Si vous ne me sembllez ordonner d'en toucher quelque chose , je croirais qu'il serait mal à propos de vous en entretenir. Car quoique vous soyez profond en toutes choses, vous ne pouvez pas donner (lu temps à tout <lans le poste élevé où vous êtes. Or, pour ne rien dire de la physique par'.iculière, quoique je sois persuadé que naturellement tout est plein, et que la matière garde sa dimension, je crois néanmoins que l'idée de la matière demande quelque autre chose que l'étendue , et que c'est plutôt l'idée de la force qui fait celle de la substance corporelle, et qui la rend capable d'agir et de résister. C'est pourquoi je crois qu'un parfait repos ne se trouve nulle part, que tout corps agit sur tous les autres à proportion de la distance; qu'il n'y a point de dureté ni de lluidité parfaite, et qu'ainsi il n'y a point de premier ni de second élément; qu'il n'y a point de portion de matière si petite, dans laquelle il n'y ait un monde infini de créatures. Je ne doute point du système de Copernic : je crois avoir démontré que la même quantité de mouvement ne se conserve point, mais bien la même quantité de force. Je tiens aussi que jamais changement ne se fait par saut; par exemple , du mouvement au repos, ou au mouvement contraire; et qu'il faut toujours passer par une infinité de degrés moyens, bien qu'ils ne soient pas sensibles : et j'ai quantité d'autres maximes semblables, et bien des nouvelles définitions, qui pourraient servir de fondement à des démonstrations. J'ai envoyé quelque chose à M. Pelisson, sur ses ordres, touchant la force, parce qu'elle sert à éclaircir la nature du corps; mais je ne sais si cela mérite que vous jetiez les yeux dessus.

J'ajouterai un mot de M. de Seckendorf : son livre est long; mais cela n'est pas un défaut à l'égard 'des choses qui sont bonnes. Cependant je l'exhorterai d'abord à en donner un abrégé ; ce qui se fera bientôt. Il y a une infinité de choses qui n'étaient pas bien connues. Je ne sais si on se peut plaindre de l'ordre; car il suit celui des temps. On reconnaît partout la bonne foi et l'exactitude. Il pouvait retrancher bien des choses; mais c'est de quoi je ne me plains jamais, surtout à l'égard des livres qui ne sont pas faits pour le plaisir. Il y a de bons registres : le style, les expressions, les réflexions marquent le jugement et l'érudition de l'auteur. Son âge avancé a fait qu'il s'est borné à la mort de Luther; et pour aller à la formule de concorde, il aurait fallu avoir à la main les archives de la Saxe électorale, comme il a eu celles de la Saxe ducale. Avec toute la grande opinion que j'ai du savoir, des lumières et de l'honnêteté de M. de Seckendorf, je lui trouve quelquefois des sentiments et des expressions rigides ; mais c'est en conséquence du parti, et il ne faut pas trouver mauvais qu'une personne parle suivant sa conscience. Aussi sait-on assez que les Saxons supérieurs sont plus rigides que les théologiens de ces provinces de la Basse-Saxe.

Pour ce qui est de VHistoire delà Concorde, les deux livres contraires, l'un d'IIospinien, appelé Concordia discors, l'autre de lluttcrus, appelé Concordia concors, opposé au premier, en rapportent beaucoup de particularités. Je m'imagine qu'il y aura des gens qui se chargeront de la continuation de l'Histoire de M. de Seckendorf. Je demeure d'ac-

cord qu'il y a beaucoup de choses dans le livre de celui-ci, qui regardent plutôt le cabinet que la religion : mais il a cru, avec raison, que cela servirait à faire mieux connaître la conduite des princes protestants; d'autant plus que ceux qui tâchent de la décrier, prétendent que le contre-coup en doit rejaillir sur la religion. Puisque madame la marquise de Béthune passe par ici, je profite de l'occasion pour vous envoyer le livre du Père Denis, et j'adresserai le paquet à M. Polisson.

J'ai oublié de dire ci-dessus que je demeure d'accord que tout se fait mécaniquement dans la nature : mais je crois que les principes mêmes de la mécanique, c'est-à-dire, les lois de la nature, à l'égard de la force mouvante , viennent des raisons supérieures et d'une cause immatérielle, qui fait tout de la manière la plus parfaite : et c'est à cause de cela, aussi bien que de l'infini enveloppé en toutes choses, que je ne suis pas du sentiment d'un habile homme, auteur des Entretiens de la pluralité des Mondes', qui dit à sa marquise, qu'elle aura eu sans doute une plus grande opinion de la nature, que maintenant qu'elle voit que ce n'est que la boutique d'un ouvrier; à peu près comme le roi Alphonse , qui trouva le système du monde fort médiocre. Mais il n'en avait pas la véritable idée; et j'ai peur que le même ne soit arrivé à cet auteur, tout pénétrant qu'il est, qui croit à la cartésienne, que toute la machine de la nature se peut expliquer par certains ressorts ou éléments. Mais il n'en est pas ainsi; et ce n'est pas comme dans les montres, où l'analyse étant poussée jusqu'aux dénis des roues, il n'y a plus rien à considérer. Les machines de la nature sont machines partout, quelque petite partie qu'on y prenne; ou plutôt, la moindre partie est un monde infini à son tour, et qui exprime même à sa façon tout ce qu'il y a dans le reste de l'univers. Gela passe notre imagination : cependant on sait que cela doit être; et toute cette variété infiniment infinie est animée dans toutes ses parties par une sagesse architectonique plus qu'infinie. On peut dire qu'il y a de l'harmonie, de la géométrie, de la métaphysique, et, pour parler ainsi, de la morale partout; et ce qui est surprenant, à prendre les choses dans un sens, chaque substance agit spontanément, comme indépendanle de toutes les autres créatures, bien que, dans un autre sens, toutes les autres l'obligent à s'accommoder avec elles ; de sorte qu'on peut dire que toute la nature est pleine de miracles, mais de miracles de raison, et qui deviennent miracles , à force d'être raisonnables, d'une manière qui nous étonne. Car les raisons s'y poussent à un progrès infini, où notre esprit, bien qu'il voie que cela se doit, ne peut suivre par sa compréhension. Autrefois on admirait la nature sans y rien entendre, et on trouvait cela beau. Dernièrement on a commencé à la croire si aisée, que cela est allé à un mépris, et jusqu'à nourrir la fainéantise de quelques nouveaux philosophes, qui s'imaginèrent en savoir déjà assez. Mais le véritable tempérament est d'admirer la nature avec connaissance, et d'y reconnaître que plus on y avance, plus on découvre de merveilleux; et que la grandeur et la beauté des raisons mêmes , est ce qu'il y a de plus étonnant et de moins com-

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