DE LEIBNITZ A BOSSUET
Monseigneur ,
Je suis bien aise que le livre du révérend Père Denis, gardien des Capucins de Hildesheim, ne vous a point déplu. Ce Père est de mes amis, et il était autrefois à Hanovre dans l'hospice que les Capucins avaient ici du temps de feu Monseigneur Te duc Jean-Frédéric. Il se contente de faire voir que les bons sentiments ont été en vogue depuis longtemps dans son parti, sans en tirer aucune fâcheuse conséquence contre la Réforme; comme il semble que vous faites , Monseigneur, dans la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire. Les protestants raisonnables, bien loin de se fâcher d'un tel ouvrage, en sont réjouis; et rien ne leur saurait être plus agréable, que de voir que les sentiments qu'ils jugent les meilleurs soient approuvés jusque dans l'Eglise romaine. Ils ont déjà rempli des volumes de ce qu'ils appellent catalogue des témoins de la vérité; et ils n'appréhendent point qu'on en infère l'inutilité de la Réforme. Au contraire, rien ne sert davantage à leur justification que les suffrages de tant de bons auteurs, qui ont approuvé les sentiments qu'ils ont travaillé à faire revi\Te, lorsqu'ils étaient comme étouffés sous les épines d'une infinité de bagatelles , qui détournaient l'esprit des fidèles de la solide vertu et de la véritable théologie.
Erasme et tant d'autres excellents hommes, qui n'aimaient point Luther, ont reconnu la nécessité
qu'il y avait de ramener les gens à la doctrine de saint Paul; et ce n'était pas la matière, mais la forme qui leur déplaisait dans Luther. Aujourd'hui que la bonne doctrine sur la justification est rétablie dans l'Eglise romaine , le malheur a voulu que d'autres abus.se sont agrandis, et que par les confraternités et semblables pratiques, qui ne sont pas trop approuvées à Rome même, mais qui n'ont que trop de cours dans l'usage public, le peuple fut détourné de cette adoration en esprit et en vérité , qui fait l'essence de la religion. Plût à Dieu que tous les diocèses ressemblassent à ce que j'entends dire du vôtre, et de quelques autres gouvernés par de grands et saints évèques ! Mais les protestants seraient fort mal avisés, s'ils se laissaient donner le change là-dessus. C'est cela même qui les doit encourager à presser davantage la continuation de ces fruits des travaux communs des personnes bien intentionnées. Et vous. Monseigneur, avec vos semblables, dont il serait à souhaiter qu'il y en eût beaucoup à présent, et qu'il y eût sûreté d'en trouver toujours beaucoup dans le temps avenir; vous vous devez joindre avec eux en cela, sans entrer dans la dispute sur la pointillé; savoir, à qui on en est redevable, si les protestants y ont contribué, ou si on savait déjà les choses avant eux. Ces questions sont bonnes pour ceux qui cherchent plutôt leur honneur que celui de Dieu, et qui font entrer partout l'esprit de secte , ou , ce qui est la même chose, de l'autorité et gloire humaine.
Je suis ravi d'apprendre que vos réflexions sur l'écrit de M. l'abbé de Lokkum sont achevées. Nous vous supplions d'y joindre votre sentiment sur l'exemple du pape Eugène et du concile de Bâle, qui jugèrent que les décrets du concile de Constance ne les devaient point empêcher de recevoir à la communion de l'Eglise les calixtins de Bohème, qui ne pouvaient pas acquiescer à ces décrets sur la question du précepte des deux espèces. Cet exemple m'étant venu heureusement dans l'esprit, je m'étais hâté de vous l'envoyer, parce que c'est notre cas in terminis ; et je croyais qu'il pourrait diminuer la répugnance que vous pourriez avoir contre la suspension des décrets d'un concile, où les protestants trouvent encore plus à dire, que les calixtins contre celui de Constance. Mais nous nous assurons surtout que vous aurez la bonté de ménager ces écrits-là, afin qu'ils ne passent point en d'autres mains. C'est la prière que je vous ai faite d'abord , et vous y aviez acquiescé. Il ne s'agit pas ici de disputer et de faire des livres; mais d'apprendre les sentiments, et ce que chacun juge pouvoir faire de part et d'autre. En user autrement, ce serait gâter la chose, au lieu de l'avancer. Madame la duchesse de Zell a lu particulièrement votre Histoire des Va?-iations. Je n'ai pas encore eu l'honneur de la voir depuis qu'elle m'a renvoyée cet ouvrage; mais je sais déjà qu'elle estime beaucoup tout ce qui vient de votre part.
Vous avez sans doute la plus grande raison du monde d'avoir du penchant pour cette philosophie , qui explique mécaniquement tout ce qui se fait dans la nature corporelle; et je ne crois pas qu'il y ait rien où je m'éloigne beaucoup de vos sentiments. Bien souvent je trouve qu'on a raison de tous côtés, quand on s'entend; et je n'aime pas
PROJET DE RÉUNION ENTRE LES GATHOLIuUES
tant à réfuter et à détruire, qu'à découvrir quelque chose et à bâtir sur les fondements déjà posés. Néanmoins s'il y avait quelque chose en iiarliculier que vous n'approuviez pas, je m'en délierais assurément, et j'implorerais le secours de vos lumières, qui ont autant de pénétration que d'étendue. Un seul mot de votre part peut donner autant d'ouvertures que les grands discours de quelque autre. Je suis entièrement. Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur, Leibnitz.
A Hanovre, ce 13 juillet 1692.