RÉPONSE DE LEIBKITZ A BOSSUET
MONSEIGNEUB,
J'ai eu enfin le bonheur de recevoir, des mains de M. le comte Ralati, vos Réilexions importantes sur l'Ecrit de M. l'abbé Molanus , avec ce que vous m'avez fait la grâce de m'écrire en particulier. Ce n'est que depuis quelques jours que nous avons reçu tout cela, que je donnai d'abord à M. Molanus; et nous le parcourûmes ensemble sur-lechamp , avec cette avidité que l'auteur, la matière et notre attente avaient fait naître. Cependant nous reconnûmes fort bien que des méditations, aussi profondes et aussi solides que les vôtres, doivent être lues et relues avec beaucoup d'attention; c'est à quoi nous ne manquerons pas aussi. Madame la duchesse encore aura cette satisfaction; et Monseigneur le duc lui-même en voudra être informé. C'est déjà beaucoup qu'il paraît que vous approuvez assez la conciliation de tant d'articles importants; et M. Molanus en est ravi. Nous ne doutons point que votre dessein ne soit de donner encore des ouvertures convenables, surtout à l'égard des points où les conciliations n'ont point de lieu, et dont nous ne saurions encore nous persuader qu'ils aient été décidés par l'Eglise catholique. Nous tâcherons d'apprendre ces ouvertures en méditant votre écrit; et, s'il en est besoin, j'espère que vous nous permettrez de demander des éclaircissements.
Je toucherai maintenant ce que vous m'écrivez , Monseigneur, sur quelques points de mes lettres, où je ne me suis pas assez expliqué. Quand j'y parlais des décisions superllues, je n'entendais pas celles de l'Eglise et des conciles œcuméniques; mais bien celles de quelques conciles particuliers, DU des papes, ou des docteurs. Je n'avais allégué les confréries, entre autres choses, que parce qu'il semble que des abus s'y pratiquent publiquement; à quoi il est bon de remédier, pour montrer qu'on a des intentions sincères.
Quant à l'obstacle que vous craignez. Monseigneur, de la part de plusieurs protestants, dont vous croyez que le penchant va à réduire la foi aux notions populaires, et à retrancher les mystères; je vous dirai que nous ne remarquons pas ce penchant dans nos professeurs : ils en sont bien éloignés, et ils donnent plutôt dans l'excès contraire des subtilités, aussi bien que vos scolastiques. Il y a bien à dire à ceci : Hier on croyait ainsi : donc aujourd'hui il faut croire de même. Car que dironsnous, s'il se trouve qu'on en croyait autrement avant-hier? Faut-il toujours canoniser les opinions qui se trouvent les dernières? Notre Seigneur réfuta bien celles des pharisiens : Olim non erat sic. Un tel axiome sert à autoriser les abus dominants. En effet, cette raison est provisionnelle; mais elle n'est point décisive. Il ne faut pas avoir égard seulement à nos temps et à notre pays; mais à toute l'Eglise, et surtout à l'antiquité ecclésiastique. J'avoue cependant que ceux qui ne sont pas en état
l'Iiit.IKT DK RKUNION ENTRE LES CATHOLIQUES
d'approfondir les choses, font bien de suivre ce qu'ils trouvent. Je no sais s'il n'y a pas des instances contraires à cette thèse, qui suppose, qu'on a toujours mainlenu ce qu'on trouvait déjà établi : car ce qu'on a décidé contre les monothélites paraissait auparavant fort douteux; d'autant qu'on ne s'était point avisé de songer à cette question : S'il y a une ou deux volontés en Jésus-Christ. Encore aujourd'hui, je gage que si on demandait à des gens, qui ne savent point l'histoire ecclésiastique, quoique d'ailleurs instruits dans les dogmes, s'ils croient une ou deux volontés en Jésus-Christ, on trouvera bien des monothélites. Que dirons-nous du second concile de Nicée, que vos messieurs veulent l'aire passer pour œcuménique? A-t-il trouvé le culte des Images établi? Il s'en faut beaucoup. Irène venait de l'établir par la force : les iconodules et les iconoclastes prévalaient tour à tour; et le concile de Francfort, qui tenait le milieu, s'opposa formellement à celui de Nicée, de la part de la France, de l'Allemagne et de la Bretagne. Aujourd'hui l'Eglise de France parait assez éloignée des sentiments de ses ancêtres assemblés dans ce concile, lesquels se seraient bien récriés, s'ils avaient vu ce qu'on pratique souvent maintenant dans leurs églises. Je ne sais si cela se peut nier entièrement; quoique je ne veuille blâmer que les abus qui dominent. Je vous demande pardon , Monseigneur, de la liberté que je prends de dire ces choses. Je ne vois pas moyen de les dissimuler, lorsqu'il s'agit de parler exactement et sincèrement. Si ces axiomes avancés dans votre lettre étaient universels et démontrés, nous n'aurions plus le mot à dire, et nous serions véritablement opiniâtres. Je suis avec respect. Monseigneur, votre très-hurable et très-obéissant serviteur, Leiu.nitz.
A Hanovre, ce fr octobre 1692.
Post scriplum , sur les Monothélites.
Je crois que sans la décision de l'Eglise , les scolastiques disputeraient jusqu'au jour du jugement, s'il y a deux différentes actions complètes dans la personne de Jésus-Christ, ou s'il n'y en a qu'une. Je sais par expérience que des personnes de bon esprit , et d'ailleurs instruites sur la foi , quand on leur a proposé cette question ; Si les deux volontés, savoir, la divine et l'humaine , exercent ensemble un seul acte, ou deux, sans leur rien dire de ce qui s'est passé là-dessus daps l'Eglise, se sont trouvées embarrassées. Il ne s'agit, dit-on, que de savoir s'il y a une âme humaine en Jésus-Christ : mais les monothélites ne le savaient-ils pas? Les facultés, dit-on, sont données pour l'acte : mais les adversaires en pouvaient demeurer d'accord; car ils pouvaient dire que la faculté de l'âme concourt à l'acte commun des deux natures.
Plusieurs scolastiques ont soutenu qu'il n'est pas vrai que la matière ou que la forme agisse; mais que l'action appartient au composé : et ils l'ont entendu de môme à l'égard du corps et de l'âme, dans l'état de l'union naturelle.
Los adversaires |)ouvaient dire aussi qu'en vertu de l'union personnelle , (]ui fait que la nature humaine n'a jias sa propre subsistance , qu'elle aurait sans cela naturollemcnt , on doit juger que des actions naturelles de l'âme humaine n'auront pas
en elles ce qui les rend complètes, non plus que la nature qui est leur principe: et que ce complément, tant du suppôt que de son action, se trouve dans le Verbe. Et si les actions ne se doivent attribuer in concreto qu'au suppôt, ils diront que l'action, qui s'attribue proprement à une nature abstraite, est incomplète, et qu'ils n'entendent parler que de celle qui s'attribue proprement in concreto , lorsqu'ils n'en admettent qu'une; que sans cela on viole l'union des natures, et qu'on établit le nestorianisme par conséquence, et sans y penser. Aussi sait-on que les monothélites imputaient autant le ncstorianisme à leurs adversaires, que ceux-ci leur imputaient l'eutychianisme. Je tiens que les monothélites ne raisonnaient pas exactement dans le fond; mais je tiens aussi qu'ils ne manquaient pas d'apparences très-plausibles, ni môme d'autorités qu'on sait qu'ils alléguaient. Car il est ordinaire qu'avant une question émue et éclaircie, les auteurs n'en parlent pas avec toute l'exactitude qui serait à désirer; témoin le pélagianisme et autres erreurs. Il y a mille difficultés chez les philosophes à l'égard du concours de Dieu avec les créatures. Quelquesuns ont cru que la créature n'agissait point du tout; d'autres ont cru que l'action de Dieu devenait celle des créatures par leur réception, et y trouvait sa limitation. On a douté aussi quel être pouvait ôtre l'action de Dieu; si c'était un être créé ou incréé; ou si ce n'était pas l'action môme de la créature, en tant qu'elle dépend de Dieu : et ladifflculté devient encore plus grande , lorsque Dieu concourt avec une créature qui lui est unie personnellement, et qui n'a qu'en lui sa subsistance ou son suppôt.