DU MÊME AU .MÊME
Monseigneur, Je suis d'autant plus sensible , pour mon particulier, à la perte que nous avons faite dans la mort
1 Cette lettre eu suppose une précédente de Bossuet , dans laquelle le prélat répondait aux objections (juo Leibnitz prétendait tirer de la condamnation des monothélites dans le sixième concile , et du culte des images établi dans le second concile de Nicée. Mais nous n'avons point trouvé dans les papiers de M. de Meaux la lettre à laquelle il est visible que Leibnitz répond ici. (Eitit. de Paris.} — Nous succédons à des chercheurs plus heureux que les savants éditeurs de Versailles, et nous publions cette lettre :
« Meaux, 27 sept. 1602.
)> Monsieur,
i> Parmi tant de belles choses dont \T. Polisson m'a régalé en m'envoyant trois de vos lettres, j'ai trouvé quelques plaintes contre moi, qui, toutes modestes qu'elles sont, n'ont pas laissé de me faire beaucoup de peine. Mais je ne puis me résoudre à me défendre contre vous. Renvoyez à JI. Polisson mon apologie, qu'il a déjà commencée avec tant de bonté, et je vous dirai seulement que je suis prêt à effacer tout ce qui vous a déplu.
» Au lieu. Monsieur, de répondre à ces plaintes, je vous dois de grands remercîments pour deu.\ lettres que vous avez pris la peine de m'écrire. Vous me donnez une joie extrême en me disant que vous et M. l'abbé de Lonkkum étiez contents de la première vue de mes Riflexions. J'espère que la seconde et la troisième vous feront encore entrer plus avant dans ma pensée. Vous m'apprenez une chose qui me ravit : c'est que mon écrit sera vu non-seulement de vos incomparables princesses , mais encore d'un prince aussi éclairé et aussi sage que le vôtre. Je ne connais personne plus capable que ce griind prince d'entrer dans un dessein comme celui-ci , ni de l'appuyer davantage ; et il ne reste qu'à prier celui qui lient les cœurs en sa main d'ouvrir le sien à la vérité.
« Vous me demandez, Monsieur, dans une des lettres dont
ET LES PROTESTANTS D'ALLEMAGNE
de U. Pélisson , que j'ai joui bien peu de temps d'une si belle et si importante connaissance. Il pouvait rendre de grands services au public, et ne manquait pas de lumières ni d'ardeur; et il y avait sans doute bien peu de gens de sa force. Mais enfin, il faut s'en remettre à Dieu, qui sait choisir le temps et les instruments de ses desseins, comme bon lui semble. Madame de Brinon m'a fait l'honneur de me communiquer une lettre que vous lui avez écrite, pour désabuser les gens de certains faux bruits qui ont couru. Pour moi, si j'ai cru que M. Pélisson se trompait en certains points de religion, je ne l'ai jamais cru hypocrite. J'ai aussi reçu une feuille imprimée , que M. le landgrave Erneste m'a envoyée. Je crois qu'elle est venue de France. Elle tend à justifier la mémoire de cet excellent homme contre les imputations de la Gazette de Roterdam : mais il me semble que l'auteur de la feuille n'était pas parfaitement informé , et il l'avoue lui-même. Madame de Brinon me mande que, par ordre du roi, les papiers de feu U. Pélisson sur la religion ont été mis entre vos mains. Sans doute le roi ne les pouvait mieux placer. Elle ajoute que ce qu'il avait écrit sur l'histoire de Sa Majesté, a été donné à iL Racine, qui est chargé de ce travail. J'avais moi-même quelques vues pour l'histoire du temps; et M. Pélisson, par la bonté qu'il avait pour moi, allait jusqu'à me faire espérer
vous m'honorez , s'il ne pourrait pas y avoir des instances contraires à ce que je crois avoir été invariable dans l'Eglise, qui est qu'on a toujours maintenu ce qu'on a trouvé établi en matière de foi , car c'est ainsi qu'il le faut entendre Je vous réponds liardiment, Monsieur, que jamais vous ne trouverez d'exemple contraire. Vous alléguez celui des monothélites, et vous demandez si, de bonne foi, on s'est toujours avisé que Jésus-Christ eût deux volontés. Cela dépend de savoir si on s'est toujours avisé qu'il y eût deux natures , la divine et l'humaine ; et en toutes deux une volonté invisibleraent renfermée là-dedans : on pensera aussitôt qu'il n'y a pas d'âme, que de penser que cette âme ni n'entend ni ne veut rien. On entend dire tant de Jésus-Christ : je veux , ou : je ne veux pas, dans les choses qui le regardent en qualité d'homme, qu'on ne peut douter de lui non plus que des autres hommes qu'ils ne soient voulants ; ce qui est penser en termes formels qu'ils ont une volonté; et si on ne s'avise pas toujours de dire que Jésus-Christ a une volonté humaine, non plus que de dire qu'il a une âme humaine , c'est que cela se présente naturellement à l'esprit et qu'on n'a pas besoin de s'expliquer une chose si manifeste.
» 11 faut que les hérétiques qui ont pu douter d'une vérité si sensible aient fait à leur esprit de ces violences que se font ceux que leur orgueil ou leur curiosité embrouille et confond. Pour ce qui regarde les images, qui est le second exemple que vous produisez, il est bien certain que nos Pères, qui tinrent le concile de Francfort, et qui s'opposèrent si longtemps au concile de Nicée , ne le rejetèrent que sur un malentendu; car c'est un fait bien constant qu'ils honoraient les reliques et qu'ils adoraient la croix de ce genre d'adoration que le concile second de Nicée a établi pour les images. Il n'y a personne qui ne sache ce que le fameux Anastase, bibliothécaire de l'Eglise romaine, leur reprochait : « Vous voulez bien, disait-il, vous prosterner devant l'image de la croix , et vous ne voulez pas en faire autant devant l'image de Jésus-Christ même I Est-ce donc que sa croix vous paraît d'une plus grande dignité que sa personne, ou que l'image de l'une soit plus digne de vénération que celle de l'autre? » Il est donc clair que dans le fond ils recevaient ce culte relatif, qui faisait la question de ces temps-là. S'ils rejetaient le concile de Nicée , c'est qu'ils croyaient, comme ils le déclarent dans le concile de Francfort, qu'on y adorait les images comme on y adorait la Trinité; c'était donc visiblement un malentendu, dont aussi on est revenu naturellement quand on a bien compris le vrai état de la question. La diversité qui était dans le surplus n'était que pure discipline, et on voit par ce qui vient d'être dit, ce qui est incontestable entre personnes de bonne foi, qu'ils étaient d'ac-
du secours et des informations sur le fond des choses : mais je crains que sa mort ne me prive de cet avantage, comme elle m'a privé d'autres lumières que j'attendais de sa correspondance; si ce n'est que vous. Monseigneur, ne trouviez quelque occasion d'y pourvoir.
Madame de Brinon ne me pouvait rien mander de plus propre à me consoler, que ce qu'elle me fit connaître de la bonté que vous voulez avoir, Monseigneur, de vous mettre en quelque façon à la place de M. Pélisson, quand il s'agira de me favoriser. Cependant vos bontés ont déjà assez paru à mon égard en plusieurs occasions; et je ménagerai vos grâces comme il faut, sachant que vos importantes fonctions vous laissent peu à vous-même.
C'est cette considération qui m'avait fait difl'érer de répondre à votre lettre extrêmement obligeante, et pleine d'ailleurs de considérations importantes et instructives, pour ne pas revenir trop souvent. Maintenant je vous dirai, Monseigneur, que la réplique de M. l'abbé Molanus sera bientôt achevée. Comme il a la direction des églises du pays , il'a été bien distrait; et afin de finir, il se retire exprès à son abbaye, pour quelques semaines pendant le carême, qui chez nous, suivant le vieux style, est venu cette fois bien plus tard que chez vous. Je ne renouvelle pas les petites plaintes que j'avais cru avoir sujet de faire. Il est vrai que si la censure fût
cord du fond. Du reste, le concile de Nicée second n'était pas encore reconnu. Nos Pères n'y avaient pas assisté, et de tous les évêques d'Occident, le Pape fut le seul qu'on y appela. C'est donc un de ces conciles qui n'a été réputé pour général que par le consentement subséquent, encore qu'il ne le fat dans son origine non plus que beaucoup d'autres qui ont été depuis très-reçus. Ainsi, je vous dirai encore une fois, Monsieur, que la maxime est constante , qu'en matière de dogme de foi, ce qui a été cru un jour, l'a été et le sera toujours; autrement la chaîne de la succession serait rompue , l'autorité anéantie et la promesse détruite. Je vois , Monsieur, dans votre lettre à M. Polisson, que vous croyez que je n'ai pas voulu expliquer tout ce que je sais sur ce que vous m'avez objecté du concile de Bàle. Je vous assure que j'ai dit très-sincèrement tout ce que j'avais dans le cœur. Encore l'ai-je prouvé par les Actes. J'ai dit que le nouvel examen et la nouvelle discussion que le concile de Bàle voulait faire du décret de Constance étaient une discussion et un examen , non de doute, mais de plus grand éclaircissement; j'ai rapporté les paroles où le concile s'explique ainsi et en mêmes termes. Qu y a-t-il donc à dire à cela? Rien du tout, Monsieur, et vous le direz comme moi quand il vous plaira de vous élever au-dessus de la prétention; mais il faut que Dieu s'en mêle, et j'espère qu'il le fera : il a mis dans les esprits de nos Cours de trop favorables dispositions. M. l'abbé de Lonkkum a fait des pas trèsessentiels, vous-même, vous pensez trop bien de l'autorité des conciles pour demeurer eq si beau chemin. Tout ce qui peut rester de difficulté est infiniment au-dessous de celles qui sont résolues par les expositions de M. l'abbé et par la propre Confession d'Atigsbourg et nos autres livres symboliques. Je trancherai hardiment le mot : il faut, ou fermer les yeux aux conséquences les plus naturelles, ou sortir du luthéranisme; il faut, dis-je , ou faire des pas vers nous, ou reculer en arrière , ce que Dieu ne permettra pas. Ne craignez point , Monsieur, qu'on demeure court de notre côté. Vous dites à M. Pélisson que s'il ne s'agissait que d'exposition, j'aurais tout gagné, et j'ose vous dire, Monsieur, que ce n'est que de cela qu'il s'agit. Les difficullés sont résolues dans le fond par les principes posés de votre côté; il n'y a plus qu'à en faire l'application, et vous serez catholique. Ne vous lassez donc point, .Monsieur, de travailler à cet ouvrage, et je vous promets que nous ne nous lasserons point de vous seconder. C'en est trop , mais je n'ai pu refuser ces réflexions à vos lettres...
Je suis , de toute mon âme , Monsieur, votre très-humble serviteur.
J. BÉN'iaNE, évêque de Meaiw.
PROJET 1>E RÉUNION ENTRE LES CATHOLIQUES
allùe au général, sans inn frapper nommémoiU en parlir.ulier, je n'aurais pas eu besoin d'apologie.
(jnaïKl j'accorderais celte observalion , qu'on a toujours maintenu ce qu'on a trouvé établi en matière de foi , cela ne sulTirait pas pour en faire une règle pour toujours. Car cnliii, les erreurs peuvent coiniuencer une l'ois à régner tellement, qu'alors on sera obligé de changer de conduite. Je no vois pas (lue les promesses divines infèrent le contraire, (.'.ependant l'observation même, qui est de fait, me parait encore douteuse. Par exemple, je tiens que toute l'ancienne Eglise ne croyait pas le culte des images permis : et si quelqu'un des anciens martyrs revenait ici, il se trouverait bien surpris. Cependant l'Orient ayant changé peu à peu là-dessus, ce dogme combattu longtemps, par l'inclination qui porte les hommes à l'e.xlérieur, a été enfin renversé par le second concile de Nicée , qui sert de contes pour appuyer sa prétention : et malgré la meilleure partie de l'Occident, qui s'y opposait dans le concile de Francfort, Rome donna là-dedans. Votre remarque. Monseigneur, sur le concile de Nicée, est considérable. L'argument ad hominem d'Anastase le bibliothécaire , pris de l'adoration de la croix déjà reçue, prouve seulement que les abus s'autorisent les uns les autres. On avait été plus facile sur la croix, d'autant que ce n'est pas la ressemblance d'une chose vivante ; par après on a joint l'image ou effigie de Jésus-Christ à la croix pour l'adorer; et enfin on s'est laissé aller jusqu'aux images des simples créatures, en adorant celles des saints; ce qui était le comble. J'ai de la peine à croire que les Pères de Francfort eussent permis le culte des images, sous condition d'une adoration inférieure. Ils ont donc tort de n'avoir pas marqué qu'ils entraient dans un tempérament , qui se présentait naturellement à ceux qui y avaient de l'inclination. Mais ils jugeaient tout autrement : ils croyaient, principiis esse obstandum. Si on l'avait fait de bonne heure, le christianisme ne serait point devenu méprisable dans l'Orient, et Mahomet n'aurait point prévalu.
L'autre question était : si l'on n'a pas reçu quelquefois des sentiments , comme de foi , qui n'étaient pas établis auparavant. J'avais apporté l'exemple de la condamnation des Monolhélites. Vous répondez. Monseigneur, qu'accordant que Jésus-Christ a véritablement la nature humaine aussi bien que la divine, il fallait accorder qu'il a deux volontés. Mais voilà une autre question, sur la conséquence de laquelle les plus habiles gens de ce temps-là ne demeuraient point d'accord. Il s'agit du dogme inftine, s'il était établi : de plus, la conséquence souffre bien des difficultés, et dépend d'une discussion profonde de métaphysique, et je suis comme persuadé que si la chose n'avait été décidée , les scolastiques se seraient trouvés partagés sur cette question. Il ne s'agit pas de la volonté in actu primo , qui est une faculté inséparable de la nature humaine; mais de l'action de vouloir, quœ potest indigcre compleinnnlo à suslenlanle Verbo ; ita ut ab ulrdque renuUet unica actio, cùtn dici soleal actiones esse suppositoruni.
Quant au concile de Bâle, il lui était permis de parler comme vous dites, Monseigneur; et si l'on faisait un traité semblable avec les protestants, il
serait permis à chaque parti de dire, que la discussion future des points qui resteraient à décider, serait une discussion d'éclaircissement, et non pas de doute; chacun ayant la croyance que l'opinion qu'il tient véritable prévaudra. Ce serait donc assez que vos messieurs lissent ce qu'on lit à Bàle. J'ai cru que la seule exposition ne suffisait pas; entre autres , parce qu'il y a des questions qui ne sont pas de théorie seulement, mais encore de pratique. J'avoue aussi , monseigneur, que je ne vois pas comment de certains principes accordés , il s'ensuive qu'on doive tout accorder de votre côté : au contraire , j'ose dire que je crois voir clairement l'obligation où l'on est d'offrir ce que fit le pape Eugène avec le concile de Bàle, à l'égard des calixtins. En vérité , je ne crois pas qu'autrement il y ait moyen de venir à une réunion, qui soit sans contrainte. Cependant il faut pousser la voie de l'exposition aussi loin qu'il est possible , et je ne crois pas que personne vous y surpasse. Aussi M. Molanus tâchera de vous y seconder; et pour moi, je contribuerai au moins par mes applaudissements , ne le pouvant pas par mes lumières trop courtes'. Je suis avec un attachement parfait , Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Lkibnitz.
A Hanovre, ce 29 mars 1G93.