‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 597 sur 631 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

de leibnitz a bossuet.

Monseigneur,

Il y a plus de deux mois que j'ai écrit deux lettres très-amples pour répondre distinctement à deux des vôtres, que j'avais eu l'honneur de recevoir, sur ce qui est de foi en général , et sur l'application des principes généraux à la question particulière des livres canoniques de la Bible. J'avais laissé le tout alors à Wolfenbutel, pour être mis au net et expédié; mais j'ai trouvé en y arrivant présentement, que la personne qui s'en était chargée, ne s'est point acquittée de sa promesse. C'est ce qui me fait prendre la plume pour vous écrire ceci par avance, et pour m'excuser de ce délai, que j'aurai soin de réparer.

Je suis fâché cependant de ne pouvoir pas vous donner cause gagnée, Monseigneur, sans blesser ma conscience : car, après avoir examiné la matière avec attention, il me parait incontestable que le sentiment de saint Jérôme a été celui de toute l'Eglise, jusqu'aux innovations modernes qui se sont faites dans votre parti , principalement à Trente; et que les papes Innocent et Gélase, le concile de Carthage et saint Augustin ont pris le terme d'Ecriture canonique et divine largement, pour ce

PROJET DE REUNION ENTRE LES CATHOLIQUES

que l'Eglise a autorisé comme conforme aux Ecrilures inspirées, ou imméiliatemenl divines; et qu'on no saurait les expliquer autrement, sans les faire aller contre le torrent de toute l'antiquité cluvtiennc; outre que saint Augustin favorise luimême avec d'autres cette interprétation. Ainsi, à moins qu'on ne donne encore avec quelques-uns une interprétation de pareille nature aux jtaroles du concile de Trente , que je voudrais bien le pouvoir souffrir, la conciliation par voie d'exposition cesse ici; et je ne vois pas moyen d'excuser ceux qui ont dominé dans cette assemblée , du bhlme d'avoir osé prononcer anathème contre la doctrine de toute l'ancienne Eglise. Je suis bien trompé si cela passe jamais, à moins que par un étrange renversement on ne retombe dans la barbarie, ou qu'un terrible jugement de Dieu ne fasse régner dans l'Eglise quelque chose de pire que l'ignorance; car la vérité me semble ici trop claire, je l'avoue. Il me parait fort supportable qu'on se trompe en cela à Trente ou à Rome , pourvu qu'on raye les anathématismes, qui sont la plus étrange chose du monde , dans un cas où il me parait impossible que ceux qui ne sont point prévenus trèsfortement se puissent rendre de bonne foi.

C'est avec cette bonne foi et ouverture de cœur que je parle ici. Monseigneur, suivant ma conscience. Si l'affaire était d'une autre nature , je ferais gloire de vous rendre les armes; cela me serait honorable et avantageux de toutes les manières. Je continuerai d'entrer dans le détail avec toute la sincérité , application et docilité possibles : mais en cas que, procédant avec soin et ordre, nous ne trouvions pas le moyen de convenir sur cet article, quand même il n'y en aurait point d'autre, quoiqu'il n'y en ail que trop , il faudra ou renoncer aux pensées iréniques K'i-dessus , ou recourir à la voix de l'exemple que je vous ai allégué autrefois, auquel vous n'avez jamais satisfait, et où vous n'avez voulu venir qu'après avoir épuisé les autres moyens; j'entends ceux de douceur : car quant aux voies de fait et guerres, je suiipose que, suivant le véritable esprit du christianisme, vous ne les conseilleriez pas; et que l'espérance qu'on peut avoir dans votre parti de réussir un jour par ces voies, laquelle, quelque spécieuse qu'elle soit, peut tromper, ne sera pas ce qui vous empêchera de donner les mains fi tout ce qui paraîtra le plus propre à refermer la plaie de l'Eglise.

Monseigneur le duc a pris garde à un endroit de votre lettre, où vous dites que cela ne se doit point faire d'une manière où il y ait danger que cette plaie se pourrait rouvrir davantage, et devenir pire : mais il n'a point compris en quoi consiste ce danger, et il a souhaité de le pouvoir comprendre ; car, non plus que vous, nous ne voulons pas des cures palliatives qui fassent empirer le mal. Je suis avec zèle , Monseigneur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur,

Leibnitz.

A Wolfenbuli;!, ce 30 avril 1700.

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