‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 599 sur 631 · LETTRE XXXVL DE LEIBNITZ A BOSSUET · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVL DE LEIBNITZ A BOSSUET

^lo.NSEIG.NElR,

Vos deux grandes et belles lettres n'étant pas tant pour moi, que pour Monseigneur le duc Antoine Ulric, je n'ai point manqué d'en faire rapport à Son Altesse Sérénissime, qui même a eu la salisfaction de les lire. Il vous en est fort obligé; et comme il honore extrêmement votre mérite éminent, il en attend aussi beaucoup pour le bien de la chrétienlé; jugeant, sur ce qu'il a appris de votre réputation et autorité, que vous y pourriez le plus contribuer. Il serait fâché de vous avoir donné de la peine, s'il ne se félicitait de vous avoir donné en même temps l'occasion d'employer de nouveau vos grands talents à ce qu'il croit le plus utile, et même très-conforme à la volonté du roi , suivant ce que M. le marquis de Torcy avait fait connaître.

I. Gomme vous entrez dans le détail, j'avais supplié ce prince de charger un théologien de la discussion des points qui le demandent ; mais il a eu ses raisons pour vouloir que je continuasse de vous proposer les considérations qui se présenteraient, et dont une bonne partie a été fournie par Son Altesse même : et pour moi , j'ai tâché d'expliquer et de foriifler ses sentiments par des autorités incontestables.

IL II trouve fort bon que vous ayez choisi une controverse particulière , agitée entre les tridentins et les protestants : car s'il se trouve un seul point, tel que celui dont il s'agit ici, oii il est visible que nous avons contre certains anathématismes prononcés chez vous, des raisons qui, après un examen fait avec soin et avec sincérité , nous paraissent invincibles, on est obligé chez vous, suivant le droit, et suivant les exemples pratiqués autrefois, de les suspendre à l'égard de ceux qui ne s'éloignent point pour cela de l'obéissance due à l'Eglise catholique.

III. Mais pour venir au détail de vos lettres, dont la première donne les principes qui peuvent servir à distinguer ce qui est de foi de ce qui ne l'est pas, et dont la seconde explique les degrés de ce qui est de foi; je m'arrêterai principalement à la première, où vous accordez d'abord. Monseigneur, que Dieu ne révèle point de nouvelles vérités qui appartiennent à la foi catholique; que la règle de la perpétuité est aussi celle de la catholicité ; que les conciles œcuméniques ne proposent point de nouveaux dogmes; enûn, que la règle infaillible des vérités de la foi est le consentement unanime et perpétuel de toute l'Eglise. J'avais dit que les protestants ne reconnaissent pour un article de la foi chrétienne, que ce que Dieu a révélé d'abord par Jésus-Christ et ses apôtres, et je suis bien aise d'apprendre par votre déclaration, que ce sentiment est encore ou doit être celui de votre communion.

rv. J'avoue cependant que l'opinion contraire, ce semble d'une infinité de vos docteurs, me fait de la

peine : car on voit que, selon eux, l'analyse de la foi revient à l'assistance du Saint-Esprit, qui autorise les décisions de l'Eglise universelle; ce qui étant posé, l'ancienneté n'est point nécessaire, et encore moins la perpétuité.

V. Le concile de Trente ne dit pas aussi qu'elles sont nécessaires, quoiqu'il dise , sur quelques dogmes particuliers, que l'Eglise l'a toujours entendu ainsi ; car cela ne tire point à conséquence pour tous les autres dogmes.

VI. Encore depuis peu George Bullus, savant prêtre de l'Eglise anglicane, ayant accusé le Père Petau d'avoir attribué aux Pères de la primitive Eglise des erreurs sur la Trinité, pour autoriser davantage les conciles à pouvoir établir et manifester, conslituere et palefacere, de nouveaux dogmes; le curateur de la dernière édition des Dogmes théologiques de ce Père, qui est apparemment de la même Société , répond dans la préface : Est quidem hoc dogma catholicœ rationis , ab Ecdesiâ constitui Fidei capita ; sed proplerea minime sequitur Petavium malis arlibus ad id confirmandum usum.

VII. Ainsi le Père Grégoire de Valentia a bien des approbateurs de son Analyse de la foi; et je ne sais si le sentiment du cardinal du Perron, que vous lui opposez, prévaudra à celui de tant d'autres docteurs. Le cardinal d'ailleurs n'est pas toujours bien sur; et je doute que l'Eglise de France d'aujourd'hui approuve la harangue qu'il prononça dans l'assemblée des Etats, un peu après la mort de Henri IV, et qu'il n'aurait osé prononcer dans un autre temps que celui d'une minorité; car il passe pour un peu politique en matière de foi.

VIII. De plus, suivant votre maxime, il ne serait pas dans le pouvoir du Pape ni de toute l'Eglise , de décider la question de la conception immaculée de la sainte Vierge. Cependant le concile de Bàle entreprit de le faire : et il n'y a pas encore longtemps qu'un roi d'Espagne envoya exprès au pape, pour le solliciter à donner une décision là-dessus; ce qu'on entendait sans doute sous anathème. On croyait donc en Espagne que cela n'excède point le pouvoir de l'Eglise. Le refus aussi, ou le délai du pape , n'était pas fondé sur son impuissance d'établir de nouveaux articles de foi.

IX. J'en dirai autant de la question , de auxiliis §ratiœ, qu'on dit que le pape Clément VIII avait dessein de décider pour les thomistes contre les molinistes : mais la mort l'en ayant empêché, ses successeurs trouvèrent plus à propos de laisser la chose en suspens.

X. Il semble que vous-même. Monseigneur, laissez quelque porte de derrière ouverte, en disant, que les conciles œcuméniques, lorsqu'ils décident quelque vérité , ne proposent point de nouveaux dogmes; mais ne font que déclarer ceux qui ont toujours été crus, et les expliquer seulement en termes plus clairs et plus précis. Car si la déclaration contient quelque proposition qui ne peut pas être tirée, par une conséquence légitime et certaine, de ce qui était déjà reçu auparavant, et par conséquent n'y est point comprise virtuellement; il faudra avouer que la décision nouvelle établit en elfet un article nouveau, quoiqu'on veuille couvrir la chose sous le nom de déclaration.

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l'Kit.lKT DE RÉUNION MNTRE LES CATIIOLIQUEy

XI. C'csl ainsi (jue In décision coiUrc les inono- Ihéliles élabiissail en elVet un arliclc nouveau , comme je crois l'avoir marqué autrefois : et c"esl ainsi que la transsubslantalion a été décidée bien tard dans l'Eglise d'Occident; quoique cette manière de la présence réelle et du changement ne fût pas une consétiuence nécessaire de caque l'Eglise avait toujours cru auparavant.

XII. Il y a encore une autre difTiculté, sur ce que c'est que d'avoir été cru auparavant. Car voulezvous, Monseigneur, qu'il suffise que le dogme que l'Eglise déclare être véritable et de foi ait été cru en un temps par quelques-uns, quels qu'ils puissent être, c'est-à-dire, par un petit nombre de personnes, et par des gens peu considérés; ou bien faut-il qu'il ait toujours été cru par le plus grand nombre, ou par les plus accrédites? Si vous voulez le premier, il n'y aura guère d'opinions qui n'aient toujours eu quelques sectateurs, et qui no puissent ainsi s'attribuer une manière d'ancienneté et de perpétuité; et par conséquent cette marque de vérité, qu'on fait tant valoir chez vous, sera fort affaiblie.

XIII. Mais si vous voulez que l'Eglise ne manque jamais de prononcer pour l'opinion qui a toujours été la plus commune ou la plus accréditée, vous aurez de la peine à justifier ce sentiment par les exemples. Car outre qu'il y a , opiniones communes contra communes, et que souvent le grand nombre et les personnes les plus accréditées ne s'accordent pas; le mal est que des opinions qui étaient communes et accréditées cessent de l'être avec le temps; et celles qui ne l'étaient pas , le deviennent. Ainsi, quoi(|u'il arrive naturellement qu'on prononce pour l'opinion qui est la plus en vogue, lorscju'on prononce; néanmoins il arrive ordinairement que ce qui est endoxe dans un temps était paradoxe, auparavant, et vice versa.

Xl\\ Gomme, par exemple, le règne de mille ans était en vogue dans la primitive Eglise , et maintenant il est rebuté. On croit maintenant que les anges sont sans corps , au lieu que les anciens Pères leur donnaient des corps animés, mais plus parfaits que les nôtres. On ne croyait pas que les âmes qui doivent être sauvées parviennent si tôt à la parfaite béatitude; sans parler de quantité d'autres exemples.

XV. D'où il s'ensuit que l'Eglise ne saurait prononcer en faveur de l'incorporalité des anges, ou de quelqu'autre opinion semblable; ou, si elle \e faisait, cela ne s'accorderait pas avec la règle de la perpétuité, ni avec celle de Vincent de Lérins, du semper et ubique, ni avec votre règle des vérités de foi, que vous dites être le consentement unanime et perpétuel de toute l'Eglise , soit assemblée en concile, soit dispersée par toute la terre. En eiïet, cela est beau et magnilique à dire, tant qu'on demeure en termes généraux; mais quand on vient au fait, on se trouve loin de son compte, comme il paraîtra dans l'exemple de la controverse des livres canoniques.

XVI. Enfin , on peut demander si, pour décider qu'une doctrine est de foi , il suffit qu'elle ait été simplement crue ou reçue auparavant, et s'il ne faut pas aussi qu'elle ait été reçue comme de foi? Car à moins qu'on ne veuille se fonder sur de nou-

velles révélations, il semble que pour faire qu'une doctrine soit un article de foi, il faut que Dieu l'ait révélée comme telle, et que l'Eglise, dépositaire de ses révélations, l'ait toujours reçue connue étant partie de la loi; puisqu'on ne saurait savoir que par révélation si une doctrine est de foi ou non.

XVII. Ainsi il ne semble pas qu'une opinion qui a passé pour philosophique auparavant, quekjue reçue qu'elle ait été, puisse être proposée légitimement sous anathème; comme, par exemple, si quelque concile s'avisait de prononcer pour le repos de la terre contre Copernic, il semble qu'on aurait droit de ne lui point obéir.

XVIII. Et il paraît encore moins qu'une opinion, qui a passé longtemps pour problématique, puisse enfin devenir un article de foi par la seule autorité de l'Eglise; à moins qu'on ne lui attribue une nouvelle révélation, en vertu de l'assistance infaillible du Saint-Esprit : autrement, l'Eglise aurait d'cllomème un pouvoir sur ce qui est de droit divin.

XIX. Mais si nous refusons à l'Eglise la faculté de changer en article de foi ce qui passait pour philosophique ou problématique auparavant , plusieurs décisions de Trente doivent tomber, quand même on accorderait que ce concile est tel qu'il faut; ce qui va paraître particulièrement, à mon avis, à l'égard des livres que ce concile a déclarés canoniques contre le sentiment de l'ancienne Eglise.

XX. Venons donc maintenant à l'examen de la question de ces livres, de la Bible, contredits de tout temps, à qui le concile de Trente donne une autorité divine, comme s'ils avaient été dictés mot à mot par le Saint-Esprit, à l'égal du Pentateuque, des Evangiles, et autres livres reconnus pour canoniques du premier rang, ou proto-canoniques : au lieu que les protestants tiennent ces livres contestés, pour bons et utiles , mais pour ecclésiastiques seulement; c'est-à-dire, dont l'autorité est purement humaine, et nullement infaillible.

XXI. J'étais surpris. Monseigneur, de vous voir dire que je verrais cette question clairement réso-

I lue par des faits incontestables, en faveur de votre doctrine; et je fus encore plus surpris, en lisant la suite de votre lettre : car j'étais comme enchanté pendant la lecture; et vos expressions et manières belles, fortes et plausibles, s'emparaient de mon esprit. Mais quand le charme de la lecture était passé, et quand je comparais de sang-froid les raisons et autorités de part et d'autre , il me semble que je voyais clair comme le jour, non-seulement que la canonicité des livres en question n'a jamais passé pour article de foi; mais plutôt que l'opinion commune, et celle encore des plus habiles, a été toujours à rencontre.

XXII. Il y a même peu de dogmes si approuvés de tout temps dans l'Eglise, que celui des protestants sur ce point; et on pourrait écrire en sa faveur un livre de la perpétuité de la foi à cet égard , qui serait surtout incontestable par rapport h l'Eglise grecque , depuis l'Eglise primitive jusqu'au temps présent : mais on la pourrait encore prouver dans l'Eglise latine.

XXIII. J'avoue que cette évidence me fait de la peine; car il me serait véritablement glorieux d'être vaincu. Monseigneur, par une personne comme vous êtes. Ainsi, si j'avais les vues du monde, et cette

ET LES PROTESTANTS D'ALLEMAGNE

vanité qui y est jointe, je profiterais d'une défaite qui me serait avantageuse de toutes les manières; et on ne me dirait pas pour la troisième fois : .lineœ magni dextrâ cadis. Mais le moyen de le faire ici sans blesser sa conscience? outre que je suis interprète en partie des sentiments d'un grand prince. Je suivrai donc les vingt-quatre paragraphes de votre première lettre, qui regardent ce sujet, et puis j'y ajouterai quelque chose du mien; quoique je ne me fonde que sur des autorités que Chemnice, Gérard, Caliste, Rainold, et autres théologiens protestants ont déjà apportées, dont j'ai choisi celles que j'ai crues les plus efficaces.

XXIV. Comme il ne s'agit que des livres de l'Ancien Testament, qu'on n'a point en langue originale hébra'ique, et qui ne se sont jamais trouvés dans le canon des Hébreux , je ne parlerai point des livres reçus également chez vous et chez nous. J'accorde donc que , suivant votre § 1 , les livres en question ne sont point nouveaux, et qu'ils ont toujours été connus et lus dans l'Eglise chrétienne, suivant les titres qu'ils portent; et § -2, que particulièrement la Sagesse, l'Ecclésiastique, Judith, Tobie et les Machabées ont précédé la naissance de Notre Seigneur.

XXV. Mais je n'accorde pas ce qui est dans le § 3 , que le concile de Trente les a trouvés dans le canon, ce mot pris en rigueur, depuis 1200 ans. Et quant à la preuve contenue dans le § 4 , je crois que je ferai voir clairement ci-dessous, que le concile III de Carthage, saint Augustin qui y a été présent , à ce qu'on croit , et quelques autres , qui ont parlé quelquefois comme eux, et après eux, se sont servis des mots canoniques et divins d'une manière plus générale, et dans une signification fort inférieure; prenant canonique pour ce que les canons de l'Eglise autorisent, et qui est opposé à Vapocryphe ou caché, pris dans un mauvais sens: et divin, pour ce qui contient des instructions excellentes sur les choses divines, et qui est reconnu conforme aux livres immédiatement divins.

XXVL Et puisque le même saint Augustin s'explique fort nettement en d'autres endroits, où il marque précisément , après tant d'autres, l'infériorité de ces livres ; je crois que les règles de la bonne interprétation demandent que les passages, où l'on parle d'une manière plus vague, soient expliqués par ceux où l'auteur s'explique avec distinction.

XXVIL On doit donner la même interprétation, § 5, à la lettre du pape Innocent I, écrite à Exupère, évèquc de Toulouse, en 405, et au décret du pape Gélase ; leur but ayant été de marquer les livres autorisés ou canoniques, pris largement, ou opposés aux apocryphes, pris en un mauvais sens ; puisque ces livres autorisés se trouvaient joiuts aux livres véritablement divins, et se lisaient aussi avec eux.

XXMIL Cependant ces auteurs ou canons n'ont point marqué ni pu marquer en aucune manière, contre le sentiment reçu alors dans l'Eglise, que les livres contestés sont égaux à ceux qui sont incontestablement canoniques, ou du premier degré; et ils n'ont point parlé de cette infaillibilité de l'inspiration divine, que les Pères de Trente se sont hasardés d'attribuer à tous les livres de la Bible ,

en haine seulement des protestants, et contre la doctrine constante de l'Eglise.

XXIX. On voit en cela, par un bel échantillon, comment les erreurs prennent racine, et se glissent dans les esprits. On change premièrement les termes par une facilité innocente en elle-même, mais dangereuse par la suite ; et enfin on abuse de ces termes pour changer môme les sentiments, lorsque les erreurs favorisent les penchants populaires, et que d'autres passions y conspirent.

XXX. Je ne sais si avec le § 6, on peut dire que les Eglises de Rome et d'Afrique, favorables en apparence, comme on vient d'entendre, aux livres contestés, étaient censées du temps de saint Augustin docliores et diligentiores Ecclesiœ , et que saint Augustin les a eues en vue, livre ii, chapitre xv de Doclrinâ Christianâ , en disant, que lorsqu'il s'agit d'estimer l'autorité des livres sacrés, il faut préférer ceux qui sont approuvés par les Eglises où il y a plus de doctrine et plus d'exactitude.

XXXI. Car les Africains étaient à l'extrémité de l'empire , et n'avaient leur doctrine ou érudition que des Latins , qui ne l'avaient eux-mêmes que des Grecs. Ainsi on peut bien assurer que docliores Ecclesiœ n'étaient pas la romaine ni les autres Eglises occidentales, et encore moins celles d'Afrique.

XXXII. L'on sait que les Pères latins de ce temps n'étaient ordinairement que des copistes des auteurs grecs, surtout quand il s'agissait de la sainte Ecriture. Il n'y a eu que saint Jérôme et saint Augustin à la fin, qui aient mérité d'être exceptés de la règle; l'un par son érudition, l'autre par son esprit pénétrant.

XXXIII. Ainsi l'Eglise grecque l'emportait sans doute du côté de l'érudition; et je ne crois pas non plus que l'Eglise romaine de ce temps-là puisse être comptée inter Ecclesias diligentiores. Le faste mondain, typhus sœculi, le luxe et la vanité y ont régné de bonne heure, comme l'on voit par le témoignage d'Aramien Alarcellin, paien, qui, en blâmant ce qui se faisait alors à Rome , rend en môme temps un bon témoignage aux Eglises éloignées des grandes villes; ce qui marque son équité sur ce point.

XXXIV'. Cette vanité, jointe au mépris des études, excepté celle de l'éloquence, n'était guère propre à rendre les gens diligents et industrieux. Il n'y a presque point d'auteur latin d'alors qui ait écrit quelque chose de tolérable sur les sciences, surtout de son chef. La jurisprudence même, qui était la véritable science des Romains, et presque la seule, avec celle de la guerre, où ils aient excellé, suivant le bon mot de Virgile :

Tu regere imperio populos, Romane, mémento : Hîe libi erunt artes,

était tombée, aussi bien que l'art militaire, avec la translation du siège de l'empire. On négligeait à Rome l'histoire ecclésiastique et les anciens monuments de l'Eglise; et sans Eusèbe et quelques autres Grecs, nous n'en aurions presque rien. Ainsi, avant l'irruption des Barbares, la Barbarie était à demi formée dans l'Occident.

XXXV. Cette ignorance, jointe à la vanité, faisait que la superstition, vice des femmes et des riches ignorants, aussi bien que la vanité, prenait peu à

PROJET DE RÉUNION ENTRE LES CATHOLIQUES

pou le dessus , et qu'on donna par après , en Italie princiiuilonicnt , dans les excès sur le culte surtout des images; lorsque la Grèce balançait encore, et que les tlauies, la Germanie et la Grande-Bretagne étaient plus exenii)tes de celte corruption. On reçut la mauvaise marchandise il'un Isidorus Mercator; et on tomba enlin en Occident dans une harliarie de théologie, pire que la barbarie qui y était déjà h l'égard des mœurs et des arts.

XAW'I. Encore présentement , s'il s'agissait de marquer dans votre communion, Ecclesias docliores et diligenliores , il faudrait nommer sans doute celles de France et des Pays-Bas , et non pas celles d'Italie : tant il est vrai qu'on s'était relûché depuis longtemps à Rome et aux environs à l'égard de l'érudition et de l'application aux vérités solides. Ce défaut des Romains n'empêche point cependant que cette capitale n'ait eu la primatie et la direction dans l'Eglise, après celle qu'elle avait eue dans l'enq^re. L'érudition et l'autorité sont des choses qui ne se trouvent pas toujours jointes , non plus que la fortune et le mérite.

XXXVII. Mais quand on accorderait que saint Augustin avait voulu parler des Eglises de Rome et d'Afrique, j'ai déjà fait voir que ces Eglises ne nous étaient pas contraires; et de plus, saint Augustin ne parlait pas alors des livres véritablement canoniques, dont l'autorité ne dépend pas de si faibles preuves.

XXXVIII. Pour ce qui est dit de l'autorité de saint Augustin, § 7, j'y ai déjà répondu, comme aussi au texte du concile de Garlhage , § H : mais je le ferai encore plus distinctement en son lieu, c'està-dire, dans la lettre suivante. Il est vrai aussi, §9, que saint Augustin ayant cité contre les pélagiens ce passage de la Sagesse : « Il a été enlevé de la » vie, de crainte que la malice ne corrompit son es- » prit; » et que des prêtres de Marseille ayant trouvé étrange qu'il eiit employé un livre non canonique dans une matière de controverse, il défendit sa citation ; mais je ferai voir plus bas que son sentiment n'était pas éloigné du notre dans le fond.

XXXIX. Et quant aux citations de ces livres , qui se trouvent chez Clément Alexandrin, Origène, saint Gyprien et autres, 1 10 et 1 1 , elles ne prouvent point ce qui est en question : les iirotestants en usent de môme bien souvent. Saint Cyprien, saint Ambroise, et le canon de la messe ont cité le quatrième livre d'Esdras, qui n'est pas même dans votre canon; et le livre du Pasteur a été cité par Origène, et par le grand concile de Nicôe, sans parler d'autres : et s'il y a des allusions secrètes que l'Evangile fait aux sentences des livres contestés entre nous, § 14, peut-être en pourra-t-on trouver qui se rapportent encore au quatrième livre d'Esdras, sans parler de la prophétie d'Enoch citée dans l'Epitre de saint Jude.

XL. Il est sûr qu'fJrigène a mis expressément les livres contestés hors du canon; et s'il a été plus favorable aux fragments de Daniel dans une lettre écrite à .lulius Africanus, (|ue vous m'apprenez, § 12, avoir été publiée depuis peu en grec, c'est quelque chose de particulier.

XLI. Vous reconnaissez. Monseigneur, § 13, 15, que |)lusieurs Eglises et plusieurs savants, comme saint Jérôme, par exemple, ne voulaient point re-

cevoir ces livres pour établir les dogmes; mais vous dites, que lcu7' acis jnirlicuUer n'a point été suivi. Je montrerai bientôt que leur doctrine làdessus était reçue dans l'Eglise ; mais quand cela n'aurait point été, il suffirait que des Eglises entières et des Pères très-estimés ont été d'un sentimont, pour en conclure que le contraire ne pouvait être cru de foi de leur temps, et ne le saurait être encore présentement, à moins qu'on n'accorde à l'Eglise le pouvoir d'en établir de nouveaux articles.

XLII. Mais vous objectez, § 15, que par la même raison on pourrait encore combattre l'autorité de l'Epitre aux Hébreux, et de l'Apocalypse de saint Jean; et qu'ainsi il faudra que je reconnaisse aussi, ou que leur autorité n'est point de foi, ou qu'il y a des articles de foi qui ne l'ont pas été toujours. Il y a plusieurs choses à répondre. Car premièrement les protestants ne demandent pas que les vérités de foi aient toujours prévalu , ou qu'elles aient toujours été reçues généralement : et puis il y a bien de la dilTôrence aussi entre la doctrine constante de l'Eglise ancienne, contraire à la pleine autorité des livres de l'Ancien Testament, qui sont hors du canon des Hébreux , et entre les doutes particuliers que quelques-uns ont formés contre l'Epitre aux Hébreux, ou contre l'Apocalypse; outre qu'on peut nier qu'elles sont de saint Paul ou de saint Jean , sans nier qu'elles sont divines.

XLIII. Mais quand on accorderait chez nous qu'on n'est pas obligé, sous peine d'anathôme , de reconnaître ces deux livres pour divins et infaillibles , il n'y aurait pas grand mal. Le moins d'anathcmes qu'on peut, c'est le meilleur.

XLIV. Vous essayez dans le même endroit, § 15, de donner une solution conforme à vos principes; mais il semble qu'elle les renverse en partie. Après avoir dit, par forme d'objection contre vous-même, « que du moins cette tradition n'était pas univer- » selle, puisque de très-grands docteurs et des » Eglises entières ne l'ont pas connue; » vous répondez , « qu'une nouvelle reconnaissance de quel- » ques livres canoniques, dont quelques-uns au- » ront douté , ne déroge point à la perpétuité de la » tradition, qui doit être la marque de la vérité » catholique, laquelle, dites-vous, pour être cons- » tante et perpétuelle , ne laisse pas d'avoir ses » progrès. Elle est connue en un lieu plus qu'en » un autre, plus clairement, plus distinctement, » plus universellement. Il suHit pour établir la suc- » cession et la perpétuité de la foi d'un livre saint, » comme de toute autre vérité, qu'elle soit toujours » reconnue, qu'elle le soit dans le plus grand nom- >i brc sans comparaison, qu'elle le soit dans les » Eglises les plus éminentes et les plus autorisées, » les plus révérées, qu'elle s'y soutienne, qu'elle i> gagne et qu'elle se répande d'elle-même juscju'au » tcnqis que le Saint-Esprit, la force de la tradi- » tion,legoùt, non celui des particuliers, nuiis » l'universel de l'Eglise, la fasse enlin prévaloir, » comme elle a fait au concile de Trente. »

XLV^ J'ai été bien aise, Monseigneur, de répéter tout au long vos propres paroles. Il n'était pas possible de donner un meilleur tour à la chose. Ce|)endant où demeurent maintenant ces grandes et magniliques promesses qu'on a coutume de faire du toujours el partout , sempeh et uihoiie, des vérités

ET LES PROTESTANTS D'ALLEMAGNE

qu'on appelle catholiques, et ce que vous aviez dit vous-même ci-dessus , que la règle infaillible des vérités de la foi est le consentement unanime et perpétuel de toute l'Eglise? Le toujours ou laperpétuité se peut sauver en quelque façon et à moitié, comme je vais dire; mais le partout ou l'unanime ne saurait subsister, suivant votre propre aveu.

XLVL Je ne parle pas d'une unanimité parfaite; car j'avoue que l'exception des sentiments extraordinaires de quelques particuliers ne déroge point à celle dont il s'agit : mais je parle d'une unanimité d'autorité , à laquelle déroge le combat d'autorité contre autorité , quand on peut opposer Eglises à Eglises, et des docteurs accrédités les uns aux autres; surtout lorsque ces Eglises et ces docteurs ne se blâmaient point pour être de dilTérente opinion , et ne contestaient et ne disputaient pas même : ce qui parait une marque certaine , ou qu'on tenait la question pour problématique et nullement de foi, ou qu'on était dans le fond du même sentiment ; comme en ellet saint Augustin, à mon avis, n'était point d'un autre sentiment que saint Jérôme.

XLVIL Or ce que nous venons de dire étant vrai , la perpétuité même reçoit une atteinte. Car elle subsiste, à la vérité, à l'égard du dogme considéré comme une doctrine humaine ; mais non pas à l'égard de sa qualité, pour être cru un article de foi divine. Et il n'est pas possible de concevoir comment la tradition continuelle sur un dogme de foi puisse être plus claire, onze ou douze siècles après, qu'elle ne l'était dans le troisième ou quatrième siècle de l'Eglise; puisqu'un siècle ne la peut recevoir que de tous les siècles précédents.

XLVIIL II se peut, je l'avoue, que quelquefois elle se conserve tacitement, sans qu'on s'avise d'y prendre garde, ou d'en parler : mais quand une question est traitée expressément, en simple problème , entre les Eglises et entre les principaux docteurs, il n'est plus soutenable qu'elle ait été enseignée alors comme un article de foi , connue par une tradition apostolique. Une doctrine peut avoir pour elle plus d'Eglises et plus de docteurs , ou des Eglises plus révérées et des docteurs plus estimés ; cela la rendra plus considérable : mais l'opinion contraire ne laissera pas que d'être considérable aussi, et elle sera hors d'atteinte, au moins pour lors, et selon la mesure de la révélation qu'il y a alors dans l'Eglise; et même absolument, si l'on exclut les nouvelles révélations, ou inspirations en matière de foi. Car toutes ces Eglises, quoique partagées sur la question, convenaient alors qu'il n'y a aucune révélation divine là-dessus; puisque même les Eglises qui étaient les plus révérées et que vous faites contraires à d'autres, non-seulement n'exerçaient point de censures contre les autres, et ne les blâmaient point; mais ne travaillaient pas môme à les désabuser, quoiqu'elles sussent bien leur sentiment, qui était public et notoire.

XLIX. De sorte que si une doctrine combattue par des autorités si considérables, et reconnue dans un temps pour n'être pas de foi, se soutient pourtant, se répand et gagne enfin le dessus, de telle sorte que le Saint-Esprit et le goût présent universel de l'Eglise la font prévaloir, jusqu'à être déclarée enfin article de foi par une décision légitime ; il

n. — T. IV.

faut dire que c'est par une révélation nouvelle du Saint-Esprit, dont l'assistance infaillible fait naître et gouverne ce goût universel , et les décisions des conciles œcuméniques; ce qui est contre votre système.

L. J'ai parlé ici suivant votre supposition, que les livres en question ont eu pour eux la plus grande partie des chrétiens, et les plus considérables Eglises et docteurs : mais en eflet je crois que c'était tout le contraire; ce qui ne s'accommode pas avec le principe du grand nombre, sur lequel certains auteurs ont voulu fonder depuis peu la perpétuité de leur croyance, contre le sentiment des antérieurs, tel qu'Alphonsus Tostatus, qui a dit' : Manet Ecclesia unirersalis in partibus illis quœ non errant , sire ille sinl plures numéro qtiàm errantes, siée non; où il suppose que le plus grand nombre peut tomber dans l'erreur.

LI. Mais il y a plus ici, et nous verrons par après, dans la lettre suivante, que non-seulement la plupart et les plus considérables, mais tous en effet étaient du sentiment des protestants, qui pouvait passer alors pour œcuménique.

LU. Il est vrai, suivant votre | 16, que ces livres ont toujours été lus dans les Eglises, tout comme les livres véritablement divins : mais cela ne prouve pas qu'ils étaient du même rang. On lit des prières et on chante des hymnes dans l'Eglise, sans égaler ces prières et ces hymnes aux Evangiles et aux Epilres. Cependant j'avoue que ces livres que vous recevez, ont eu ce grand avantage sur quelques autres livres, comme sur celui du Pasteur, et sur les Epitres de Clément aux Corinthiens et autres, qu'ils ont été lus dans toutes les Eglises; au lieu que ceux-ci n'ont été lus que dans quelques-unes : et c'est ce qui parait avoir été entendu et considéré par ces anciens, qui ont enfin canonisé ces livres, qu'ils trouvaient autorisés universellement; et c'est à quoi saint Augustin parait avoir butté, en voulant qu'on estime davantage les livres reçus apud Ecclesias doctiores et diligentiores.

LUI. Peut-être pourrait-on encore dire qu'il en est, en quelque façon , comme de la version Vulgate, que votre Eglise tient pour authentique, et, pour ainsi dire, pour canonique, c'est-à-dire, autorisée par vos canons : mais je ne crois pas qu'on pense lui donner une autorité divine infaillible, à l'égard de l'original , comme si elle avait été inspirée. En la faisant authentique, on déclare que c'est un livre sur et utile; mais non pas qu'elle est d'une autorité infaillible pour la preuve des dogmes, non plus que les livres qu'on avait mêlés parmi ceux de la sainte Ecriture divinement inspirée.

LIV. Il ne parait pas qu'on puisse concilier les anciens, qui semblent se contrarier sur notre question, en disant, avec le | 16, que ceux qui mettent les livres de Judith, de Tobie, des Machabées, etc., hors du canon, l'entendent seulement du canon des Hébreux, et non pas du canon des chrétiens. Car ces auteurs marquent, en termes formels, que l'Eglise chrétienne ne reçoit rien du Vieux Testament dans son canon, que l'Eglise du Vieux Testament n'ait déjà reçu dans le sien. J'en apporterai les passages dans la lettre suivante.

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