ARTICLE PREMIER
Dénombrement de ses erreurs : la Trinité directement attaquée avec l'immutabilité , et la spiritualité ou simplicité de l'Etre divin.
III. Que le ministre renonce à la solution de quinze oit, vingt difficultés essentielles , et ne s'atta-
1. Tnli . L,-U. tr, an. 3, p. 26S, 271 , 273. — 2. Jiir., L.M. sur M. Pupin, p. IS. —3. Pug. 1.
clie qu'à la dispute de la Trinité, où il tombe dans de nouvelles. — Sur la première question le ministre nous promet d'abord « d'expliquer et de jus- » liher contre l'évèque de Mcaux la théologie des » anciens sur le mystère de la Trinilé et celui de la » génération du Fils de Dieu '. » Il n'en promet pas davantage dans cette sixième Lettre de son Tableau. Mais d'abord ce n'est pas là satisfaire à l'évèque de Meaux. Il est vrai que je l'accuse d'avoir reconnu et toléré dans les anciens une doctrine contraire à l'égalité, à la distinction et à la coéternité des trois Personnes divines; mais ce n'est pas là tout son crime. Selon lui, les Pères du troisième siècle, et même ceux du quatrième n'ont pas mieux entendu l'Incarnation que la Trinité; jmisqu'ils nous ont fait un Dieu converti en chair, selon l'hérésie qu'on a attribuée à Eutyche. Leur erreur n'est pas moins extrême sur les autres points; puisque dans leurs sentiments « la bonté de Dieu n'est qu'un accident » comme la couleur; la sagesse de Dieu n'est pas » sa substance : c'était la théologie du siècle. On » ne croyait pas que Dieu fût partout , ni qu'il pût » être en même temps dans le ciel et dans la terre^. » Faut-il s'étonner après cela que la foi de la Providence vacillât! un Dieu qui n'était qu'au ciel ne pouvait pas également prendre garde à tout : aussi était-ce « l'opinion constante et régnante que Dieu » avait abandonné le soin de toutes les choses qui » sont au-dessous du ciel , sans en excepter même » LES HOMMES, et ne s'était réservé la providence » immédiate que des choses qui sont dans les » cieux^. » La grâce n'était pas mieux traitée. « On » la regarde aujourd'hui » (remarquez que c'est toujours la foi d'aujourd'hui que le ministre reçoit, et vous en verrez d'autres exemples) « la grâce «donc, qu'on regarde aujourd'hui avec raison » comme un des plus importants articles de la reli- » gion , jusqu'au temps de saint Augustin était en- » tièrement informe. » Ce mot d'informe lui plaît, puisque même il l'attribue à la Trinité; et l'on verra comme il s'embarrasse en tâchant de se démêler de cette expression insensée. Mais peut-être que les erreurs qu'on avait sur la matière de la grâce, avant le temps de saint Augustin, étaient médiocres? Point du tout : « Les uns étaient stoïciens et » manichéens; d'autres étaient purs pélagiens; les » PLUS orthodoxes ont été semi-pélagiens ; « ils sont tous par conséquent convaincus d'erreurs sur des matières si essentielles. Il en dit autant du péché originel. Quoi plus? « La satisfaction de Jésus- » Christ, ce dogme si important, si fondamental et » si clairement révélé par l'Ecriture , est demeuré » SI informe jusqu'au quatrième siècle, ([u'à peine » peut-on rencontrer un ou deux passages qui l'ex- » pliquent bien\ » On trouve même dans saint Cyprien « des choses très-injurieuses à cette doc- » trine : et pour la justilicaiion , les Pères n'en » disent rien, ou ce qu'ils disent est faux, mal » digéré et imparfait''. » Prenez garde : ce ne sont pas ici des sentiments particuliers , mais partout les OPINIONS régnantes, et la théologie du temps. Il ne dit pas quelques-uns, mais tous, et les Pères en général. Il ne dit pas : on s'expliquait mal, ou
1. Tnb., Lelt. VI, p. 223; Art. 1, 2. 3, 4, p. 227, 237, 252, 276,
— 2. Tab.. Lell. vi, p. 226, etc. — 3. Lelt. v, p. 49. — 4. Idem.
— 5. Idid.
SIXIKME HT DERNIER AVERTISSEMENT
l'on parlait avant les disputes avec moins tie précaution : mais on croyait, on ne croya'U pas; et il s'agit de la foi. Enlin l'ignorance de l'ancienne Eglise allait jusqu'aux ])renHers princi|u;s; et la loi n'était pas uiénie arrivée à sa perfection « dans » le dogme d'un Dieu unique , tout-puissant , tout » sage , tout bon, infini et inliniment parfait'. » On a varié sur des points si essentiels et si connus, comme sur tous les autres, quoiqu'il n'y ait « point » d'endroit où les Pères de l'Eglise auraient dû » être plus uniformes et plus exem]ils de variations » que celui-là, s'y exerçant perpétuellement dans » leurs disputes contre les païens. » Tous les savants sont d'accord qu'on a parlé plus correctement et avec plus de précision des choses dont on avait à disputer, que des autres, parce que la dispute même excitait l'esprit : mais il n'y a que pour les Pères des trois premiers siècles que cette règle trompe; et ils avaient l'esprit si bouché, même dans les choses de Dieu, qu'ils ignoraient jusqu'à celles qu'ils avaient tous les jours à traiter avec les païens, et mônjo son unité et sa perfection inlinie. Nous le verrons mieux tout à l'heure; puisqu'on nous dira nettement qu'ils ne le croyaient ni immuable, ni indivisible. Je ne m'étonne donc pas, si, en parlant des Pères de ces premiers siècles, le ministre les a appelés de pauvres llu'olugicns qui ne volaient, que rez-pied rcz-terre. Quand il voudra néanmoins, ce seront des aigles , et les plus purs de tous les docteurs. Mais on voit en tous ces endroits-là comme il les abime. Et comment auraientils pu s'en sauver, puisqu'ils n'étudiaient pas l'Ecriture sur les matières les plus importâmes, comme sur celles de la gràce'^, et qu'en général il ne parait pas qu'ils se soient beaucoup attachés à cette lecture^, se remplissant seulement de celle des platoniciens? Que de redites importunes! dira M. Jurieu. Il est vrai, ce sont des redites. J'ai relevé toutes ces erreurs de M. Jurieu dans mon premier Avertissement ; mais je ne vois pas qu'on puisse, sans les réi}éter, lui faire voir qu'il ne songe seulement pas à y faire la moindre réponse dans l'ouvrage qu'il vient de donner pour sa défense. Pourquoi? Est-ce peut-être que ces matières ne regardent pas d'assez près l'essence de la religion? Mais c'en sont les fondements. Ou bien est-ce qu'elles no regardent pas le socinianisme dont M. Jurieu fait le Tableau? Mais il sait bien le contraire : et dans ce même Tableau il reproche aux sociniens toutes ces erreurs \ Pourquoi donc se tait-il sur ces points, si ce n'est qu'il évite encore autant qu'il peut M. de Meaux? ce lui serait trop d'affaires de chercher des faux-fuyants à tous les mauvais pas où il s'engage: il ne s'attache qu'à la Trinité ; et il espère se sauver mieux parmi les ténèbres d'un mystère si impénétrable. Il reste donc à lui faire voir qu'il s'y abime plus visiblement que dans les autres articles , et que ses excuses sont de nouveaux crimes. Rendezvous attentifs : voici le nœud. La matière est haute; et quelque ordre qu'on y apporte, elle échappe si on ne la suit : mais , pour abréger la dispute, on convaincra le ministre par ses propres paroles.
ÏV. Ancienne et Jioucclle doctrine du ministre également pleine de blasphèmes. — Il demeure
1. Lelt. VI, p. 46 — 2. Letl.vii, p. 50; /. Av., >i. 15. — 3. /.
Av., )i. 16. — 4. Tab., LeU. 1, 2, etc.
d'accord d'avoir dit, dans ses Lettres de 1689, que selon la doctrine des anciens, qu'il trouve du moins lolérable, « l'elfusion do la sagesse, (]ui se lit au )i commencement du monde, fut ce qui donna la B dernière perfection, et pour ainsi dire, la parfaite » existence au Verbe et à la seconde ])ersonne de la » Trinité'. » Il n'en faut pas davantage. Le Verbe avait donc manqué dans l'éternité tout entière de sa dernière perfection. Or, ce qui manque de sa perfection, visiblement n'est pas Dieu. Quand il la recevrait dans la suite, il ne le serait non plus, puisqu'il serait muable et changeant. Le Fils de Dieu n'est donc Dieu, dans cette suiiposition que le ministre tolère, ni avant la création, puisqu'il n'avait pas sa dernière perfection , ni depuis puisqu'il l'a reçue alors de nouveau. N'est-ce pas assez blasphémer, que d'enseigner ou de tolérer de pareils sentiments?
Il s'excuse d'un autre blasphème en cette sorte. Voici ses paroles : J'ai dit dans la sixième Lettre pastorale de 1689, que , selon Terlullien, avec qui il veut (lue les autres anciens soient d'accord, le Fils de Dieu n'a été personne distincte de celle du Père qu'un peu avant la création'^. Voilà un second blasphème assez évident; mais voici comme il s'en tire : Personne distincte, dit-il''', c'est-à-dire, personne développée et parfaitement née. Mais, pour lui ôter ce dernier refuge et ne lui laisser aucune évasion, je lui réponds en deux mots : premièrement, que ce n'est pas là ce qu'il avait dit; secondement, que ce qu'il veut avoir dit ne vaut pas mieux.
V. Que le ministre a changé son système de 1689. Les vaines distinctions qu'il a tâché d'introduire. Son prétendu développement du Verbe divin. — Premièrement donc , ce n'est pas là ce qu'il avait dit dans ses Lettres de 1689, puisqu'il y avait dit en termes exprès : « Que le Verbe n'est pas » éternel en tant que Fils; qu'il n'était pas une » personne; que la génération du Verbe n'est pas » éternelle; que la génération de la personne du » Verbe fut faite au commencement du monde; » que la Trinité des Personnes ne commença qu'a- » lors , et qu'il y avait trois Personnes distinctes à » la vérité, mais engendrées et produites dans le » temps, en sorte Qu'elles en venaient à une exis- » tence actuelle'' : » après quoi il ne faut plus s'étonner qu'on les ait fait inégales : comment eussent-elles pu être égales , puisqu'elles n'étaient pas coéternelles? M. Jurieu fait dire tout cela aux anciens'. M. Jurieu soutient qu'il n'y a rien là d'essentiel et de fondamental'''. Il faut être bien assuré de faire passer tout ce qu'on veut, pour croire qu'on puisse réduire tant d'impiétés à un bon sens.
Il distingue néanmoins : la personne du Fils de Dieu n'était pas encore, et, pour parler plus généralement, la Trinité des personnes n'était pas encore : la Trinité des personnes développées ; il l'accorde : la Trinité des personnes véritablement distinguées en elles-mêmes, mais non encore enfantées ni développées; il le nie.
Nous verrons bientôt l'impiété de cette doctrine dans son fond : mais maintenant , pour nous alta-
1. Tab., Lett. iv , p. 238. —2. Letl. vi de 16S9, p. 44; Tabl., Letl. VI, p. 260. — 3. Idem. — 4. Lelt. vi de I68y , p. 44, 45, 4(J. —5. /. .\vert., u. 10. — 6. P. 44.
ETAT PRESENT DES CONTROVERSES ET DE LA RELIGION PROTESTANTE
cher seulement aux lennes, je lui demande en un mot, si distincte ne voulait dire que développée, que n'usait-il de ce dernier terme? que ne disait-il clairement que dans l'opinion des anciens la personne du Fils et celle du Saint-Esprit n'étaient pas encore développées, ce qui lui parait innocent; au lieu de dire distinctes, qui lui parait criminel et insoutenable?
C'est , dit-il', que/(!r«is à expliquer bi'iècement ce sentiment des Pères, n'ayant aucun intérêt alors de l'expliquer plus au long. Il n'y avait aucun intérêt ! C'est tout le contraire : car une des choses qu'il s'était le plus proposé, dans les Lettres dont nous parlons, était de faire voir aux sociniens et à ceux qui les tolèrent, qu'il ne leur donnait aucun avantage en tolérant les Pères des trois premiers siècles : et puisqu'il mettait le dénouement à leur l'aire dire que la personne du Verbe était dans le sein de son Père, comme un enfant dans celui de sa mère, formé et distinct, mais non encore enfanté ni déceluppé; lui eùt-il coûté davantage de dire développé, que de dire distingué? Et pourquoi n'avoir pas donné d'abord à une si grande difficulté une solution si facile, où il n'eût fallu que trois mots?
VI. Qu'en 1689 le ministre ne faisait du Fils de Dieu qu'un germe imparfait , et non une personne. — Mais, ajoute votre ministre, je m'étais assez expliqué, puisque j'avais dit que le Verbe était caché dans le sein de son Père comme sapience : et, poursuit-il, ce qui est caché est pourtant, et existe comme une personne'-. Il dissimule ce qu'il avait dit, que ce Verbe, qui était caché dans le sein du Père comme sapience, élait seulement son Fils et son Verbe en germe et en semence. Or, ce qui estti» germe et une semence, visiblement n'est pas une personne; le Fils de Dieu n'était donc pas une personne selon M. Jurieu. Il tronque et il falsifie ses propres paroles ; que faut-il donc espérer qu'il laisse dorénavant en son entier?
On voit plus clair que le jour qu'il ne lui reste aucune défense ; car, pour entrer dans le fond de son raisonnement il sait bien qu'une chose peut être dans une autre, ou en acte et selon sa forme, ou en puissance et selon ses principes , comme l'épi dans le grain, l'arbre dans son pépin ou dans son noyau, un animal dans son germe, tous les ouvrages dont l'univers est composé dans leurs principes primordiaux. Ce n'était donc pas assez à M. Jurieu de dire que le Fils de Dieu fût caché dans le sein de son Père; les ariens mêmes disaient selon lui, qu'il y était caché en puissance^ : et pour fermer la bouche aux sociniens et aux tolérants leurs amis, il fallait avoir expliqué, que si le Verbe était caché dans le sein du Père, ce n'était pas en puissance , comme l'enfant est dans le germe et dans l'embryon; mais en effet et en acte, comme il est après sa conception ou sa naissance. Mais, loin de le dire ainsi , ou plutôt de le faire dire aux anciens, M. Jurieu dit tout le contraire dans l'endroit même qu'il cite pour se justifier : et il en conclut un peu après, qu'on devait se représenter Dieu comme muable et divisible, ch.\.nge.\nt ce germe de SON Fils en une personne'*. Ainsi selon les anciens,
1. T'ib., Lett. VI, p. 238. — 2. Tah., p. 260; Lett. vi de 16S9. p. 44. — 3 Tah., Lett. vi, p. 275. — 4. Tab., Lett. vi , p. 46; l. Averl., n. 14.
approuvés ou tolérés par M. Jurieu, il ne m'importe, le Fils de Dieu était éternellement dans le sein de son Père comme un germe, comme une semence, et non pas comme une personne; et ce germe ne fut changé en une personne que dans le temps. Qui ne voit manifestement que faire parler ainsi les anciens, c'est les faire blasphémer; et qu'approuver ou tolérer ces expositions de la foi , comme M. Jurieu les veut appeler, c'est blasphémer soi-iuôme?
VII. Que le miiiistre se dédit, et que ce qu'il dit de nouveau ne vaut pas mieux : sa double génération attribuée au Verbe divin. — Il en est de même des autres pensées que le ministre attribue aux Pères. Par exemple, il leur faisait nier l'éternité de la génération du Fils : il s'explique : l'éternité de la seconde génération, il l'avoue ; de la première, il le nie'. Il fallait donc deviner ces deux générations dont il ne disait pas un seul mot; reconnaître dans une seule personne selon la divinité deux générations proprement dites, et croire que le Père éternel avait engendré son Fils à deux fois.
Les autres opinions que le ministre avait imputées aux saints docteurs ne sont pas mieux excusées; et il n'y a personne qui ne voie que ce qu'il dit aujourd'hui dans son Tableau est une réformation, et non pas une explication de son Système. Pitoyable réformation, puisque, loin de le relever du blasphème dont il a été convaincu, elle l'y enfonce de nouveau , comme on va voir !
VIII. Le Fils de Dieu dans le sein du Père comme xin enfant avant sa naissance : que le ministre entend cela au pied de la lettre : que sa doctrine est contraire selon lui-même à l'immutabilité de Dieu. — Il faut donc expliquer le nouveau mystère de cet enveloppement et développement du "Verbe , de sa conception et de sa sortie hors des entrailles de son Père, et de sa double nativité, l'une éternelle, mais imparfaite; l'autre parfaite, mais temporelle et arrivée seulement un peu avant la création du monde ; car c'est là tout le dénouement que donne M. Jurieu à la théologie des anciens ; et il est temps d'en démontrer la visible absurdité selon lui-même.
En effet, voici comme il parle- : « Cette pensée » des anciens, » celte double nativité et ce nouveau développement du Verbe , « dans le sens métapho- « rique est belle et bonne; mais dans le sens pro- » pre , comme ces anciens le prenaient, elle ne 1) s'accorde pas avec l'idée de la parfaite immuta- 1) bilité de Dieu. »
Il n'y a ici qu'à ouvrir les yeux pour voir l'égarement de notre ministre. Cette double génération ou ce développement du Verbe , à le prendre proprement, est si absurde qu'il n'entrera jamais dans les esprits. Car qui pourrait croire qu'un Dieu s'enveloppe et se développe selon sa nature divine, ou que le Père engendre son Verbe à deux fois? Il ne faut qu'ouvrir seulement l'Evangile de saint Jean, pour y remarquer que s'il est engendré deux fois, l'une de ces générations le regardait dans l'éternité comme Dieu , et l'autre dans le temps en tant qu'homme. Mais que comme Verbe il ait pu être engendré deux fois, et qu'il fallût au pied de la lettre le développer du sein paternel, comme un
1. Lett. VI de 16Sy; Tab., Lett. vi . — S. Tab., Lett. vi, p. 266.
SIXIÈME KT DERNIER AVERTISSEMENT
enfant de celui de sa môrc; c'était dans celte divine et immuable gùnôralion une imperfection si visible et si indigne de Dieu , qu'il faudrait ôtrc insensé pour le dire ainsi dans le sens propre.
C'est pourquoi le docteur Bullus, le plus savant des jirolestanls dans cette matière, lorsqu'il a vu dans cinq ou six Pércs (car il n'en met pas davantage) cette double génération, avait entendu la seconde d'une (jàu'ralion vu'laphorique , qui ne signitie autre ciiose, que son opération extérieure, et la manifestation de ses desseins éternels par la création de l'univers, à la manière que nous verrons si clairement dans la suite, qu'il n'y aura pas moyen d'en disconvenir. Aussi M. Jurieu est-il déjà d'accord avec nous, que cette pensée des anciens est irréprochable en ce sens. Cependant il refuse de la suivre; et obstiné à trouver dans les anciens l'erreur dont un si savant protestant les avait si clairement justifiés, « pour moi, dit-il', je » tiens pour certain qu'il n'y a point là de méta- » phore. » Et un peu plus haut" : « J'entends tout » cela sans figure; et je comprends que ces tliéolo- » giens (ce sont les Pères des trois premiers siè- » clés) ont cru que les deux Personnes divines , le » Fils et le Saint-Esprit, étaient renfermées dans le » sein de la première, comme un enfant est enfermé » dans le sein de sa mère, parfait de tous ses » membres, ayant vie, être, mouvement et action; » mais n'étant pas encore développé et séparé de la » mère. »
Mais s'il faut prendre au pied de la lettre et sans figure, comme le ministre nous y veut contraindre, tout ce qu'il vient de raconter; il y a donc , comme dans la mère et dans son enfant lorsqu'il vient au monde, un double changement en Dieu; un dans le Père qui développe ce qui était enfermé dans ses entrailles; un dans le Fils qui est séparé et développé de ces entrailles paternelles : et on ôte également au Père et au Fils la parfaite simplicité et immutabilité de leur être.
IX. Que le minisire introduit un Dieu muable et corporel. — Après ces extravagances , qu'on nous débite comme des oracles , le ministre m'avertit sérieusement « de ne continuer pas à harceler la » théologie des Pères par des conséquences , en di- » sant que selon le sentiment que je leur attribue , » il faut que la Trinité soit nouvelle et non éter- » nelle; que Dieu soit muable; qu'il faut que Dieu » i)uisse s'étendre et se resserrer^. » Voilà des objections contre sa doctrine qui sans doute sont considérables; mais il les résout en un mot. Tout cela est chicane, dit-il. C'en est fait, l'oracle a parlé. Mais est-ce chicane de dire que celui qui ouvre son sein, et qui développe ce qu'il y tenait enfermé , et celui qui sort de ce sein où il était auparavant, aient ce double défaut d'être muables et divisibles? Je le demande à tout homme qui a les premiers principes de l'intelligence.
X. Démonstration , que Dieu et le Verbe, dès les trois premiers siècles sont 7nuables , imparfaits et corporels, selon la supposition du ministre. — Pour la mutabilité, la chose est claire. Le ministre demeure d'accord que, dans la supposition qu'il attribue aux anciens, « l'effusion faite dans le temps » de la Sagesse divine donna la DEnNiÈRE perfec-
1. Tab.,Lett. vi,p. 266.-2. Idem, p. 255. — 3. Ibid.,p. 26<j.
» TioN, et pour ainsi dire, la parfaite existence au » Verbe et à la seconde personne de la divinité. » Sur ce fondement je raisonne ainsi. Ce qui reçoit de nouveau sa dernière perfection, en termes formels, est changé : or, dans la supposition de M. Jurieu', la seconde personne reçoit de nouveau sa dernière perfection; donc dans cette supposition la seconde personne en termes formels est changée. Vous le voyez, mes chers frères. J'aime mieux tomber dans la sécheresse d'un argument en forme, que de donner lieu, quoique sans sujet, à votre ministre, de dire que j'exagère et que je fais le déclamaleur.
Voulez-vous ouïr un autre argument également clair? Ecoutez ce qu'on attribue à Tertullien et aux autres Pères^. « Dieu dit : Que la lumière soit, » voilà la seconde génération du Fils : ce que Ter- » lullicn appelle la parfaite naissance du Verbe, et » qui fait voir qu'il en reconnaissait une autre im- » PARFAITE en comparaison de celle-ci : c'était la » génération éternelle, par laquelle le Verbe en » tant qu'entendement et raison divine était en Dieu » éternellement, bien distingué à la vérité de la » personne du Père , mais encore enveloppé. » Demeurons-en là, et disons : Ce qui passe d'un étal imparfait à un état parfait, change d'état : mais dans celte supposition le Fils de Dieu passe d'un état imparfait à un état parfait; par conséquent le Fils de Dieu change d'état. Il passe manifestement de l'imparfait au parfait; qui est, non par conséquence, mais précisément et selon la définiliun, ce qu'on appelle changer.
Et remarquez que son étal imparfait est celui où il était mis par sa naissance éternelle : c'est cet état qu'on regarde comme imparfait, à comparaison de celui où il est élevé dans le temps et au commencement du monde. Dieu donc dans l'éternité a engendré un Fils imparfait, qui a acquis sa perfection avec le temps. Si ce n'est pas là blasphémer en termes formels contre le Père et le Fils, je ne sais plus ce que c'est.
Enlin, c'est trop disputer; et il n'y a qu'à répéter au ministre ce qu'il écrivait en 1689, que « les an- » ciens représentaient Dieu comme muable et divi- » sible, changeant ce germe de son Fils en une » personne, et donnant une portion de sa substance » pour son Fils sans la détacher de soi^. » Qu'y a-l-il de plus scandaleux et de plus im[)ie tout ensemble, que de réduire le Fils de Dieu à l'imperfection d'un ijerme et d'une semence, comme il parle? Mais n'est-ce pas clairement et en termes assez formels le reconnaître muable, et faire un Dieu changeant et un Dieu changé? Mais que fallait-il davantage pour faire un Dieu corporel, que de l'avouer divisible , et de lui attribuer des divisions et des portions de substance? Où réduit-on le christianisme? et ose-t-on se vanter de confondre les sociniens, lorsqu'on dit que de semlilables blasphèmes ne ruinent pas le fondement de la foi?
XI. Que le ministre, en s' expliquant en 16110 et dans son, Tableau, met le comble à ses erreurs : passage plein d'impiété et d^absurdité. — Voilà ce qu'il écrivait en 1689; et loin de corriger ces blasphèmes dans une Lettre ([u'il compose exprès pour s'en jus-
1. Tah., LcU. VI, p. 259.-2. Idem. — 3. Ltlt. vi, 1689. /. Avert., n. 14.
ÉTAT PRÉSENT DES CONTROVERSES ET DE LA RELIGION PROTESTANTE
tifier, il y assure de nouveau que la seconde nativité du Verbe est sa parfaite nativité', et que la première est plutôt une conception qu'un enfantement parfait^. Ce n'est pas tout : par cette seconde nativité , de sagesse il est demnu Verbe, et personne parfaitement nc'e^ ; par conséquent quelque chose de plus fait et de plus formé qu'il n'était auparavant : en sorte « que la Trinité a pris dans cette » naissance son être développé et parfait : ce qui a » fait croire aux docteurs des trois premiers siècles, » qu'ils étaient en droit de compter la naissance de » la Trinité de ce qu'ils appelaient sa parfaite nati- » vité^. » Non content d'avoir proféré tant d'impiétés , il y met le comble en cette sorte : « A Dieu » ne plaise, dit-iP, que je voulusse porter ma com- » plaisance pour cette théologie des anciens jusqu'à » l'adopter ni même la tolérer aujourd'hui ! on doit » pourtant bien remarquer que l'on ne saurait ré- » futer par l'Ecriture cette théologie bizarre des )) anciens; et c'est une raison pourquoi on ne leur » en saurait faire une hérésie. Il n'y a que la seule » idée que nous avons aujourd'hui de la parfaite » immutabilité de Dieu, qui nous fasse voir la » fausseté de cette hypothèse : or nous n'avons » celte idée de la parfaite et entière immutabilité de » Dieu, que des lumières naturelles qu'une mau- » vaise philosophie peut obscurcir. "
XII. Etrange idée du ministre sur l' imniulabilité de Dieu; que la foi en est nouvelle dans l'Eglise , et que nous ne l'avons point par les Ecritures, mais par la seule philosophie. — On ne sait en vérité par où commencer pour démontrer l'impiété de ce discours. Mais ce qui frappe d'abord, c'est que les anciens croyaient Dieu véritablement muable; et ce qui passe toute absurdité, que la parfaite immutabilité de Dieu est une idée d'aujourd'hui. Elle n'était pas hier : elle est nouvelle dans l'Eglise, et ne doit pas être rangée au nombre de ces vérités qui ont toujours été crues, et partout : quod ubique, quod semper. Mais ce qu'il y a de plus absurde et de plus impie , c'est qu'elle est nouvelle non-seulement à l'Église primitive , mais encore aus pro- ■ phètes et aux apôtres; puisque, selon M. Jurieu, on ne peut réfuter par l'Ecriture cette bizarre théologie des anciens. Ce n'est que des philosophes que nous prenons celte idée que nous avons aujourd'hui de la parfaite immutabilité de Dieu : sans la philosophie, la doctrine des chrétiens sur un attribut aussi essentiel à Dieu serait imparfaite. Croire ce premier être muable, ce n'est pas une erreur contre la foi : c'est, si l'on veut, une erreur ou une hérésie philosophique, laquelle n'est point contraire à la révélation : les philosoi)hes ont mieux connu Dieu que les chrétiens, et mieux que Dieu lui-même ne s'est fait connaître par son Ecriture.