‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 7 sur 631 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

Erreur du ministre, qui ne veut voir la parfaite immutabilité de Dieu ni dans les Pcrcs ni daiis l'Ecriture

XIII. Passages des trois premiers siècles sur la parfaite immutabilité de Dieu : que le ministre ne connaît rien dans l'antiquité. — C'est bien là en

1. Tab.. Lett. VI, p. 259, 261. — 2. Idem, p. 283, 362. — 3. Ibid., p. 233, 285. — -1. Ibid., p. 260, 261. — 5. Ibid., p. 268.

vérité le discours d'un homme qui ne sait plus ce qu'il dit, et qui en faisant le savant n'a rien lu de l'antiquité qu'en courant, et dans un esprit de dispute. Car s'il avait lu posément le seul livre de Tertullien contre Praxéas, il y aurait trouvé ces paroles sur la personne du Fils de Dieu : « Etant » Dieu, il faut le croire immuable et incapable de » recevoir une nouvelle forme, parce qu'il est éter- » neP. » Mais qu'est-ce encore, selon cet auteur, que d'être immuable et éternel? « C'est ne pouvoir » être transfiguré ou changé en une autre forme, 1) parce que toute transliguration est la mort de ce » qui était auparavant. Car, poursuit-il, tout ce qui » est transformé cesse d'être ce qu'il était, et com- » mence d'être ce qu'il n'était pas : mais Dieu ne » cesse point d'être, ni ne peut être autre chose « que ce qu'il était. » Je voudrais bien demander à M. Jurieu si ses métaphysiciens d'aiyourd'/iwi dont il veut tenir cette belle idée de la parfaite immutabilité de Dieu, plutôt que de l'Ecriture et de l'ancienne et constante tradition de l'Eglise , lui en ont parlé plus précisément que ne vient de faire cet ancien auteur? Et si ce n'est pas assez, il ajoute encore, « que la parole qui est Dieu, et la parole de » Dieu demeure éternellement , et persévère tou- » jours dans sa propre forme. » Voilà celui qui , selon M. Jurieu, introduit un Verbe qui achève de se former avec le lenips : voilà comme il ignorait l'immutabilité de Dieu, et en particulier celle de son Fils. Il conclut l'immulabilitô de ce qu'il est, par l'immulabilité de ce qu'il dit. L'auteur du livre de la Triiiité , qu'on croit être Novatien , suit les idées de Tertullien, et déclare comme lui, que tout ce qui change est mortel par cet endroit-là-. Il faudrait donc ôter aux anciens avec l'idée de l'immutabilité celle de l'éternité de Dieu , dont la racine , pour ainsi parler, est son être toujours immuable. De là vient qu'en disputant contre ceux qui mettaient la matière éternelle, ces graves théologiens leur démontraient qu'elle ne pouvait l'être, parce qu'elle était sujette aux changements. Tertullien soutient contre Hermogène^, « que si la matière est éter- 1) nelle, elle est immuable et inconvertible, inca- » pable de tout changement; parce que ce qui est » éternel perdait son éternité , s'il devenait autre » chose que ce qu'il était. Ce qui fait Dieu, pour- » suit-il, c'est qu'il est toujours ce qu'il est : de » sorte que si la matière reçoit quelque change- » ment, la forme qu'elle avait est morte; ainsi elle » aurait perdu son éternité : mais l'éternité ne peut » se perdre. » Remarquez qu'il ne s'agit pas de changer quant à la substance et à l'être, mais quant aux manières d'être; puisque c'est en présupposant que la matière n'était point muable dans le fond de son être, qu'on procède à faire voir qu'elle ne peut l'être en rien , et qu'on ne peut rien lui ajouter. Théophile d'Antioche procède de même * : ic Parce que Dieu est ingénérable, c'est-à-dire, » éternel , il est aussi inaltérable. Si donc la ma- » tière était éternelle , comme le disent les platoni- » ciens, elle ne pourrait recevoir aucune altération, » et serait égale à Dieu ; car ce qui se fait et ce qui " cotiimence est capable de changement et d'altéra- » tien : mais ce qui est éternel est incapable de l'un

1. Adi\ Prax., n. 27.-2. De Triii., c. i. — 3. Coin. Herni., c. 12. — 4. Lib. n. ad Autol.

SIXIÈMK ET DERNIER AVERTISSEMENT

» et de l'aulrc. » Athônagorc dit aussi que « la di- » vinilé est immortelle, incapable de mouvement et » d"allrraliuii'; » ce qui em|iortc non-seulement l'immutabililô dans le l'ond de rèlrc, mais encore dans les ijualités et universelleinent en tout : d'où il conclut que le monde ne peut ôlre Uieu , parce qu'il n'a rien de tout cela. Il ne faut pas oublier que CCS passages sont tirés des mêmes endroits , d'où le ministre conclut ces prétendus cbangements dans Dieu et dans son Verbe. Tour se former une idée parfaite de l'immulabilitô de Dieu, il ne faut que ce [letit mot de saint Justin^ : Qu'esl-ce que Dieu? et il répond : « C'est celui qui est toujours le » môme , et toujours de mémo façon , et qui est la I) cause de tout; » ce qui exclut tout changement, et dans le fond et dans les manières : et cela est tellement l'essence de Dieu, qu'on en compose sa délinition. Les autres anciens ne parlent pas moins clairement; et si occupé de toute autre chose , que de l'amour de la vérité, le minisire ne veut pas se donner la peine de la chercher où elle est à toutes les pages , Bullus et son Scultet lui auraient montré dans tous les auteurs qu'il allègue, dans saint llippolyle, dans saint Justin, dans Athénagore , dans saint Théophile d'Antiochc, et dans saint Clément d'Alexandrie, que non-seulement le Père, mais encore nommément le Fils, es( inallérable, immuable, impassible, incapable de nouveauté, sans aimmencemenl^ : et quand ils disent sans commencement, ils ne disent pas seulement que lui-môme ne commence pas, mais encore que rien ne commence en lui, comme ils viennent de nous l'expliquer : et c'est pourquoi ils joignent ordinairement à celte idée celle de tout parfait , TiavTs)>-/ii; , pour montrer qu'on ne peut rien ajouter ni diminuer en Dieu : ce qui renferme la très-parfaite immutabilité de son être. La voilà donc dans les plus anciens auteurs, cette parfaite immutabilité, que le ministre ne veut savoir que d'aujourd'hui; et la voilà dans tous ceux où il croit trouver le contraire, sans même qu'on puisse réfuter par l'Ecriture leur bizarre théologie, comme il l'appelle.

XIV. Que les anciens ont vu da7is l'Ecriture la parfaite immutabilité de Dieu. — Il ne veut donc pas que TertuUien, lorsqu'il a dit avec tant de force , que « Dieu ne change jamais , ni ne peut » être autre chose que ce qu'il était, à cause qu'il » est éternel, » ait puisé cette belle idée de l'endroit où Dieu se nomme lui-même Celui qui est''; c'eslà-dire, non-seulement celui qui est de lui-même, et celui qui est éternellement , mais encore celui (|ui est éternellement tout ce qu'il est; qui n'est point aujourd'hui une chose et demain une autre, mais qui est toujours parfaitement le même. Il ne veut pas qye les anciens aient entendu la belle interprétation que le pro])hcle Malacbie a donnée à celte parole : Celui qui est, lors((u'il fait encore dire à Dieu : Je suis le Seigneur, le Jéhovah, et celui (pii est, et je ne change point^, c'est-à-dire manifestement, je ne change en rien , parce que je suis celui qui est; ce que je ne serais plus si je cessais un seul moment d'être ce que j'ai toujours été;

1. T.ei/at. pro Christ, ad cale. Op. S. Just., p. 299. — 2. Dial. lUiil Tryph.. p. 105. - 3. ScuU. M,-dut. PP., l. part., p. 7, 107, 114, 198, etc. Just.Apol. I, n. 6, p. 45. Dial. cum Tryph. supra. Atlieii. opud Jusl. Clem. Alfx. Slrom., 4, 7. p. 703. Hip. Col/net. Anast. — 4. Exod., in, 14. — 5. Mai., ni. G.

OU, ce qui est la même chose, si je commençais à être ce que je n'étais ]ias.

Si on veut dire que l'antiquité n'ait pas vu un sens si clair dans les deux passages qu'on vient de citer, il faut donc encore les effacer du livre de Novalien', qui en cimclut que Dieu conserve toujours son étal, sa qualité, et en un mot tout ce qu'il est : il faudra dire encore que les saints docteurs n'auront pas vu dans saint Jacques , que le Père des lumières ne reçoit ni de mutation , ni d'ombre de cliangemenl- : ou il faudra que saint Jacques, à cause qu'il n'avait pas ouï ces philosophes d'aujourd'hui , qui ont appris à M. Jurieu de si belles choses sur la perfection de Dieu , n'ait pu nous donner comme eux une exacte idée de la parfaite exemption de tout changement, pendant que par ses paroles il en exclut jusqu'à l'ombre, et qu'il ne peut soufTrir dans l'immutabililé de Dieu la moindre tache de nouveauté qui en ternisse l'éclat. Voilà ce qu'il faut penser pour écrire ce qu'a écrit votre ministre. Peul-on dans un docteur, pour ne pas dire dans un prophète, un plus profond étourdissement?

XV. Que r immutabilité du Fils de Dieu paraît aussi dans l'Ecrilnre. — Dira-t-il qu'un démontre bien dans les Ecritures la parfaite immutabilité de Dieu, mais non pas celle de son Fils? le Fils n'est donc pas Dieu, ou il est un autre Dieu que le Père; et il faudra reconnaître un Dieu qui sera parfaitement immuable, el un Dieu qui ne le sera qu'imparfaitement. Mais que veut donc dire ce verset du Psaume, que saint Paul, assurément très-bon interprèle, applique directement à la personne du Fils de Dieu : Pour vous , Seigneur, vous êtes toujours le même^, el toujours ce que vous êtes? Par où il nous fait entendre ce qu'il avait dit au commencement de l'Epitre, qu'il était rectal de la gloire , et l'empreinte de la substance de son Père'' : par conséquent également grand , également éternel , également immuable en tout ce qu'il est.

XVI. Que le ministre rejette sa propre confession de foi , lorsqu'il ne veut pas reconnaître l'immutabilité de Dieu dans l'Ecriture. — Le ministre veutil renoncer à convaincre les sociniens par tous ces passages de l'Ecriture? Mais veul-il renoncer encore à prouver par l'Ecriture ses propres articles de foi ? Lisons la Confession des prétendus réformés; nous y trouverons en tôle, que Dieu est une seule et simple essence , spirituelle , éternelle , immuable ^. Il n'en faut pas davantage : fermons le livre. Le ministre veut-il se dédire de la maxime constante de sa religion, que tous les articles de foi, principalement les articles aussi essentiels que celui-ci , sont prouvés, et clairement prouvés par l'Ecriture? Il doit donc, selon lui-môme, être bien prouvé par l'Ecriture, que Dieu est parfaitement immuable; et si cette vérité y est claire contre M. Jurieu, les Pères à qui il la fait nier sont bien réfutés.

XVII. Que les passages qui proucent l'immutabilité de Dieu , la prouvent parfaite : chicane du ministre. — Il lui reste pourtant encore une écha|ipaloirc : car il est vrai qu'il ne s'est pas engagé à nier qu'on puisse prouver par l'Ecriture l'immutabilité en général, mais la parfaite immutabilité*.

1. De Trin.,cap. 4. — 2. Jac, i. 17. — 3. Ps. et. 26; H.b.. i. 10, 11.— 4. Idem, I, 3. -.5. Conf. de foi, Arl. 1.— «. Tab., Lett. VI, p. 268.

ÉTAT PRÉSENT DES CONTROVERSES ET DE LA RELIGION PROTESTANTE

Basse et pitoyable chicane s'il en fut jamais; puisque ce nom d'immuable, exclusif de tout changement, consiste dans l'indivisible comme celui d'éternel , et ainsi de tous les noms divins il n'y en a point qui porte en lui-même plus sensiMement le caractère de perfection que celui-ci , où l'on voudrait mettre du plus ou du moins. On pourrait dire de même, et à plus forte raison, qu'on prouvera bien par l'Ecriture que Dieu est bon, mais non pas parfaitement bon; sage, mais non pas parfaitement sage; heureux, mais non pas parfaitement heureux; et pour ne rien oublier, parfait, mais non pas parfaitement parfait : et au lieu que nous concevons qu'il faut étendre naturellement tout ce qui se dit de Dieu , et toujours l'élever au sens le plus haut, parce que, quoi qu'on puisse dire ou penser de sa perfection , l'on demeure toujours infiniment au-dessous de ce qu'il est; ce nouveau docteur nous apprend, à l'exemple des sociniens, à tout ravilir et à tout restreindre, en sorte que, par les idées que Dieu nous donne de lui-même dans son Ecriture , nous ne puissions pas même comprendre sa parfaite immutabilité , c'est-à-dire, celui de ses attributs dont on peut moins le dépouiller, et sans lequel on ne sait plus ce que Dieu serait, puisque même il ne serait pas véritablement éternel.

XVIII. Si c'est faire Dieu immuable, que de ne le faire changer que dans les manières d'être : que le ministre tombe dans les mêmes erreurs qu'il reprend dans les sociniens. — Le ministre en revient toujours à l'enfant, qui sortant parfait du sein de sa mère, n'acquiert pas par sa naissance un nouvel être, mais une nouvelle manière d'être; ni il croit satisfaire à tout en disant que la seconde naissance du Fils de Dieu lui donne aussi comme à cet enfant nonun nouvel être, mais une nouvelle manière d'être'. Aveugle, qui ne voit pas que nous-mêmes quand nous changeons de pensées et de sentiments, nous ne changeons pas autrement que dans des manières d'être. N'est-ce donc pas une erreur d'attribuer à Dieu de tels changements? Ou bien serace une erreur légère que l'Ecriture ne rejette pas? Et nous faudra-t-il endurer cette tache et cette ombre en Dieu malgré la parole de saint Jacques ? Il faudra donc encore de ce côté-là donner gain de cause aux sociniens, puisque lorsqu'ils font changer Dieu de situation ou de sentiment et de pensée, ce que M. Juricu trouve si mauvais avec raison-, ils répondront qu'après tout, ils ne font point changer Dieu, en lui donnant ni un nouvel être ni une nouvelle substance; mais en lui donnant seulement de nouvelles manières d'être , c'est-à-dire, des mouvements, des sentiments et de^ pensées; ce qui ne dérogerait pas, selon le ministre Jurieu , à l'immutabilité que l'Ecriture nous a révélée. Mais tout cela est pitoyable; puisqu'enfin ces manières d'être qu'on supposerait de nouveau en Dieu , ou seraient peu dignes de sa nature; et en ce cas pourquoi les y mettre? ou , si elles en sont dignes, elles sont par conséquent infinies, immenses, et en un mot vraiment divines, dignes de toute adoration et de tout honneur : auquel cas Dieu n'est plus Dieu, si elles lui manquent un seul moment, comme il le faudrait supposer dans la doctrine que le ministre attribue aux saints. Car le Fils de Dieu serait-il,

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