CHAPITRE XIX
Du consentement de l'esprit, qui est le fruit du raisonnement.
Après le raisonnement suit le consentement de
l'esprit. C'est ce que nous avons appelé le jugement, autrement Yalfmnation ou la négation, c'està-dire la seconde opération de l'entendement.
Nous en 'avons traité dans la seconde partie : mais nous avons alors regardé ce consentement de l'esprit selon sa propre nature; maintenant nous le regardons en tant qu'il suit le raisonnement.
Mais comme les raisonnements sont de différente nature , il y a aussi diverses sortes de consentements de l'esprit : car, ou il est sans aucun doute et sans crainte de se tromper, ou il est avec doute ; ou il est accompagné d'une connaissance évidente, ou sans avoir cette connaissance, il cède à l'autorité de quelque personne croyable. Pour entendre tout ceci , démêlons ce que nous faisons à chaque preuve qui nous touche , et voyons premièrement ce que nous faisons dans les preuves tirées de raison.
La première chose que fait l'esprit , c'est d'entendre la bonté de la conséquence; ce qu'on sent actuellement , quand on a le sens droit , et oii on peut être aidé par les règles que nous avons vues.
Le consentement à la conséquence est égal dans l'argument démonstratif et dans le probable ; car la forme de l'un et de l'autre doit être bonne, autrement on ne conclut rien.
Les prémisses doivent aussi être véritables , et connues pour telles par l'esprit; et cette connaissance fait partie du consentement que donne l'esprit au raisonnement qu'il examine. Ainsi, toute la différence qu'il y a entre le consentement que l'esprit donne à une démonstration et celui qu'il donne à un argument purement probable, est que, dans la démonstration, l'esprit entend la chose clairement et absolument comme véritable , au lieu que , dans l'argument probable , il la voit non absolument comme vraie , mais comme prouvée par plus de moyens.
C'est pourquoi , dans la démonstration , le consentement ne souffre aucun doute ; et dans l'argument probable , encore que l'esprit voie qu'une chose a plus de raison en la comparant à une autre , comme il ne voit pas qu'elle soit absolument véritable en elle-même, il, demeure incertain à cet égard.
Ainsi , posé qu'un vaisseau ait trente pièces essentielles, celui qui les sait toutes avec leurs jointures et leurs usages peut faire une parfaite démonstration du vaisseau ; celui qui n'en sait que vingt, n'en peut raisonner qu'en doutant, non plus que celui qui n'en sait que dix; et on peut dire non plus absolument que ni l'un ni l'autre n'entend ce que c'est qu'un vaisseau , quoique celui qui en entend vingt soit assuré d'en savoir plus que l'autre.
Tel est le consentement que donne l'esprit aux preuves intérieures et tirées de la nature des choses.
On peut juger par là quel est celui qu'on donne aux arguments tirés de l'autorité. Car, ou l'esprit entend que l'autorité est infaillible , et alors il donne un consentement plein et absolu; ou il entend que l'autorité est douteuse , et alors le consentement qu'il donne à la chose est accompagné de doute.
Par exemple , si j'entends dire à trois ou quatre personnes seulement, que Gand est pris, je com-
LOGIQUE. — LIVRE TROISIÈME
mence à croire la chose, mais en doutant. Que si la nouvelle se confirme, et que tout le monde le mande positivement , je m'en tiens aussi assuré que si je l'avais vu moi-même.
Il faut pourtant remarquer que quand mon esprit consent à une vérité sur le rapport de quelqu'un, je dis plutôt que je le crois que je ne dis que je l'entends. Si un excellent mathématicien m'assure que dans un tel mois et à telle heure il paraîtra sur notre hémisphère une éclipse de soleil, je le crois sur sa parole. Je dirai que je l'entends, lorsque, instruit des principes, j'aurai fait le même calcul que lui.
C'est que le terme d'entendre n'est que pour les choses qu'on connaît en elles-mêmes, et non pour celles qu'on reçoit sur la foi d'autrui.
Quelques philosophes de ces derniers siècles ont mis le consentement de l'âme qui acquiesce à la vérité, ou le doute qui la tient en suspens, dans des actes de la volonté. Dans cette question il peut y avoir beaucoup de disputes de mots. Quoi qu'il en soit , il y a toujours quelque acte d'entendement qui précède cae actes de volonté, et il est plus raisonnable de mettre le consentement dans le principe que dans la suite, joint qu'il est naturel d'attribuer le consentement et le jugement à la faculté à laquelle il appartient de discerner, comme il est plus naturel d'attribuer le discernement à celle à qui appartient la connaissance.
Au reste, lorsque l'âme examine une vérité et y consent, nous ne remarquons en nous que ces actes de volonté; premièrement, la volonté d'examiner, qui cause l'attention : après, selon que nous entendons plus ou moins les choses en elles-mêmes, ou que nous voyons plus ou moins d'autorité dans ceux qui nous les rapportent : ou nous voulons examiner davantage, ou pleinement convaincus dans l'entendement , nous ne voulons plus que jouir de la vérité découverte.