‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 130 sur 609 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Des moyens de preuve tirés de la nature de la chose.

Les philosophes ont accoutumé de faire un dénombrement des moyens de preuves; tant de ceux qui sont tirés de l'intérieur ou de la nature de la chose , que de ceux qui sont tirés du dehors. C'est ce qui s'appelle lieux, en grec lopoi, qui ont donné le nom aux Topiques d'Aristote, que Cicéron a traduites, qui est un livre où ce philosophe a traité de ces lieux. C'est de là aussi que prennent leur nom les arguments qu'on appelle topiques.

On appelle ainsi les arguments probables, parce qu'ils se tirent ordinairement de ces lieux.

On les peut réduire à vingt, que nous allons expliquer en peu de mots.

Les deux premiers se tirent du nom. L'un se prend de Ye'tymologie, en latin notatio nominis, c'est-à-dire de la racine dont les mots sont dérivés; comme quand je dis : Si vous êtes roi, régnez; si vous êtes juge , juge::-.

L'autre approche de celui-là, et se prend des mots qui ont ensemble la même origine, qu'on appelle conjugata , comme dans ce vers de Térence :

Homo sura; huraàni nihil a me alienum puto. {Ilcautonlimorum, act. I, se. 1.)

Le troisième et le quatrième lieu sont la définition et la division, dont nous avons amplement parlé dans la deuxième partie'.

Le cinquième et le sixième sont le genre~ei l'espèce , par exemple, quand je dis : « Vous vous » exposez trop pour être véritablement vaillant; » car la valeur , qui est une vertu , demande la » médiocrité et le milieu prescrit par la raison : » c'est argumenter par le genre. Et quand je dis : « Cet homme n'est pas sans vertu, puisqu'il a la » prudence militaire, » j'argumente par l'espèce. Suivent le septième et le huitième lieu, qui sont le propre et l'accident : « Il est encore un peu em- » porté; mais c'est qu'il est jeune, et le temps le » corrigera tous les jours de ce défaut. » Mais c'est argumenter par l'accident, lorsqu'on emploie cette excuse pour un général d'armée vaincu et défait : « Il a été battu, c'est un accident ordinaire dans la » guerre; mais il ne s'est point laissé abattre par » sa défaite, c'est l'effet d'un courage surprenant. » Le neuvième et le dixième lieu se tirent de la ressemblance ou dissemblance, a simili ^'el dissimili. J'argumente par la ressemblance, quand je dis : « Comme une jeune plante veut être arrosée, » ainsi l'esprit d'un jeune homme doit être ins- » truit des préceptes de la sagesse; » et, au contraire, j'argumente par la dissemblance, en disant : « Si les peuples rudes et barbares , qui ne » se soucient pas que leurs enfants soient raison- » nables , négligent leur instruction ; les peuples » civilisés, qui ont des pensées différentes, doi- » vent prendre soin de les contenir sous une exacte » discipline. »

Le onzième et le douzième lieu sont celui de la cause et celui de l'effet. Nous avons déjà remarqué- qu'on argumente de la cause à l'effet, et que c'est de là que se tire la démonstration à priori; comme on remonte de l'effet' à Ig. cause , et c'est de là que se tire la démonstration à posteriori.

Nous avons expliqué ailleurs les quatre genres de causes , la matérielle , la formelle , l'efficiente et la finale ; même la cause exemplaire qui se rapporte aux trois dernières.

Il nous reste ici à remarquer, que les principaux arguments se tirent de la cause efficiente et de la finale, comme quand je dis : « Louis est » vaillant; il a plus de troupes, plus d'argent, » plus de braves officiers; et, ce qui est plus con- » sidérable , plus de sagesse et de courage que ses » enneaiis ; ses forces sont plus unies, ses conseils » sont plus suivis : il les battra donc malgré leur » grand nombre. » Je me sers de la cause efficiente; et je dis : « Il veut la paix; c'est pourquoi w il fait puissamment la guerre , pour forcer ses en- » nemis à recevoir des conditions équitables, » j'emploie la cause finale.

Au reste, la même méthode qui apprend à prouver les effets par les causes , apprend aussi à découvrir les causes par les effets.

Après les lieux de la cause et des effets , marchent les treizième , quatorzième et quinzième lieux, tirés de ce qui précède , de ce qui accompagne et de ce qui suit, ab antecedentibus , ab adjunctis, a consequentibus. « Il a pris ses armes : il » est sorti en murmurant , il est entré sur le soir

1 . Liv. II, cliap. xm et xiv, ci-dessus. — 9. Chapi XV de ce livre.

DE LA TROISIEME OPERATION DE L'ESPRIT

" dans le bois où s'est fait ce meurtre ; il l'a donc » fait; » c'est argumenter par ce qui précède.

« On l'a vu marcher secrètement , se couler der- » rière un buisson , tirer ; » voilà ce qui accompagne. « 11 est revenu troublé , et hors de lui-même; » une joie maligne , qu'il tâchait de tenir cachée , » a paru sur son ^^sage avec je ne sais quoi d'a- » larme ; » voilà ce qui suit.

Le seizième lieu s'appelle le lieu tiré des contraires, a contrario. Par exemple : « Si le luxe , si la » mollesse , si la nonchalance ruinent les princes » et les Etats , il est clair que la retenue , la disci- » pline , la modération, l'activité doivent opérer » leur conservation. »

Le dix-septième lieu , qui s'appelle a repugnantihts , ou des choses répugnantes , est voisin du précédent : « Vous dites que vous m'estimez , et » que vous voulez me croire en tout ; cependant , » lorsqueje vous dis que vous éleviez vos pensées » à proportion de votre naissance, et que vous » quittiez ces discours et ces actions d'enfant, vous >■ n'en faites rien ; cela ne s'accorde pas, et votre » conduite ne con\ient pas avec vos discours. »

Le tout eila partie font le dix-huitième lieu. Là se fait cet argument qui s'appelle le dénombrement des parties, ab emimeratione partium. Ainsi, l'orateur romain, Cicéron, dans l'oraison pour la loi ilamilia ' , en faisant le dénombrement de toutes les parties d'un grand capitaine , conclut que Pompée est le capitaine accompli qu'il faut opposer à Mithridate.

Par la même raison, si on convient que quelqu'un soit un parfait capitaine , on montrera donc par là qu'il aura la prudence, la valeur et toutes autres parties d'un bon général.

Le dix-neuvième heu se tire de la comparaison d'une chose avec une autre , a comparatione; et les arguments s'en forment en trois manières ; car , on argumente du grand au petit, c'est-à-dire du probable , au moins probable a majori ; ou du petit au grand , c'est-à-dire du moins probable au plus probable, a minori; ou de l'égal à légal, en faisant voir que deux choses sont également probables , a pari. On dit, par exemple : « Si Cambrai , si Va- " lenciennes , si Gand n'ont pu résister à Louis, '• combien les Hollandais doivent-ils plus craindre " pour Saas-de-Gand , et les autres places moins " fortes qui bordent leurs frontières ; » c'est argumenter a majori.

Junon argumente a minori, quand elle dit, au dixième livre de l'Enéide : « Vénus, vous pouvez ■' défendre vos Troyens par tant de prodiges; et ■ moi , la reine des dieux , ce sera un crime si je ■I fais quelque chose pour les Rutuliens-! »

Enée raisonne a pari dans le sixième , lorsque , après avoir produit les exemples de Thésée , d'Hercule et d'Orphée , enfants des dieux , qui étaient entrés dans les enfers, il conclut qu'on peut bien lui accorder la même chose puisqu'il est comme eux Qls de Jupiter.

Et mî genus ab Jove summo '.

Le vingtième lieu, est l'exemple ou l'induction. Quelques-uns rapportent ce lieu à celui de la res-

). N. 10 el seq. — 2. Virg., .£nei<l., 1. X, 81 el seq. — 3. Idem, I. VI. 119.

semblance. Quoi qu'il en soit, il est important, et mérite une réflexion particulière.

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