‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 132 sur 609 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Des lieux extérieurs, c'est-à-dire des lieux tirés de l'autorité.

Venons maintenant aux lieux extérieurs , c'est-àdire à << ceux où on se laisse persuader par autorité. »

Nous avons vu que l'autorité est ou divine ou humaine.

On se sert de l'autorité, ou pour persuader par des choses qui dépendent du raisonnement : par exemple, que le vrai bonheur consiste dans la vertu; ou pour persuader des choses de fait, et qui dépendent des sens : par exemple, que les Hollandais ont consenti à la paix.

Pour les choses qui dépendent du raisonnement, il n'y a que l'autorité divine qui fasse une preuve entière, parce que Dieu seul est infaillible.

Ainsi , croire une doctrine plutôt qu'une autre , par la seule autorité des hommes , c'est s'exposer à l'erreur.

L'autorité humaine peut donc induire à une doctrine, mais ne pas convaincre l'esprit.

Pour les faits , l'autorité humaine peut quelquefois emporter une pleine conviction , comme il a déjà été dit.

Les arguments d'autorité humaine se tirent du consentement du genre humain , ou du sentiment des sages, ou des lois et des jugements, ou des actes publics , ou de la renommée , ou des témoignages précis.

Voilà comme les six lieux d'où se tirent les arguments d'autorité.

Le sentiment dti genre Immain est considéré comme la voix de toute la nature , et par conséquent, en quelque façon, comme celle de Dieu; c'est pourquoi la preuve est invincible ; par exemple , parmi tant de mœurs et de sentiments contraires qui partagent le genre humain, on n'a point encore trouvé de nation si barbare qui n'ait quelque idée de la Divinité : ainsi, nier la Divinité , c'est combattre la nature même. On voit aussi toutes les nations, du moins celles qui ne sont pas tout à fait sauvages, convenir d'un gouvernement : on doit donc croire , sans hésiter, que rien n'est plus convenable au genre humain.

Presque tous les peuples conviennent de tenir les ambassadeurs pour des personnes sacrées. L'amour de la paix , que toute la nature préfère à la guerre , établit ce droit.; parce que les ambassadeurs , qui portent les paroles de part et d'autre , sont les médiateurs des traités et les dépositaires de la foi publique.

Immédiatement au-dessous du consentement du genre humain , marche le sentiment des sages , qui ne fait pourtant pas une preuve entière, parce que les hommes les plus sages peuvent faillir.

Le sentiment des sages prouve seulement qu'une opinion n'est pas tout à fait absurde , n'étant pas croyable que des hommes sages tombent dans des erreurs palpables.

Cette preuve n'est cependant pas tout à fait concluante; puisqu'on a vu des hommes en réputation de sagesse tomber dans de manifestes absurdités, comme Platon dans l'opinion de la communauté des femmes'.

). De repub , 1. VI.

Mais où il faut principalement croire les sages , c'est dans les choses d'expérience, je veux dire dans les affaires. C'est là que les sages expérimentés, dont le sens est raffiné et la prudence confirmée par l'usage , découvrent ce que les autres ne pourraient pas soupçonner.

Suit l'autorité des lois , qui comprend aussi le sentiment des sages , mais reçu et autorisé par toute une nation. Il y a même les lois naturelles , qui, étant approuvées par tout ce qu'il y a de peuples civilisés , appartiennent au consentement du genre humain; comme est la loi d'honorer ceux qui nous ont donné la vie , et la défense de se marier avec les personnes du même sang, telles que sont les frères et les sœurs.

Avec les lois vont les jugements, qui en font l'application , et qui ont une autorité à peu près semblable.

Cette autorité n'ôte pas toute la raison de douter ; parce qu'il y a des nations où les jugements sont corrompus , et dont les lois sont mauvaises : telle qu'était parmi les païens la loi d'adorer les divinités du pays.

Les actes publics , en latin tabulse , font preuve en jugement, à moins qu'on ne fasse voir, clairement qu'ils ont été falsifiés.

On appelle actes publics ceux qui se font juridiquement en présence de personnes ptibliques, comme sont les contrats et autres choses de cette nature. Les personnes publiques sont les juges , les magistrats , les notaires , les greffiers , et autres qui tiennent les registres publics , chacun en ce qui lui est confié.

On favorise de tels actes , et on présume pour ceux à qui le public se fie : joint qu'ils sont sans intérêt, et qu'ils sont soumis à des châtiments rigoureux, s'ils prévariquent dans leur charge.

11 n'arrive pourtant que trop souvent des fraudes et des faussetés dans de tels actes, du côté des ministres de la justice ; ce qui fait qu'on ne peut trop prendre de précautions pour les bien choisir, parce qu'ils ont en main le bien et l'honneur des familles, et qu'ils sont les dépositaires de la foi publique. *

L'argument tiré de la renommée et du bruit public , est digne de grande considération , et il importe de voir combien on y doit déférer.

La renommée nous rapporte deux sortes de choses : premièrement , ce qui se passe dans le monde ; secondement, les bonnes ou les mauvaises qualités des personnes.

A l'égard de ce qui se passe dans le monde, quand ce sont des choses qui se passent dans le public , la renommée fait pour l'ordinaire un argument convaincant; par exemple, on dit constamment qu'une ville est prise , qu'une bataille est gagnée ; comme ce sont des choses qui se font au su et au vu de tout le monde , un bruit constant et unanime est de même force que le consentement du genre humain , et personne ne le révoque en doute.

Au reste , le bruit constant suppose de la durée ; car le monde peut être surpris par des mensonges hardis, et [toutefois vraisemblables. Mais quand le bruit est douteux , chacun voit qu'il faut aller à la source , et attendre la confirmation.

DE LA TROISIÈME OPÉRATION DE L'ESPRIT

Que si les choses sont secrètes , alors il n'en faut pas croire le bruit commun : par exemple, lorsqu'on parle de résolutions prises au conseil des princes , choses qui , de leur nature , doivent demeurer cachées ; mais , comme les plus grands secrets peuvent souvent échapper, il ne faut pas toutefois négliger ces bruits. Pour n'y être pas trompé , il faut , autant qu'il se peut , aller à la source d'où ils viennent, voir s'ils ont un auteur certain et quelle correspondance 41 a avec ceux qui peuvent savoir le secret; considérer, au surplus, ce qui se fait en conformité de ces résolutions qu'on publie , et voir les divers motifs qu'on peut avoir en les publiant , ou pour endormir le monde , ou pour faire qu'on se remue mal à propos.

Ainsi Agésilas amusait et trompait les Perses par les bruits qu'il faisait courir; ainsi voyonsnous qu'un grand capitaine fit courir longtemps le bruit de sa mort, afin de surprendre tout à coup ses ennemis' que ce bruit avait rassurés.

Mais où la renommée doit avoir le plus d'autorité , c'est à nous faire connaître les bonnes ou les mauvaises qualités des hommes. Il y faut quatre conditions : 1° qu'il s'agisse de personnes connues ; 2" qu'il paraisse que leur réputation vient naturellement et sans cabale ; 3° qu'elle soit fondée sur quelque action particulière; 4° qu'elle soit durable. Quand toutes ces choses se rencontrent, on peut croire ce que rapporte la réputation , et encore plutôt la bonne que la mauvaise, parce que les hommes , étant pour la plupart envieux et médisants , ce n'est que par vive force de mérite qu'on remporte l'approbation publique.

C'est pour cela que les princes , qui ne peuvent connaître familièrement et intimement beaucoup de particuliers , n'ont point de meilleur moyen , pour bien juger, que la voix publique, si elle peut venir pure et sincère jusqu'à eux. Et il semble qu'ils doivent s'en tenir à son rapport, à moins qu'ils ne connaissent le contraire par eux-mêmes, ou par des rapports sûrs et fidèles. .

Et quelquefois' même il est plus sûr de croire la voix publique que nos propres sentiments ou ceux d'un autre, quelque fidèles qu'ils soient, parce que plusieurs yeux voient mieux qu'un seul, comme dit le proverbe ; ce qui s'entend toutefois lorsque la connaissance que nous avons par nous-même n'est pas certaine et précise : car alors il n'y a rien à lui préférer.

Suit enfin le témoignage , qui est le dernier lieu de l'autorité. On croit en justice deux témoignages contextes, c'est-à-dire qui déposent tous deux constamment le même fait ; et il n'en faut pas davantage pour faire mourir un homme.

Pour rendre les témoins croyables, il faut : ° qu'ils soient assurés du fait; 2° qu'ils ne soi

soient

pomt suspects, 3° qu'ils soient désintéressés, et qu'on ait raison de croire que la seule vérité les fait parler. C'est pourquoi la justice reçoit les reproches contre les témoins , avant que de déférer à leur témoignage.

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