CHAPITRE PREMIER
DE L'AME HUMAINE
c'est-à-dire une science de proportions, qui nous fait mesurer les grandeurs en les comparant les unes aux autres , et concilie la vérité avec les apparences.
C'est ce qui donne moyen aux peintres de nous tromper dans leurs perspectives. En imitant l'effet de l'éloignement et la diminution qu'il cause proportionnellement dans les objets ; ils nous font paraître enfoncé ou relevé ce qui est uni , éloigné ce qui est proche , et grand ce qui est petit.
C'est ainsi que sur un théâtre de vingt ou trente pieds , on nous fait paraître des allées immenses. Et alors , si quelque homme %-ient à se montrer au dessus du dernier arbre de cette allée imaginaire , ils nous paraît un géant , comme surpassant en grandeur cet arbre que la justesse des proportions nous fait égaler au premier.
Et, par la même raison, les peintres donnent souvent une figure à leurs objets pour nous en faire paraître une autre. Ils tournent en losanges les pavés d'une chambre, qui doivent paraître carrés , parce que , dans une certaine distance , les carreaux effectifs prennent à nos yeux cette figure; et nous voyons ces carreaux peints si bien carrés, que nous avons peine à croire qu'ils sont si étroits, ou tournés si obliquement : tant est forte l'habitude que notre esprit a prise de former ses jugements sur les proportions , et de juger toujours de même , pourvu qu'on ait trouvé l'art de ne rien changer dans les apparences.
Et quand nous découvrons par raisonnement ces tromperies de la perspective, nous disons que le jugement redresse les sens; au lieu qu'il faudrait dire , pour parler avec une entière exactitude , que le jugement se redresse lui-même; c'est-à-dire qu'un jugement qui suit l'apparence , est redressé par un jugement qui se fonde en vérité connue, et un jugement d'habitude par un jugement de réflexion expresse.