‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 145 sur 609 · IX. Différences de l'imagination et de l'entendement · texte numérisé non relu

IX. Différences de l'imagination et de l'entendement

Voilà ce qu'il faut entendre pour apprendre à ne pas confondre , avec les sensations , des choses de raisonnement. Mais comme il est beaucoup plus à craindre qu'on ne confonde l'imagination avec l'intelligence , il faut encore marquer les caractères propres de l'une et de l'autre.

La chose sera aisée , en faisant un peu de réflexion sur ce qui a été dit.

Nous avons dit, premièrement, que l'entendement connaît la nature des choses, ce que l'imagination ne peut pas faire.

Il y a, par exemple, grande différence entre imaginer le triangle, et entendre le triangle. Imaginer le triangle , c'est s'en représenter un d'une mesure déterminée, et avec une certaine grandeur de ses angles et de ses côtés ; au lieu que l'entendre , c'est en connaître la nature , et savoir en général que c'est une figure à trois côtés , sans déterminer aucune grandeur ni proportion particulière. Ainsi, quand on entend un triangle, l'idée qu'on en a convient à tous les triangles équilatéraux , isocèles , ou autres , de quelque grandeur et proportion qu'ils soient. Au lieu que le triangle qu'on imagine est restreint à une certaine espèce de triangle , et à une grandeur déterminée.

Il faut juger de la même sorte des autres choses qu'on peut imaginer et entendre. Par exemple , imaginer l'homme, c'est s'en représenter un qui soit de grande ou de petite taille, blanc ou basané , sain ou malade ; et l'entendre , c'est concevoir seulement que c'est un animal raisonnable, sans s'arrêter à aucune de ses qualités particulières.

Il y a encore une autre différence entre imaginer et entendre. C'est qu'entendre s'étend beaucoup plus loin qu'imaginer. Car on ne peut imaginer que les choses corporelles et sensibles ; au lieu que l'on peut entendre les choses tant corporelles que spirituelles , celles qui sont sensibles et celles qui ne le sont pas; par exemple, Dieu et l'àme.

Ainsi, ceux qui veulent imaginer Dieu et l'âme, tombent dans une grande erreur, parce qu'ils veulent imaginer ce qui n'est pas imaginable; c'est-àdire ce qui n'a ni corps, ni figure, ni enfin rien de sensible.

A cela il faut rapporter les idées que nous avons de la bonté, de la vérité, de la justice, de la sainteté , et les autres semblables , dans lesquelles il n'entre rien de corporel, et qui aussi conviennent, ou principalement, ou seulement aux choses spirituelles , telles que sont Dieu et l'âme ; de sorte qu'elles ne peuvent pas être imaginées, mais seulement entendues.

Comme donc toutes les choses qui n'ont point de corps ne peuvent être conçues que par la seule intelligence , il s'ensuit que l'entendement s'étend plus loin que l'imagination.

Mais la différence essentielle entre imaginer et entendre , est celle qui est exprimée par la définition. C'est qu'entendre n'est autre chose que connaître et discerner le vrai et le faux ; ce que l'imagination , qui suit simplement le sens , ne peut avoir.

X. Comment l'imagination et l'intelligence s'unissent et s'aident, on s'embarrassent mutuellement.

Encore que ces deux actes d'imaginer et d'entendre soient si distingués , ils se mêlent toujours ensemble. L'entendement ne définit point le triangle ni le cercle , que l'imagination ne s'en figure un. Il se mêle des images sensibles dans la considération des choses les plus spirituelles, par exemple , de Dieu et des âmes ; et quoique nous les rejetions de notre pensée , comme choses fort éloignées de l'objet que nous contemplons, elles ne laissent pas de le suivre.

Il se forme souvent aussi dans notre imagination des figures bizarres et capricieuses, qu'elle ne peut pas forger toute seule , et oii il faut qu'elle soit aidée par l'entendement. Les centaures, les chimères , et les autres compositions de cette nature , que nous faisons et défaisons quand il nous plaît , supposent quelque réflexion sur les choses différentes dont elles se forment , et quelque comparaison des unes avec les autres ; ce qui appartient à l'entendement. Mais ce même entendement, qui excite dans la fantaisie ces assemblages monstrueux , en connaît la vanité.

L'imagination, selon qu'on en use, peut servir ou nuire à l'intelligence.

Le bon usage de l'imagination est de s'en servir

DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME

seulemonl pour rendre l'esprit attentif. Par exemple, quand en discourant de la nature du cercle et du carré, et des proportions de l'un avec l'autre , je m'en figure un dans l'esprit, celle image me sert beaucoup à empêcher les distractions , et à fixer ma pensée sur ce sujet.

Le mauvais usage de l'imagination, est de la laisser décider; ce qui arrive principalement à ceux qui ne croient rien de véritable que ce qui est imaginable et sensible. Erreur grossière , qui confond l'imagination et le sens avec l'entendement.

Aussi l'expérience fait-elle voir qu'une imagination trop vive étouffe le raisonnement et le jugement.

Il faut donc employer l'imagination et les images sensibles seulement pour nous recueillir en nousmêmes, en sorte que la raison préside toujours.

XI. Différence d'un homme d'esprit et d'un homme d'imagination; l'homme de mémoire.

Par là se peut remarquer la différence entre les gens d'imagination, elles gens d'esprit ou d'entendement. Mais il faut auparavant démêler l'équivoque de ce terme , esprit.

L'esprit s'étend quelquefois tant à l'imagination qu'à l'entendement, et en un mot à tout ce qui agit au dedans de nous. Ainsi , quand nous avons dit qu'on se figurait dans l'esprit un cercle ou un carré, le mot d'esprit signifiait là l'imagination.

Mais la signification la plus ordinaire du mot d'esprit est de le prendre pour entendement : ainsi un homme d'esprit et un homme d'entendement est à peu près la même chose , quoique le mot d'entendement marque un peu plus ici le bon jugement.

Cela supposé, la différence des gens d'imagination et des gens d'esprit est évidente. Ceux-là sont propres à retenir et à se représenter vivement les choses qui frappent les sens. Ceux-ci savent démêler le vrai d'avec le faux, et juger de l'un et de l'autre.

Ces deux qualités des hommes se remarquent dans leurs discours et dans leur conduite.

Les premiers sont féconds en descriptions, en peintures vives, en comparaisons, et autres choses semblables que les sens fournissent. Le bon esprit donne aux autres un fort raisonnement avec un discernement exact et juste, qui produit des paroles propres et précises.

Les premiers sont passionnés et emportés, parce que l'imagination, qui prévaut en eux excite naturellement et nourrit les passions. Les autres sont réglés et modérés , parce qu'ils sont plus disposés à écouter la raison , et à la suivre.

Un homme d'imagination est fécond en expédients, parce que la mémoire qu'il a fort vive, et les passions qu'il a fort ardentes, donnent'beaucoup de mouvement à son esprit. Un homme d'entendement sait mieux prendre son parti , et agit avec plus de suite. Ainsi l'un trouve ordinairement plus de moyens pour arriver à une fin, l'autre en fait un meilleur choix et se soutient mieux.

Comme nous avons remarqué que l'imagination aide beaucoup l'intelligence , il est clair, que , pour faire un habile homme, il faut de l'un et de

l'autre. Mais, dans ce tempérament, il faut que l'intelligence et le raisonnement prévalent.

El quand nous avons distingué les gens d'imagination d'avec les gens d'esprit , ce n'est pas que les premiers soient tout à fait destitués de raisonnement, ni les autres d'imagination. Ces deux choses vont toujours ensemble; mais on définit les hommes par la partie qui domine en eux.

11 faudrait parler ici des gens de mémoire, qui est comme un troisième caractère entre les gens de raisonnement et les gens d'imagination. Lamémoire fournit beaucoup au raisonnement, mais elle appartient à l'imagination ; quoique dans l'usage ordinaire on appelle gens d'imagination ceux qui sont inventifs , et gens de mémoire ceux qui retiennent ce qui est inventé par les autres.

Xn. Les actes particuliers de l'intelligence.

Après avoir séparé l'intelligence d'avec le sens et d'avec l'imagination, il faut maintenant considérer quels sont les actes particuliers de l'intelligence.

C'est autre chose d'entendre la première fois une vérité , autre chose de la rappeler à notre esprit après l'avoir sue. L'entendre la première fois, s'appelle entendre simplement , concevoir, apprendre ; et la rappeler dans son esprit , s'appelle se ressouvenir.

On distingue la mémoire qui s'appelle Imaginative, où se retiennent les choses sensibles et les sensations, d'avec la mémoire intellectuelle, par laquelle se retiennent les vérités et les choses de raisonnement et d'intelligence.

On distingue aussi entre les pensées de l'âme qui tendent directement aux objets, et celles où elle se retourne sur elle-même et sur ses propres opérations, par cette manière de penser qu'on appelle re flexion.

Cette expression est tirée des corps, lorsque, repoussés par d'autres corps qui s'opposent à leur mouvement, ils retournent, pour ainsi dire , sur eux-mêmes.

Par la réflexion , l'esprit juge des objets , des sensations, enfin de lui-même et de ses propres jugements, qu'il redresse ou qu'il confirme. Ainsi il y a des réflexions qui se font sur les objets et les sensations simplement , et d'autres qui se font sur les actes mêmes de l'intelligence , et celles-là sont les plus sûres et les meilleures.

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