‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 151 sur 609 · CHAPITRE PREMIER. — UE L'AME HUMAINE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — UE L'AME HUMAINE

objets de la vue lui paraissent autres au grand jour, au jour médiocre, dans l'obscurité, de loin ou de près, d'un certain point ou d'un autre. Au contraire, ce qui a été une fois entendu et démontré paraît toujours le même à l'entendement. S'il nous arrive de varier sur cela , c'est que les sens et les passions s'en mêlent; mais l'objet de l'entendement, ainsi qu'il a été dit, est immuable et éternel : ce qui lui montre qu'au-dessus de lui il y a une vérité éternellement subsistante, comme nous avons déjà dit, et que nous le verrons ailleurs plus clairement.

Ces trois grandes perfections de l'intelligence nous feront voir, en leur temps , qu'Aristote a parlé divinement, quand il a dit de l'entendement, cl de sa séparation d'avec les organes, ce que uous venons de rapporter.

Quand nous avons entendu les choses , nous sommes en état de vouloir et de choisir. Car on ne veut jamais, qu'on ne connaisse auparavant.

XN'III. La volonté et ses actes.

Vouloir est une action par laquelle nous poursuivons le bien et fuyons le mal, et choisissons .les moyens pour parvenir à l'un et éviter l'autre.

Par exemple , nous désirons la santé , et fuyons la maladie; et pour cela nous choisissons les remèdes propres, et nous nous faisons saigner, ou nous nous abstenons des choses nuisibles, quelque agréables qu'elles soient; et ainsi du reste. Nous voulons être sages , et nous choisissons pour cela ou de lire ou de converser, ou d'étudier, ou de méditer en nous-mêmes , ou enfin quelques autres choses utiles pour cette fin.

Ce qui est désiré pour l'amour de soi-même et à cause de sa propre bonté , s'appelle fin ; par exemple, la santé de l'âme et du corps : et ce qui sert pour y arriver, s'appelle moyen ; par exemple , se faire instruire , et prendre une médecine.

Nous sommes déterminés par notre nature à vouloir le bien en général; mais nous avons la liberté de notre choix à l'égard de tous les biens particuliers. Par exemple, tous les hommes veulent être heureux, et c'est le bien général que la nature demande. Mais les uns mettent leur bonheur dans une chose , les autres dans une autre ; les uns dans la retraite, les autres dans la vie commune ; les uns dans les plaisirs et dans les richesses, les autres dans la vertu.

C'est à l'égard de ces biens particuliers que nous avons la liberté de choisir ; et c'est ce qui s'appelle le franc arbitre , ou le libre arbitre.

.\voir son franc arbitre , c'est pouvoir choisir une certaine chose plutôt qu'une autre; exercer son franc arbitre , c'est la choisir en effet.

Ainsi le libre arbitre est la puissance que nous avons de faire ou de ne pas faire quelque chose; par exemple , si je puis parler ou ne parler pas ; remuer ma m lin ou ne la remuer pas, la remuer d'un côté plutôt que d'un autre.

C'est par là que j'ai mon franc arbitre; et je l'exerce quand je prends parti entre les choses que Dieu a mises à mon pouvoir.

Avant que de prendre son parti, on raisonne l'U soi-même sur ce qu'on a à faire, c'est-à-dire

qu'on délibère; et qui délibère, sent que c'est à lui à choisir.

Ainsi un homme qui n'a pas l'esprit gâté , n'a pas besom qu'on lui prouve son franc arbitre , car il le sent; et il ne sent pas plus clairement qu'il voit, ou qu'il vit, ou qu'il raisonne, qu'il se sent capable de délibérer ou de choisir.

De ce que nous avons notre libre arbitre à faire ou à ne pas faire quelque chose , il arrive que selon que nous faisons bien ou mal , nous sommes dignes de blâme ou de louange , de récompense ou de châtiment; et c'est ce qui s'appelle mérite ou démérite.

On ne blâme ni on ne châtie un enfant d'être boiteux ou d'être laid ; mais on le blâme et on le châtie d'être opiniâtre , parce que l'un dépend de sa volonté , et que l'autre- n'en dépend pas.

XIX. La vertu et les vices ; la droite raison et la raison corrompue.

Un homme à qui il arrive un mal inévitable , s'en plaint comme d'un malheur; mais, s'il l'a pu éviter, il sent qu'il y a de sa faute , et il se l'impute , et il se fâche de l'avoir commise.

Cette tristesse que nos fautes nous causent, a un nom particulier, et s'appelle repentir. On ne se repent pas d'être mal fait, ou d'être mjlsain; mais on se repent d'avoir mal fait.

De là vient aussi le remords : et la notion si claire que nous avons de nos fautes , est une marque certaine de la liberté que nous avons eue à les commettre.

La liberté est un grand bien ; mais il paraît , par les choses qui ont été dites, que nous en pouvons bien et mal user. Le bon usage de la liberté, quand il se tourne en habitude, s'appelle vertu; et le mauvais usage de la liberté , quand il se tourne en habitude, s'appelle vice.

Les principales vertus sont : la prudence, qui nous apprend ce qui est bon ou mauvais : la justice, qui nous inspire une volonté invincible de rendre à chacun ce qui lui appartient, et de donner à chacun selon son mérite ; par oii sont réglés les devoirs de la libéralité , de la civilité et de la bonté : la force qui nous fait vaincre les difficultés qui accompagnent les grandes entreprises : et la tempérance , qui nous enseigne à être modérés en tout , principalement dans ce qui regarde les plaisirs des sens. Qui connaîtra ces vertus, connaîtra aisément les vices qui sont opposés , tant par excès que par défaut.

Les causes principales qui nous portent au vice, sont nos passions, qui, comme nous avons dit, nous empêchent de bien juger du vrai et du faux , et nous préviennent trop violemment en faveur du bien sensible, d'où il paraît que le principal devoir de la vertu doit être de les réprimer, c'està-dire de les réduire aux termes de la raison.

Le plaisir et la douleur, qui, comme nous avons dit, font naître nos passions, ne viennent pas en nous par raison et par connaissance , mais par sentiment. Par exemple, le plaisir que je ressens dans le boire et dans le manger, se fait en moi indépendamment de toute sorte de raisonnement : et comme ces sentiments naissent en nous sans raison , il ne faut point s'étonner qu'ils nous por-

DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME

lent aussi très-souvenl à des choses déraisonnables. Le plaisir de manger fait qu'un malade se tue : le plaisir de se venger fait souvent commettre des injustices cflroyabies , et dont nous-mêmes nous ressentons les mauvais effets.

Ainsi les passions n'étant inspirées que par le plaisir et par la douleur, qui sont des sentiments où. la raison n'a point de part , il s'ensuit qu'on n'en a non plus dans les passions. Qui est en colère, se veut venger, soit qu'il soit raisonnable de le faire , ou non. Qui aime, veut jouir, soit que la raison le permette , ou qu'elle le défende ; le plaisir est son guide et non la raison.

Mais la volonté , qui choisit, est toujours précédée par la connaissance; et étant née pour écouter la raison, elle doit se rendre plus forte que les passions, qui ne l'écoutent pas.

Par là les philosophes ont distingué en nous deux appétits : l'un, que le plaisir sensible emporte, qu'ils ont appelé sensitif, irraisonnable ei intérieur; l'autre, qui est né pour suivre la raison, qu'ils appellent aussi pour cela raisonnable et sicpérietir; et c'est celui que nous appelons proprement la volonté.

il faut pourtant remarquer, pour ne rien confondre, que le raisonnement peut servir à faire naître. les passions. Nous connaissons parla raison, le péril qui nous fait craindre, et l'injure qui nous met en colère : mais , au fond , ce n'est pas cette raison qui fait naître cet appétit violent de fuir ou de se venger; c'est le plaisir ou la douleur que nous causent les objets; et la raison, au contraire, d'elle-même tend à réprimer ces mouvements impétueux.

J'entends la droite raison. Car il y a une raison déjà gagnée par les sens et par leurs plaisirs, qui, bien loin de réprimer les passions , les nourrit et les irrite. Un homme s'échauffe lui-même par de faux raisonnements, qui rendent plus violent le désir qu'il a de se venger ; mais ces raisonnements , qui ne procèdent point par les vrais principes, ne sont pas tant des raisonnements, que des égarements d'un esprit prévenu et aveuglé.

C'est pour cela que nous avons dit que la raison qui suit les sens, n'est pas une véritable raison, mais une raison corrompue, qui au fond n'est non plus raison, qu'un homme mort est un homme.

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