CHAPITRE III
Des termes , et de leur liaison avec les idées.
Il faut ici observer la liaison des idées avec les termes.
Il n'y a rien de plus différent que ces deux choses , et leurs difl'érences sont aisées à remarquer.
L'idée est « ce qui représente à l'entendement » la vérité de l'objet entendu. »
Le terme est « la parole qui signifie cette idée.'»
L'idée représente immédiatement les objets. Les termes ne signifient que médiatement , et en tant qu'ils rappellent les idées.
L'idée précède le terme qui est inventé pour la signifier : nous parlons pour exprimer nos pensées.
L'idée est ce par quoi nous disons la chose à nous-mêmes ; le terme est ce par quoi nous l'exprimons aux autres.
L'idée est naturelle, et est la même dans tous le- hommes. Les termes sont artificiels , c'est-àdire inventés par art, et chaque langue aies siens.
Ainy , l'idée représente naturellement son objet; et le terme, seulement par institution, c'est-àdire, parcerjue les hommes en sont convenus : par exemple , cet mots « triangle » et « cheval » n'ont aucune conforr.iité naturelle avec ce qu'ils signifient, et si les hornmes avaient voulu, ils auraient pu rappeler à l'espùi toute autre idée. Mais encore que ces deux choses soient si distinguées , elles sont devenues comme inséparables, parce que, par l'habitude que nous avons prise
dès notre enfance, d'expliquer aux autres ce que nous pensons, il arrive que nos idées sont toujours unies aux termes qui les expriment, et aussi que ces termes nous rappellent naturellement nos idées : par exemple, si j'entends bien ce mot de « triangle, » je ne le prononce point sans que l'idée qui y répond me revienne; et aussi, je ne pense point au triangle même, que le nom ne me revienne à l'esprit.
Ainsi soit que nous parlions aux autres , soit que nous nous parlions à nous-mêmes, nous nous servons toujours de nos mots et de notre langage ordinaires.
Absolument, pourtant, l'idée peut être séparée du terme, et le terme de l'idée. Car il faut avoir entendu les choses avant que de les nommer; et le terme aussi , s'il n'est entendu , ne nous rappelle aucune idée.
Quelquefois nous n'avons pas le terme présent, que la chose nous est très-présente , et quelquefois nous avons le terme présent, sans nous souvenir de sa signification.
Les enfants conçoivent beaucoup de choses qu'ils ne savent pas nommer, et ils retiennent beaucoup de mots dont ils n'apprennent le sens que par l'usage.
Mais , depuis que , par l'habitude , ces deux choses se sont unies , on ne les considère plus que comme un seul tout dans le discours. L'idée est considérée comme l'âme et le terme comme le corps.
Le terme, considéré en cette sorte, c'est-à-dire comme faisant un seul tout avec l'idée et la contenant , est supposé dans le discours pour les choses mêmes ; c'est-à-dire mis à leur place ; et ce qu'on dit des termes , on le dit des choses.
Nous tirons un grand secours de l'union des idées avec les termes , parce qu'une idée attachée à un terme fixe n'échappe pas si aisément à noire esprit.
Ainsi , le terme joint à l'idée nous aide à être attentifs. Par exemple, la seule idée intellectuelle de triangle ou de cercle est fort subtile d'ellemême, et échappe facilement par les moindres distractions; mais, quand elle est revêtue de son terme propre , comme d'une espèce de corps , elle est plus fixe et on la tient mieux.
Mais il faut pour cela être attentif, c'est-à-dire
ne faire pas comme ceux qui n'écoutent que le
! son tout seul de la parole , au lieu do considérer
l'endroit de notre esprit où la parole doit frapper,
c'est-à-dire l'idée qu'elle doit réveiller en nous.