‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 166 sur 609 · I. L'âme est naturellement unie au corps · texte numérisé non relu

I. L'âme est naturellement unie au corps

Il a plu néanmoins à Dieu, que des natures si ditïérentes fussent étroitement unies. Et il était convenable , afin qu'il y eût de toutes sortes d'êtres dans le monde , qu'il s'y trouvât , et des corps qui ne fussent unis à aucun esprit , tels que sont la terre et l'eau , et les autres de cette nature ; et des esprits , qui , comme Dieu même , ne fussent unis à aucun corps , tels que sont les anges ; et aussi des esprits unis à un corps , telle qu'est l'âme raisonnable , à qui , comme à la dernière de toutes les créatures intelligentes, il devait échoir en partage , ou plutôt convenir naturellement de faire un même tout avec le corps qui lui est uni.

Ce corps , à le regarder comme organique , est un par la proportion et la correspondance de ses parties ; de sorte qu'on peut l'appeler un même organe , de même et à plus forte raison qu'un luth ou un orgue est appelé un seul instrument : d'où il résulte que l'âme lui doit être unie en son tout , parce qu'elle lui est unie comme à un seul organe parfait dans sa totalité.

It. Des effets principaux de cette union , et deux genres d'opérations dans l'àme.

C'est cette union admirable de notre corps et de notre âme que nous avons à considérer. Et quoiqu'il soit difficile et peut-être impossible à l'esprit humain d'en pénétrer le secret, nous en voyons pourtant quelque fondement dans les choses qui ont été dites.

Nous avons distingué dans l'âme deux sortes d'opérations : les opérations sensitives, et les opérations intellectuelles ; les unes attachées à l'altération et au mouvement des organes corporels , les autres supérieures au corps , et nées pour le gouverner.

Car il est visible que l'àme se trouve assujétie par ses sensations aux dispositions corporelles ; et il n'est pas moins clair que , parle commandement de la volonté guidée par l'intelligence, elle remue les bras , les jambes , la tête , et enfin transporte tout le corps.

Que si l'âme n'était simplement qu'intellectuelle, elle serait tellement au-dessus du corps, qu'on ne saurait par où elle y pourrait tenir ; mais parce qu'elle est sensitive, on la voit manifestement unie au corps par cet endroit-là, ou, pour mieux dire , par toute sa substance , puisqu'elle est indivisible , et qu'on peut bien en distinguer les opérations, mais non pas la partager dans son fond.

Dès-là que l'âme est sensitive , elle est sujette au corps de ce côté-là, puisqu'elle souffre de ses mouvements, et que les sensations, les unes fâcheuses et les autres agréables, y sont attachées.

De là suit un autre effet : c'est que l'âme qui remue les membres et tout le corps par sa volonté , le gouverne comme une chose qui lui est intimement unie, qui la fait souffrir elle-même, et lui cause des plaisirs et des douleurs extrêmement vives.

DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MEME

Voilà ce que nous pouvons entendre de l'union de l'âme, et elle se fait remarquer principalement par deux effets.

Le premier est que de certains mouvements du corps suivent certaines pensées ou sentiments dans l'âme ; et le second réciproquement, qu'à une certaine pensée ou sentiment qui arrive à l'àme, sont attachés certains mouvements qui se font en même temps dans le corps : par exemple, de ce que les chairs sont coupées , c'est-à-dire séparées les unes des autres , ce qui est un mouvement dans le corps, il arrive que je sens en moi la douleur, que nous avons vue être un sentiment de l'âme ; et de ce que j'ai dans l'âme la volonté que ma main soit remuée , il arrive qu'elle l'est en effet au même moment.

Le premier de ces deux effets paraît dans les opérations où l'âme est assujétie au corps, qui sont les opérations sensitives; et le second parait dans les opérations où l'âme préside au corps, qui sont les opérations intellectuelles.

Considérons ces deux effets l'un après l'autre. Voyons , avant toutes choses , ce qui se fait dans l'àme ensuite des mouvements du corps; et nous verrons, après, ce qui arrive dans le corps ensuite des pensées de l'àme.

III. Les sensations sont attachées à des mouvements qui se font en nous.

Et d'abord il est clair que tout ce qu'on appelle sentiment ou sensation , je veux dire la perception des couleurs, des sons, du bon et mauvais goût, du chaud et du froid , de la faim et de la soif, du plaisir et de la douleur, suit le mouvement et l'impression que font les objets sensibles sur nos organes corporels.

Mais pour entendre plus distinctement par quels moyens cela s'exécute , il faut supposer plusieurs choses constantes.

La première , qu'en* toute sensation il se fait un contact et une impression réelle et matérielle sur nos organes, qui vient, ou immédiatement ou originairement, de l'objet.

Et déjà, pour le toucher et le goût, le contact y est palpable et ianmédiat. Nous ne goûtons que ce qui est immédiatement appliqué à notre langue; et à l'égard du toucher, le mol l'emporte, puisque toucher et contact c'est la même chose.

Et encore que le soleil et le feu nous échauffent étant éloignés, il est clair qu'ils ne font impression sur notre corps qu'en la faisant sur l'air qui le touche. Le même se doit dire du froid ; et ainsi ces deux sensations appartenant au toucher, se font par l'application et l'attouchement de quelque corps.

On doit croire que si le goût et le toucher demandent un contact réel , il ne le sera pas moins dans les autres sens, quoiqu'il y soit plus délicat.

Et l'expérience le fait voir, même dans la vue, où le contact des objets et l'ébranlement de l'organe corporelparaît le moindre; car on peut aisément sentir, en regardant le soleil , combien ses rayons directs sont capables de nous blesser : ce qui ne peut venir que d'une trop violente agitation des parties qui composent l'œil.

Mais encore que ces rayons nous blessent moins

étant réfléchis, le coup en est souvent très-fort, et le seul effet du blanc et du noir nous fait sentir que les couleurs ont plus de force que nous ne pensons , pour nous émouvoir. Car il est certain que le blanc écarte les nerfs optiques , et que le noir, au contraire , les tient trop serrés. C'est pourquoi ces deux couleurs blessent la vue, quoique d'une manière opposée; car le blanc la dissipe et l'éblouit, ce qui paraît tellement à ceux qui voyagent parmi les neiges, pendant que la campagne en est couverte, qu'ils sont contraints de se défendre contre l'effort que cette blancheur fait sur leurs yeux, en les couvrant de quelque verre , sans quoi ils perdraient la vue. Et les ténèbres, qui font sur nous le même effet que le noir, nous font perdre la vue d'une autre sorte , lorsque les nerfs optiques , trop longtemps serrés à la fin deviennent immobiles et incapables d'être ébranlés par les objets. On sent aussi à la longue, qu'un noir trop enfoncé fait beaucoup de mal : et par l'effet sensible de ces deux couleurs principales, on peut juger de celui de toutes les autres.

Quant aux sons, l'agitation de l'air, et le coup qui en vient à notre oreille , sont choses trop sensibles pour être révoquées en doute. On se sert du son des cloches pour dissiper les nuées. Souvent de grands cris ont tellement fendu l'air, que les oiseaux en sont tombés; d'autres ont été jetés par terre par le seul vent d'un boulet. Et peut-on avoir peine à croire que les' oreilles soient agitées par le bruit, puisque même les bâtiments en sont ébranlés, et qu'on les en voit trembler"? On peut juger par là de ce que fait une plus douce agitation sur des parties plus délicates.

Celte agitation de l'air est si palpable, qu'elle se fait même sentir en d'autres parties du corps. Chacun peut remarquer ce que certains sons, comme celui d'un orgue , ou d'une basse de viole font sur son corps. Les paroles se font sentir aux extrémités des doigts situés d'une certaine façon ; et on peut croire que les oreilles , formées pour recevoir cette impression, la recevront aussi beaucoup plus forte.

L'effet des senteurs nous paraît par l'impression qu'elles font sur la tête. De plus, on ne verrait pas les chiens suivre le gibier, en flairant les endroits où il a passé, s'il ne restait quelques vapeurs sorties de l'animal poursuivi.

Et quand on brûle des parfums , on en voit la fumée se répandre dans toute une chambre, et l'odeur se fait sentir en même temps que la vapeur vient à nous. On doit croire qu'il sort des fumées à peu près de même nature , quoique imperceptibles , de tous les corps odoriférants , et que c'est ce qui cause tant de mauvais effets dans notre cerveau. Car il faut apprendre à juger des choses qui. ne se voient pas, par celles qui se voient.

IV. "Les mouvements corporels qui se font en nous dans les sensations, vientient des objets par le milieu.

Il est donc vrai, qu'il se fait, dans toutes nos sensations, une impression réelle et corporelle sur nos organes ; mais nous avons ajouté qu'elle vient immédiatement ou originairement de l'objet.

Efle en vient immédiatement dans le toucher et

Page 1