CHAPITRE III. — DE L'UNION DE L'AME ET DU CORPS
porte à la partie coupée, comme si elle subsistait encore.
Et il fallait nécessairement que la chose arrivât ainsi. Car encore que la jambe soit emportée avec les bouts des nerfs qui y étaient , le reste en demeure dans le cerveau, capable des mêmes mouvements qu'il avait auparavant, et même très-disposé à les faire , tant à cause qu'il a été formé pour cela, qu'à cause qu'il y est accoutumé, et par là déjà plié à ces mouvements. S'il arrive donc que le nerf qui répondait à la jambe , ébranlé par les esprits ou par les humeurs, vienne à faire le mouvement qu'il faisait lorsque la jambe était encore unie au corps, il est clair qu'il se doit exciter en nous un sentiment semblable, et que nous rapporterons encore à la partie à laquelle la nature avait appris de le rapporter.
Néanmoins cette partie du nerf, qui reste dans le cerveau, n'étant plus frappée des objets accoutumés, elle doit perdre insensiblement, et avec le temps , la disposition qu'elle avait à son mouvement ordinaire ; et c'est pourquoi ces douleurs qu'on sent aux parties blessées cessent à la fin : à quoi sert aussi beaucoup la réflexion que nous faisons , que nous n'avons plus de jambe.
Quoi qu'il en soit , cette expérience confirme que le sentiment de l'àme est attaché à l'ébranlement du nerf, en tant qu'il se fait dans le cerveau, et fait voir aussi que ce sentiment est rapporté naturellement à l'endroit extérieur du corps où se fait le contact du nerf et de l'objet.
VI" Proposition. Quelques-unes de nos sensations se terminent à un objet, et les autres non.
Cette différence des sensations , déjà touchée dans le chapitre De l'Ame\ mérite, par son importance encore un peu d'explication. Nous n'aurons, pour bien entendre la chose , qu'à écouter nos expériences.
Toutes les fois que l'ébranlement des nerfs vient du dedans; par exemple, lorsque quelque humeur formée au dedans de nous se jette sur quelque partie et y cause de la douleur, nous ne rapportons cette sensation à aucun objet, et nous ne savons d'où elle nous vient.
La goutte nous prend à la main ; une humeur acre picote nos yeux ; le sentiment douloureux qui suit de ces mouvements n'a aucun objet.
C'est pourquoi généralement , dans toutes les sensations que nous rapportons aux parties intérieures de notre corps , nous n'apercevons aucun objet qui les cause, par exemple , les douleurs de tête, ou d'estomac, ou d'entrailles, dans la faim et dans la soif, nous sentons simplement de la douleur en certaines parties; mais une sensation si vive ne nous fait pas regarder un certain objet , parce que l'ébranlement vient de dedans.
Au contraire , quand l'ébranlement des nerfs vient du dehors, notre sensation ne manque jamais de se terminer à quelque objet qui est hors de nous. Les corps qui nous environnent nous paraissent , dans la vision , comme tapissés par les couleurs : nous attribuons aux viandes le bon ou le mauvais goût : qui est arrêté, se sent arrêté . par quelque chose : qui est battu , sent venir les coups de quelque chose qui le frappe : on sent