‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 169 sur 609 · Voyez chapitre I, n. 3, ci-dessus · texte numérisé non relu

Voyez chapitre I, n. 3, ci-dessus

pareillement et les sons et les odeurs comme venus du dehors , et ainsi du reste.

Mais encore que cela s'observe dans toutes ces sensations, ce n'est pas avec la même netteté : car, par exemple, on ne sent pas si distinctement d'où viennent les sons et les odeurs , qu'on sent d'où viennent les couleurs , ou la lumière regardée directement ; dont la raison est que la vision se fait en ligne droite , et que les objets ne viennent à l'œil que du côté où il est tourné ; au lieu que les sons et les odeurs viennent de tous côtés indifféremment , et par des lignes souvent rompues au milieu de l'air, qui ne peuvent par conséquent se rapporter à un endroit fixe.

Il faut aussi remarquer, touchant les objets, qu'ordinairement on n'en voit qu'un , quoique le sens ait un double organe : je dis^ ordinairement, parce qu'il arrive quelquefois que les deux yeux doublent les objets; et voici sur ce sujet quelle est sa règle.

Quand on change la situation naturelle des organes , par exemple , quand on presse l'œil en sorte que les nerfs optiques ne sont point frappés en même sens , alors l'objet paraît double en des lieux différents , quoiqu'en l'un plus obscur qu'en l'autre ; de sorte que visiblement il s'excite deux sensations distinctes. Mais quand les deux yeux demeurent dans leur situation; comme deux cordes semblables montées sur un même ton , et touchées en même temps de la force , ne rendent qu'un même son à notre oreille, ainsi les nerfs des deux yeux touchés de la même sorte , ne présentent à l'àme qu'un seul objet , et ne lui font remarquer qu'une sensation. La raison ea est évidente : puisque les deux nerfs touchés de même ont un même rapport à l'objet, ils le doivent par conséquent faire voir tout à fait un , sans aucune diversité, ni de couleur, ni de situation, ni de figure.

Il est donc absolument impossible que nous ayons en ce cas deux sensations qui nous paraissent distinctes , parce que leur parfaite ressemblance, et leur rapport uniforme au méme«bjet , ne permet pas à l'àme de les distmguer : au contraire, elles doivent s'y unir ensemble, comme des choses qui conviennent en tout point. Et ce qui doit résulter de leur union , c'est qu'elles soient plus fortes étant unies que séparées; en sorte qu'on voie un peu mieux de deux yeux que d'un, comme l'expérience le montre.

Voilà ce qu'il y avait à considérer sur la nature et les dill'érences des sensations , en tant qu'elles appartiennent au corps et à l'àme, et qu'elles dépendent de leur concours. Avant que de passer à l'usage que l'àme en fait , et pour le corps et pour elle-même , il est bon de recueillir ce qui vient d'être expUqué, et d'y faire un peu de réflexion.

VIL Réflexions sur la doctrine précédente.

Si nous l'avons bien compris , nous avons \ni qu'il se fait en toutes les sensations un mouvement enchaîné qui commence à l'objet, et se termine au dedans du cerveau.

Il n'est pas besoin de parler ni du toucher ni du goût, où l'application de l'objet est immédiate, et trop palpable pour être niée. A l'égard des trois

DE LA CUNNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MEME

autres sens, nous avons dit que, dans la vue, le rayon doit se réfléchir de dessus l'objet; que dans l'ouïe, le corps résonnant doit être agité; enfin, que dans l'odorat, une vapeur doit s'exhaler du corps odoriférant.

Voilà donc un mouvement qui se commence à l'objet; mais ce n'est rien, s'il ne continue dans tout le milieu qui est entre l'objet et nous.

C'est ici que nous avons remarqué ce que peuvent les vents et l'eau , et les autres corps interposés , opaques et non transparents , pour empêcher les objets et leur effet naturel.

Mais posons qu'il n'y ait rien dans le milieu , qui empêche le mouvement de se continuer jusqu'à moi; ce n'est pas assez. Si je ferme les yeux, ou que je bouche les oreilles et les narines, les rayons réfléchis , et l'air agité , et la vapeur exhalée, viendront à moi inutilement : il faut donc que ce mouvement, qui a commencé à l'objet et s'est étendu dans le milieu, se continue encore dans les organes. Et nous avons reconnu qu'il se pousse le long des nerfs jusqu'au dedans du cerveau.

Toute cette suite de mouvements enchaînés et continués est nécessaire pour la sensation, et c'est après tout cela qu'elle s'excite dans l'âme.

Mais le secret de la nature, ou, pour mieux parler, celui de Dieu, est d'exciter la sensation lorsque l'enchaînement finit, c'est-à-dire lorsque le nerf est ébranlé dans le cerveau, et de faire qu'elle se termine à l'endroit où l'enchaînement commence , c'est-à-dire à l'objet même , comme nous l'avons expliqué.

Par là, il sera aisé d'entendre de quoi nous instruisent les sensations , et à quoi nous sert cette instruction, tant pour le corps que pour l'âme.

Pour cela, remettons-nous bien dans l'esprit les quatre choses que nous venons d'observer dans les sensations , c'est-à-dire , ce qui se fait dans l'objet, ce qui se fait dans le milieu, ce qui se fait dans nos organes , ce qui se fait dans notre âme, c'est-à-dire la sensation elle-même, dont tout le reste a été la préparation.

VIII. Six p7'opositions , qui font voir de quoi l'âme est instruite par tes' sc7isatio7is, et l'usage qu'elle en fait, tant pour le corps que pour elle-même.

VU» Proposition. Ce qui se fait duns les nerfs, c'est-à-dire l'ébranlememt auquel le sentiment est attaché, n'est ni senti ni connu.

Quand nous voyons , quand nous écoutons , ou que nous goûtons , nous ne sentons ni ne connaissons en aucune manière ce qui se fait dans notre corps ou dans nos nerfs et dans notre cerveau , ni même si nous avons un cerveau et des nerfs. Tout ce que nous apercevons , c'est ^u'à la présence de certains objets , il s'excite en nous divers sentiments; par exemple, ou un sentiment de plaisir ou un sentiment de douleur, ou un bon ou un mauvais goût; et ainsi du reste. Ce bon et ce mauvais goût se trouve attaché à certains mouvements des organes, c'est-à-dire des nerfs; mais ce bon et ce mauvais goût ne nous fait rien sentir ni apercevoir de ce qui se fait dans les nerfs. Tout ce que nous en savons nous vient du raisonnement , qui n'appartient pas à la sensation, et n'y sert de rien.

ville Proposition. Non-seulement nous ne sentons pas ce qui se fait dans nos nerfs, c'est-à-dire leur ébranlement; mais nous ne sentons non plus ce qu'il y a dans l'objet qui le rend capable de les ébranler, ni ce qui se fait dans le milieu par oii l'impression de l'objet vient jusqu'à nous.

Cela est constant par l'expérience. La vue ne nous rapporte pas les diverses réflexions de la lumière qui se font dans les objets, et dont nos yeux sont frappés, ni comme il faut que l'objet ou le milieu soient faits pour être opaques ou transparents, pour causer les réflexions ou les réfractions, et les autres accidents semblables; ni pourquoi le blanc ou le noir dilatent nos nerfs ou les resserrent , et ainsi des autres couleurs. L'ouïe ne nous fait sentir ni l'agitation de l'air, ni celle des corps résonnants , que nous pourrions ignorer si nous ne la savions d'ailleurs. L'odorat ne nous dit rien des vapeurs qui nous affectent, ni le goiàt des sucs exprimés sur notre langue, ni comment ils doivent être faits pour nous causer ou du plaisir ou de la douleur, de la doucei;r ou de l'aigreur ou de l'amertume. Enfin , le toucher ne nous apprend pas ce qui fait que l'air chaud ou froid dilate ou ferme nos pores, et cause à tout notre corps, principalement à nos nerfs, des agitations si différentes.

Lorsque nous nous sentons enfoncer dans l'eau et dans les corps mous, ce qui nous fait sentir cet enfoncement , c'est que le froid ou le chaud que nous ne sentions qu'à une partie, s'étend plus avant; mais pour savoir ce qui fait que ce corps nous cède, le sens ne nous dit mot.

Il ne nous dit non plus pourquoi les corps nous résistent; et à regarder les choses de près , ce que nous sentons alors, c'est seulement la douleur qui s'excite ou qui se commence par la rencontre des corps durs et mal polis, dont la dureté blesse le nôtre plus tendre.

Si l'eau et les corps humides s'attachent à notre peau, et s'y font sentir, le sens ne découvre pas la délicatesse de leurs parties , qui les rend capables d'entrer dans nos pores, et de s'y tenir attachées; ni pourquoi les corps secs n'en font autant qu'étant réduits en poussière ; ni d'où vient la différence que nous sentons entre la poudre et les gouttes d'eau qui s'attachent à notre main. Tout cela n'est point aperçu précisément parle toucher, et enfin aucun de nos sens ne peut seulement soupçonner pourquoi il est touché par ces objets.

Toutes les choses que je viens de remarquer n'ont besoin, pour être entendues, que d'une simple exposition. Mais on ne peut se la faire à soi-même trop claire ni trop précise , si on veut comprendre la différence du sens et de l'entendement dont on est sujet à confondre les opérations.

1X° Proposition. En sentant, nous apercevons seulement la sensation elle-même, mais quelquefois terminée à quelque chose qu'on appelle objet.

Pour ce qui est de la sensation, il n'est pas besoin de prouver qu'elle est aperçue en sentant; chacun en est à soi-même un bon témoin , et celui qui sent n'a pas besoin d'en être averti.

C'est pourtant par quelque autre chose que la sensation que nous connaissons la sensation; car elle ne peut pas réfléchir sur elle-même, et se , tourne toute à l'objet auquel elle est terminée.

Ainsi le vrai effet de la sensation est de nous

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