CHAPITRE III. — DE E'UNION DE L'AME ET DU CORPS
vement pressée , tourne toutes ses pensées au même dessein.
Au contraire , la crainte se tourne à l'éloignement et à la fuite , qu'elle rend vite et précipitée plus qu'elle ne le serait naturellement, si ce n'est qu'elle devienne si extrême, qu'elle dégénère en langueur et en défaillance. Et ce qu'il y a de merveilleux , c'est que l'âme entre aussitôt dans des sentiments convenables à cet état; elle a autant de désir de fuir, que le corps y a de disposition. Que ■si la frayeur nous saisit, de sorte que le sang se glace si fort que le corps tombe en défaillance, l'âme défaut en même temps, le courage tombe avec les forces , et il, n'en reste pas même assez pour vouloir prendre la fuite.
Et il était convenable à l'union de l'âme et du corps , que la difficulté du mouvement , aussi bien que la disposition à le faire, eût quelque chose dans l'âme qui lui répondît; et c'est aussi ce qui fait naître le découragement , la profonde mélancolie et le désespoir.
Contre de si tristes passions , et au défaut de la joie qu'on a rarement bien pure , l'espérance nous est donnée coriime une espèce de charme qui nous empêche de sentir nos maux. Dans l'espérance , les esprits ont de la vigueur, le courage se soutient aussi , et même il s'excite. Quand elle manque , tout tombe , et on se sent comme enfoncé dans un abîme.
Selon ce qui a été dit, on pourra définir la passion , à la prendre en ce qu'elle est dans l'âme et dans le corps , un désir ou une aversion qui naît dans l'âme à proportion que le corps est disposé au dedans à poursuivre ou à fuir certains objets.
Ainsi le concours de l'âme et du corps est visible dans les passions ; mais il est clair que la bonne et mauvaise disposition doit commencer par le corps.
Car comme les passions suivent les sensations , et que les sensations suivent les dispositions du corps dont elles doivent avertir l'âme, il paraît que les passions doivent suivre aussi ; en sorte que le corps doit être ébranlé par un certain mouvement, avant que l'âme soit sollicitée à s'y joindre par son désir.
Eu un mot, en ce qui regarde les sensations, les imaginations et les passions, elle est purement patiente; et il faut toujours penser que, comme la sensation suit l'ébranlement du nerf, et que l'imagination suit l'impression du cerveau, le désir ou l'aversion suivent aussi la disposition où le corps est mis par les objets qu'il faut ou fuir ou chercher.
La raison est que les sensations et tout ce qui en dépend est donné à l'âme pour l'exciter à pourvoir aux besoins du corps, et que tout cela, par conséquent, devait être accommodé à ce qu'il souffre.
Et il ne faut , pour nous en convaincre , que nous observer nous-mêmes dans un de nos appétits les plus naturels , qui est celui de manger. Le corps vide de nourriture en a besoin , et l'âme aussi la désire : le corps est altéré par ce besoin , et l'âme ressent aussi la douleur pressante de la faim. Les viandes frappent l'œil ou l'odorat, et en ébranlent les nerfs : les sensations conformes s'excitent, c'est-à-dire que nous voyons et sentons les
viandes par l'ébranlement des nerfs ; cet objet est imprimé dans le cerveau, et le plaisir de manger remplit l'imrfgination. A l'occasion de l'impression que les viandes font dans le même cerveau, les esprits coulent dans tous les endroits qui servent à la nutrition , l'eau vient à la bouche ; et on sait que cette eau est propre à remplir les viandes , à en exprimer le suc , à nous les faire avaler ; d'autres eaux s'apprêtent dans l'estomac, et déjà elles le picotent ; tout se prépare à la digestion , et l'âme dévore déjà les viandes par la pensée.
C'est ce qui fait dire ordinairement que l'appétit facilite la digestion : non qu'un désir puisse de soi-même inciser les viandes , les cuire et les digérer ; mais c'est que ce désir vient dans le temps que tout est prêt dans le corps , à la digestion.
Et qui verrait un homme affamé, en présence de la nourriture offerte après un long temps , verrait ce que peut l'objet présent, et comme tout le corps se tourne à le saisir et à l'engloutir.
Il en est donc de notre corps dans les passions, par exemple, dans une faim ou dans une colère violente, comme d'un arc bandé, dont toute la disposition tend à décocher le trait; et on peut dire qu'un arc en cet état ne tend pas plus à tirer, que le corps d'un homme en colère tend à frapper l'ennemi. Car, et le cerveau, et les nerfs, et les muscles, le tournent tout entier à cettp action, comme les autres passions le tournent aux actions qui lui sont conformes.
Et encore qu'en même temps que le corps est en cet état , il s'élève dans notre âme mille imaginations et mille désirs ; ce n'est pas tant ces pensées qu'il faut regarder, que les mouvements du cerveau auxquels elles se trouvent jointes ; puisque c'est par ces mouvements que les passages sont ouverts, que les esprits coulent, que les nerfs, et par eux les muscles, en sont remplis, et que tout le corps est tendu à un certain mouvement.
Et ce qui fait croire que , dans cet état , il faut moins regarder les pensées de l'âme, que les mouvements du cerveau , c'est que dans les passions , comme nous les considérons , l'àme est patiente, et qu'elle ne préside pas aux dispositions du corps , mais qu'elle y sert.
C'est pourquoi il n'entre dans les passions ainsi regardées aucune sorte de raisonnement ou de réflexion : car nous y considérons ce qui prévient tout raisonnement et toute réflexion, et ce qui suit naturellemeut la direction des esprits pour causer certains mouvements.
Et encore que nous ayons vu , dans le chapitre de rAme\ que les passions se diversifient à la présence ou à l'absence des objets , et par la facilité ou la difficulté de les acquérir ; ce n'est pas qu'il intervienne une réflexion , par laquelle nous concevions l'objet présent ou absent, facile ou difficile â acquérir : mais c'est que l'éloignement aussi bien que la présence de l'objet ont leurs caractères propres , qui se marquent dans les organes et dans le cerveau ; d'où suivent dans tout le corps , les dispositions convenables ; et dans l'âme aussi des sentiments et des désirs proportionnés.
Au reste , il est bien certain que les réflexions