CHAPITRE III
DE L'UNION DE L'AME ET DU CORPS
sans que l'empire de la volonté ou aucun raisonnement s'y mêle , ou pour les exciter ou pour les calmer. Au contraire, comme il arrive toujours que la partie supérieure est sollicitée à suivre l'imagination et la passion, mettons encore avec elle's, et regardons comme une partie de leur effet naturel, tout ce que la partie supérieure leur donne par nécessité , avant qu'elle ail pris sa dernière résolution ou pour ou contre. Ainsi nous découvrirons ce que peuvent par elles-mêmes l'imagination et les passions, et à quelles dispositions du corps elles s'excitent.
X. De l'imagination en particulier, et à quel mouvement dti corps elle est attachée.
Et pour commencer par l'imagination, comme elle suit naturellement la sensation , il faut que l'impression que le corps reçoit dans l'une soit attachée à celle qu'il reçoit dans l'autre; et par la seule construction des organes il nous paraîtra qu'il en est ainsi. Il ne faut que se souvenir que le cerveau , où aboutissent tous les nerfs , est d'une nature fort molle , et par là ne peut s'empêcher de recevoir quelque impression par leur ébranlement , non plus que la cire par l'attouchement des corps qui la pressent.
Et la chose sera encore plus aisée à entendre si on regarde toute la substance du cerveau , ou quelques-unes de ses parties principales, comme composées de petits filets qui tiennent aux nerfs quoiqu'ils soient d'une autre nature ; à quoi l'an'atomie ne répugne pas, et au contraire l'analogie des autres parties du corps nous porte à le croire.
Car les chairs et les muscles, qui ne paraissent à DOS yeux qu'une masse compacte et confuse , dans une dissection délicate paraissent un amas de petites cordes tournées en différents sens , suivant les divers mouvements auxquels ces parties doivent servir. On trouve la même chose de la rate et du -foie. La peau et les autres membranes sont aussi un composé de filets très-fins , dont le tissu est fait de la manière qu'il faut pour donner tout ensemble à ces parties la souplesse et la consistance que demandent les besoins du corps.
On peut bien croire que la nature n'aura pas été moins soigneuse du cerveau qui est l'instrument principal des fonctions animales, et que la composition n'en sera pas moins industrieuse.
On comprendra donc aisément qu'il sera composé d'une infinité de petits filets, que l'affluence des esprits à cette partie, et leur continuel mouvement , tiendront toujours en état : en sorte qu'ils pourront être aisément mus et plies , à l'ébranlement des nerfs, en autant de manières qu'il faudra.
Que si on n'observe pas cette distinction de petits filets dans le cerveau d'un animal mort, il est aisé de concevoir que l'humidité de cette partie, et l'extinction de la chaleur naturelle, d'où suit celle des esprits, en est la cause : joint quo, dans les autres parties du corps, quoique plus gros sières et plus massives, le tissu n'est aperçu qu'avec beaucoup de travail , et jamais dans toute sa délicatesse.
Car la nature travaille avec tant d'adresse, et réduit les corps à des parties si fines et si déliées, n. — T. VIII.
que ni l'art ne la peut imiter, ni la vue la plus perçante la suivre dans des divisions si délicates , quelque secoars qu'elle cherche dans les verres et les microscopes.
Ces choses présupposées , il est clair que l'impression ou le coup que les nerfs reçoivent de l'objet, portera nécessairement sur le cerveau ; et 'comme la sensation se trouve conjointe à l'ébranlement du nerf, l'imagination le sera à l'ébranlement qui se fera sur le cerveau même.
Selon cela, l'imagination doit suivre, mais de fort près , la sensation , comme le mouvement du cerveau doit suivre celui du nerf.
Et comme l'impression qui se fait dans le cerveau doit imiter celle du nerf, aussi avons-nous vu que l'imagination n'est autre chose que l'imagÊ de la sensation.
De même aussi que le nerf est d'une nature à recevoir un mouvement plus vite et plus ferme que le cerveau , la sensation aussi est plus vive que l'imagination.
Mais aussi comme la nature du cerveau est capable d'un mouvement plus durable , l'imagination dure plus longtemps quo la sensation.
Le cerveau ayant tout ensemble assez de mollesse pour recevoir facilement les impressions , et assez de consistance pour les retenir, il y peut demeurer, à peu près comme sur la cire , des marques fixes et durables, qui servent à rappeler les objets , et donnent lieu au souvenir.
On peut aisément comprendre que les coups qui viennent ensemble par divers sens, portent à peu I près au même endroit du cerveau , ce qui fait que divers objets n'en font qu'un seul , quand ils viennent dans le même temps.
J'aurai , par exemple, rencontré un lion en passant parles déserts de Libye, et j'en aurai vu l'affreuse figure ; mes oreilles auront été frappées de son rugissement terrible; j'aurai senti, si vous le voulez, quelque atteinte de ses griffes, dont une main secourable m'aura arraché. Il se fait dans mon cerveau , par ces trois sens divers , trois fortes impressions de ce que c'est qu'un lion : mais , parce que ces trois impressions, qui viennent à peu près ensemble, ont porté au même endroit, une seule remuera le tout, et ainsi il arrivera qu'au seul aspect du lion , à la seule ouïe de son cri , ce furieux animal reviendra tout entier à mon imagination.
Et cela ne s'étend pas seulement à tout l'animal , mais encore au lieu où j'ai été frappé la première fois d'un objet si effroyable. Je ne reverrai jamais j le vallon désert où j'en aurai fait la rencontre, sans qu'il me prenne quelque émotion , ou même quelque frayeur.
Ainsi , de tout ce qui frappe en même temps les sens, il ne s'en compose qu'un objet, qui fait son impression dans le même endroit du cerveau, et y a son caractère particulier. Et c'est pourquoi, en passant, il ne faut pas s'étonner si un chat, frappé du bâton au bruit d'un grelot qui y était attaché , est ému après par le grelot seul qui a fait son impression avec le bâton au même endroit du cerveau.
Toutes les fois que les endroits du cerveau, où les marques des objets restent imprimées, sont
DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME
agités, ou parles vapeurs qui montent continuellement à la tète , ou par le cours des esprits , ou par quelque autre cause que ce soit, les objets doivent revenir à l'esprit; ce qui nous cause en veillant tant de différentes pensées qui n'ont point de suite , et en dormant tant de vaines imaginations que nous prenons pour des vérités.
Et parce que le cerveau , composé , comme il a été dit, de parties si délicates, et plein d'esprits si vifs et si prompts , est dans un mouvement continuel, et que d'ailleurs il est agité à secousses inégales et irrégulières , selon que les vapeurs et les. esprits montent à la tète ; il arrive de là que notre esprit est plein de pensées si vagues , si nous ne le retenons et ne le fixons par l'attention.
Ce qui fait qu'il y a pourtant quelque suite dans ses pensées , c'est que les marques des objets gardent un certain ordre dans le cerveau.
Et il y a une grande utilité dans cette agitation qui ramène tant de pensées vagues, parce qu'elle fait que tous les objets, dont notre cerveau retient les traces, se représentent devant nous de temps en temps par une espèce de circuit, d'où il arrive que les traces s'en rafraîchissent, et que l'àme choisit l'objet qui lui plaît, pour en faire le sujet de son attention.
Souvent aussi les esprits prennent leurs cours si impétueusement et avec un si grand concours vers un endroit du cerveau , que les autres demeurent sans mouvement , faute d'esprits qui les agitent ; ce qui fait qu'un certain objet déterminé s'empare de notre pensée, et qu'une seule imagination fait cesser toutes les autres.
C'est ce que nous voyons arriver dans les grandes passions , et lorsque nous avons l'imagination échauffée ; c'est-à-dire qu'à force de nous attacher à un objet, nous ne pouvons plus nous en arracher : comme nous voyons arriver aux peintres et aux personnes qui composent, surtout aux poètes, dont l'ouvrage dépend tout d'une certaine chaleur d'imagination.
Cette chaleur, qu'on attribue à l'imagination , est en effet une affection du cerveau , lorsque les esprits naturellement ardents, accourus en abondance, réchauffent en l'agitant avec violence; et comme il ne prend pas feu tout à coup, son ardeur ne s'éteint aussi qu'avec le temps.
XI. Des passions, et à quelle disposition du corps elles sont unies.
De cette agitation du cerveau , et des pensées qui l'accompagnent , naissent les passions avec tous les mouvements qu'elles causent dans le corps, et tous les désirs qu'elles excitent dans l'àme.
Pour ce qui est des mouvements corporels , il y en a de deux sortes dans les passions : les intérieurs, c'est-à-dire ceux des esprits et du sang; et les extérieurs, c'est-à-dire ceux des pieds, des mains et de tout le corps, pour s'unir à l'objet ou s'en éloigner, qui est le propre elTet des passions.
La liaison de ces mouvements intérieurs et extérieurs, c'est-à-dire du mouvement des esprits avec celui des membres externes, est manifeste, puisque les membres ne se remuent qu'au mouvement
des muscles , ni les muscles qu'au mouvement et à la direction des esprits.
Et il faut, en général, que les mouvements des animaux suivent l'impression des objets dans le cerveau , puisque la fin naturelle de leur mouvement est de les approcher ou de les éloigner des objets mêmes.
C'est pourquoi nous avons vu que, pour lie:' ces deux choses, c'est-à-dire l'impression des objets et le mouvement, la nature a voulu qu'au même endroit où aboutit le dernier coup de l'objet, c'està-dire dans le cerveau , commençât le premier branle du mouvement ; et pour la même raison, elle a conduit jusqu'au cerveau les nerfs qui sont tout ensemble et les organes par où les objets nous frappent, et les tuyaux par où les esprits sont portés dans les muscles et les font jouer.
Ainsi, par la raison qui se trouve naturellement entre l'impression des objets et les mouvements par lesquels le corps est transporté d'un lieu à un autre , il est aisé de comprendre qu'un objet qui fait une impression forte , par là dispose le corps à de certains mouvements , et l'ébranlé pour les exercer.
En effet, il ne faut que songer ce que c'est que le cerveau frappé, agité, imprimé, pour ainsi parler, par les objets, pour entendre qu'à ces mouvements, quelques passages seront ouverts et d'autres fermés, et que de là il arrivera que les esprits, qui tournent sans cesse avec grande impétuosité dans le cerveau , prendront leur cours à certains endroits plutôt qu'en d'autres, qu'ils rempliront par conséquent certains nerfs plutôt que d'autres , et qu'ensuite le cœur, les muscles , enfin toute la machine mue et ébranlée en conformité, sera poussée vers certains objets , ou à l'opposite , selon la proportion que la nature aura mise entre nos corps et ces objets.
Et en cela la sagesse de Celui qui a réglé tous ces mouvements, consistera seulement à tourner le cerveau, de sorte que le corps soit ébranlé vers les objets convenables , et détourné des objets contraires.
Après cela, il est clair que , s'il veut joindre une âme à un corps , afin que tout se rapporte , il doit joindre les désirs de l'àme à cette secrète disposition qui ébranle le corps d'un certain côté ; puisque même nous avons vu que les désirs sont à l'àme ce que le mouvement progressif est au corps , et que c'est par là qu'elle s'approche ou qu'elle s'éloigne à sa manière.
Voilà donc entre l'àme et le corps une propori tion admirable. Les sensations répondent à l'ébranlement des nerfs, les imaginations aux impressions du cerveau, et les désirs ou les aversions, à ce branle secret que reçoit le corps dans les pas- ! sions , pour s'approcher ou se reculer de certains objets.
Et pour entendre ce dernier effet de corresponi dance , il ne faut que considérer en quelle disposition entre le corps dans les grandes passions , et en même temps combien l'àme est sollicitée à y accommoder ses désirs.
Dans une grande colère , le corps se trouve plus prêt à insulter l'ennemi et à l'abattre, et se tourne tout à cette insulte : et l'âme , qui se sent aussi vi-