CHAPITRE III. — DE L'UNION DE L'AME ET DU CORPS
Et d'abord il faut reconnaître que l'intelligence, c'est-à-dire la connaissance de la vérité n'est pas comme la sensation et l'imagination , une suite de l'ébranlement de quelque nerf, ou de quelque partie du cerveau.
Nous en serons convaincus , en considérant les trois propriétés de l'entendement, par lesquelles nous avons vu dans le chapitre De rânie\ qu'il est élevé au-dessus du sens et de toutes ses dépendances.
Car il y paraît que la sensation ne dépend pas seulement de la vérité de l'objet, mais qu'elle suit tellement des dispositions et du milieu de l'organe , que par là l'objet vient à nous tout autre qu'il n'est. Un bâton droit devient courbe à nos yeux au milieu de l'eau ; le soleil et les autres astres y viennent infiniment plus petits qu'ils ne sont en eux-mêmes. Nous avons beau être convaincus de toutes les raisons par lesquelles on sait, et que l'eau n'a pas tout d'un coup rompu ce bâton, et que tel astre qui ne nous paraît qu'un point dans le ciel, surpasse sans proportion toute la grandeur de la terre; ni le bâton pour cela n'en vient plus droit à nos yeux , ni les étoiles plus grandes. Ce qui montre que la vérité ne s'imprime pas sur le sens, mais que toutes les sensations sont une suite nécessaire des dispositions du corps , sans qu'elles puissent jamais s'élever au-dessus d'elles.
Que s'il en était autant de l'entendement, il pourrait être de même forcé à l'erreur. Or, est-il que nous n'y tombons que par notre faute, et pour ne vouloir pas apporter l'attention nécessaire à l'objet dont il faut juger. Car dès lors que l'âme se tourne directement à la vérité , résolue de ne céder qu'à elle seule, elle ne reçoit d'impression que de la vérité même ; en sorte qu'elle s'y attache quand elle paraît, et demeure en suspens si elle ne paraît pas; toujours exempte d'erreur, en l'un et en l'autre état, ou parce qu'elle connaît la vérité, ou parce qu'elle connaît du moins qu'elle ne peut pas encore la connaître.
Par le même principe , il paraît qu'au lieu que les objets les plus sensibles sont pénibles et insupportables, la vérité, au. contraire, plus elle est intelligible, plus elle plaît. Car la sensation n'étant qu'une suite d'un organe corporel , la plus forte doit nécessairement devenir pénible par le coup violent que l'organe aura reçu, tel qu'est celui que les yeux reçoivent par le soleil , et les oreilles par un grand bruit; en sorte qu'on est forcé de détourner les yeux et de boucher les oreilles. De même une forte imagination nous travaille ordinairement, parce qu'elle ne peut pas être sans une commotion trop violente du cerveau. Et si l'entendement avait la même dépendance du corps, le corps ne pourrait manquer d'êlre blessé par la vérité la plus forte , c'est-à-dire la plus certaine et la plus connue. Si donc celte vérité, loin de blesser, plaît et soulage, c'est qu'il n'y a aucune partie qu'elle doive rudement frapper ou émouvoir, car ce qui peut être blessé de cette sorte est un corps ; mais qu'elle s'unit paisiblement à l'entendement en qui elle trouve une entière correspondance , pourvu qu'il ne se soit point gâté de lui-même par les mauvaises dispositions que nous avons marquées ailleurs .