N' 47, ci-dessus. — 2. Voyez chap. I, n
Que si cependant nous éprouvons que la recherche de la vérité soit laborieuse, nous découvrirons bientôt de quel côté nous vient ce travail ' : mais en attendant , nous voyons qu'il n'y a point de vérité qui nous blesse par elle-même étant connue , et que plus une âme droite la regarde , plus elle en est délectée.
El de là vient encore que tant que l'âme s'attache à la vérité , sans écouter les passions et les imaginations, elle la voit toujours la même; ce qui ne pourrait pas être, si la connaissance suivait le mouvement du cerveau toujours agité, et du corps toujours changeant.
C'est de là aussi qu'il arrive que le sens varie souvent, ainsi que nous l'avons dit au lieu allégué. Car ce n'est point la vérité seule qui agit en lui; mais il s'excite à l'agitation qui arrive dans son organe : au lieu que l'entendement , qui , agissant en son naturel , ne reçoit d'impression que de la seule vérité, la voit aussi toujours uniforme.
Car posons , par exemple , quelques vérités clairement connues, comme serait que rien ne se donne l'être à soi-même , ou qu'il faut suivre la raison en tout , et toutes les autres qui suivent de ces beaux principes : nous pouvons bien n'y penser pas , mais tant que nous y serons véritablement attentifs, nous les verrons toujours de même, jamais altérées ni diminuées. Ce qui montre que la connaissance de ces vérités ne dépend d'aucune disposition changeante, et n'est pas, comme la sensation, attachée à un organe altérable.
Et c'est pourquoi , au lieu que la sensation qui s'élève au concours momentané de l'objet et de l'organe, aussi vite qu'une étincelle au choc de la pierre et du fer, ne nous fait rien apercevoir qui ne passe presque à l'instant; l'entendement, au contraire, voit des choses qui ne passent pas, parce qu'il n'est attaché qu'à la vérité , dont la subsistance est éternelle.
Ainsi il n'est pas possible de regarder l'intelligence comme une suite de l'altération qui se sera faite dans le corps , ni par conséquent l'entendement comme attaché à un organe corporel dont il suive le mouvement.
XIV. L'intelligence par sa liaison avec le sens, dépend en quelque sorte du corps, mais par accidoit.
Il faut pourtant reconnaître qu'on n'entend point sans imaginer, ni sans avoir senti ; car il est vrai que, par un certain accord entre toutes les parties qui composent l'homme , l'âme n'agit pas , c'est-à-dire ne pense et ne connaît pas sans le corps, ni la partie intellectuelle sans la partie sensitive.
Et déjà, à l'égard de la connaissance des corps, il est certain qu&nous ne pouvons entendre qu'il y en ait d'existants dans la nature, que par le moyen des sens. Car en cherchant d'où nous viennent nos sensations , nous trouvons toujours quelque corps qui a affecté nos organes, et ce nous est une preuve que ces corps existent.
Et en effet, s'il y a des corps dans l'univers, c'est chose de fait , dont nous sommes avertis par nos sens, comme des autres faits; et sans le secours des sens , je ne pourrais non plus devmer
l . Voyez chap. 1 . n. 11.
DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME
s'il y a un soleil , que s'il y a un tel homme dans le monde.
Bien plus , l'esprit occupé de choses iacorporelles, par exemple, de Dieu et de ses perfections, s'y est senti excité par la considération de ses œuvres, ou par sa parole, ou enfin par quelque autre chose dont les sens ont été frappés.
Et notre vie ayant commencé par de pures sensations, avec peu ou point d'intelligence indépendante du corps, nous avons dès l'enfance contracté une si grande habitude de sentir et d'imaginer, que ces choses nous suivent toujours, sans que nous puissions en être entièrement séparés.
De là vient que .nous ne pensons jamais ou presque jamais, à quelque objet que ce soit, que le nom dont nous l'appelons ne nous revienne ; ce qui marque la liaison des choses qui frappent nos sens, tels que sont les noms , avec nos opérations intellectuelles.
On met en question s'il peut y avoir, en cette vie, un acte pur d'intelligence dégagé de toute image sensible ; et il n'est pas incroyable que cela puisse être durant de certains moments , dans les esprits élevés à une haute contemplation, et exercés par un longtemps à tenir leur sens dans la règle; mais cet état est fort rare, et il faut parler ici de ce qui est ordinaire à l'entendement.
L'expérience fait voir qu'il se mêle toujours ou presque toujours à ces opérations , quelque chose de sensible, dont même il se sert, pour s'élever aux objets les plus intellectuels.
Aussi avons-nous reconnu que l'imagination, pourvu qu'on ne la laisse pas dominer, et qu'on sache la retenir en certaines bornes, aide naturellement l'intelligence.
Nous- avons vu aussi que notre esprit, averti de cette suite de faits que nous apprenons par nos sens, s'élève au-dessus, admirant en lui-même et la nature des choses, et l'ordre du monde. Mais les règles et les principes par lesquels il aperçoit de si belles vérités dans les objets sensibles, sont supérieurs aux sens ; et il en est à peu près des sens et de l'entendement, comme de celui qui propose simplement les faits , et de celui qui en juge.
Il y a donc déjà en notre âme une opération , et c'est celle de l'entendement, qui précisément et en elle-même , n'est point attachée au corps , encore qu'elle en dépende indirectement, en tant qu'elle se sert des sensations et des images sensibles.
XV. La volonté n'est attachée à aucun organe corporel; et loin de suivre les mouvements du coi-ps , elle y préside.
La volonté n'est pas moins indépendante : et je le reconnais par l'empire qu'elle a sur les membres extérieurs et sur tout le corps.
Je sens que je puis vouloir ou tenir ma main immobile, ou lui donner du mouvement; et cela en haut ou en bas, à droite ou à gauche, avec une égale facilité : de sorte qu'il n'y a rien qui me détermine que ma seule volonté.
Car je suppose que je n'ai dessein , en remuant ma main , de ne m'en servir, ni pour prendre ni pour soutenir, ni pour approcher ni pour éloigner quoi que ce soit; mais seulement de la mouvoir
du côté que je voudrai , ou , si je veux , de la tenir en repos.
Je fais en cet état une pleine expérience de ma liberté, et du pouvoir que j'ai sur mes membres, que je tourne où je veux et comme je veux, seulement parce que je le veux.
Et parce que j'ai connu que les mouvements de ces membres dépendent tous du cerveau, il faut, par nécessité , que ce pouvoir que j'ai sur mes membres, je l'aie principalement sur le cerveau même.
Il faut donc que ma volonté le domine, tant s'en faut qu'elle puisse être une suite de ses mouvements et de ses impressions.
Un corps ne choisit pas où il se meut, mais il va comme il est poussé ; et s'il n'y avait en moi que le corps , ou que ma volonté fût , comme les sensations -, attachée à quelqu'un des mouvements du corps, bien loin d'avoir quelque empire, je n'aurais pas même de liberté.
Aussi ne suis-je pas libre à sentir ou ne sentir pas , quand l'objet sensible est présent. Je puis bien fermer les yeux, ou les détourner, et en cela je suis libre ; mais je ne puis en ouvrant les yeux, empêcher la sensation attachée nécessairement aux impressions corporelles , où la liberté ne peut pas être.
■ Ainsi, l'empire si libre que j'exerce sur mes membres me fait voir que je tiens le cerveau en mon pouvoir, et que c'est là le siège principal de l'âme.
Car encore qu'elle soit unie à tous les membres, et qu'elle les doive tenir tous en sujétion, son empire s'exerce immédiatement sur la partie d'où dépendent tous les mouvements progressifs, c'està-dire , sur le cerveau.
En dominant cette partie , où aboutissent les nerfs , elle se rend arbitre des mouvements , et tient en main , pour ainsi dire , les rênes par où tout le corps est poussé ou retenu.
Soit donc qu'elle ait le cerveau entier immédiatement sous sa puissance , soit qu'il y ait quelque maîtresse pièce par où elle contienne les autres parties , comme un pilote conduit tout le vaisseau par le gouvernail , il est certain que le cerveau est son siège principal , et que c'est de là qu'elle préside à tous les mouvements du corps.
Et ce qu'il y a ici de merveilleux, c'est qu'elle ne sent point naturellement ni ce cerveau qu'elle meut, ni les mouvements qu'elle y fait pour contenir ou pour /ébranler le reste du corps, ni d'où lui vient un pouvoir qu'elle exerce si absolument. Nous connaissons seulement qu'un empire est donné à l'âme , et qu'une loi est donnée au corps , en vertu de laquelle il obéit.
XVI. L'empire que la volonté exerce sur les mouvements extérieurs, la rend indirectement maîtresse des passions.
Cet empire de la volonté sur les membres d'où dépendent les mouvements extérieurs , est d'une extrême conséquence : car c'est par là que l'homme se rend maître de beaucoup de choses, qui par elles-mêmes semblaient n'être point soumises à ses volontés.
Il n'y a rien qui paraisse moins soumis à la vo-