Virs., .-Eneid., x, U39, UIO
DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MEME
que les yeux soient ouverts , que les rayons du soleil soient réfléchis de dessus la superficie de l'objet à notre œil en droite ligne, qu'ils y souffrent certaines réfractions dans les humeurs , qu'ils peignent et qu'ils impriment l'objet en petit dans le fond de l'œil , que les nerfs optiques soient ébranlés, enfin que le mouvement se communique jusqu'au dedans du cerveau. Ce qu'il y a du côté de l'âme, c'est la sensation, c'est-à-dire la perception de la lumière et des couleurs, et le plaisir que nous ressentons dans les unes plutôt que dans les autres, ou dans certaines vues agréables plutôt qu'en d'autres.
Dans l'ouïe , ce qu'il y a du côté du corps , c'est que l'air, agité d'une certaine façon , frappe le tympan et ébranle les nerfs jusqu'au cerveau. Du côté de l'âme, c'est la perception du son, le plaisir de l'harmonie , la peine que nous donnent de méchantes voix et des tons discordants , et les diverses pensées qui naissent en nous par la parole.
Dans le goût et dans l'odorat , un certain suc tiré des viandes et mêlé avec la salive, ébranle les nerfs de la langue ; une vapeur qui sort des fleurs ou des autres corps frappe les nerfs des narines : tout ce mouvement se communique à la racine des nerfs, et voilà ce qu'il y a du côté du corps. Il y a, du côté de l'âme, la perception du bon et du mauvais goût , des bonnes et des mauvaises odeurs.
Dans le toucher, les parties du corps sont ou agitées par le chaud , ou resserrées par le froid ; les corps que nous touchons, ou s'attachent à nous par leur humidité, ou s'en séparent aisément par leur sécheresse; notre chair est ou écorchée par quelque chose de rude , ou percée par quelque chose d'aigu ; une humeur acre et maligne se jette sur quelque partie nerveuse , la picote , la presse , la déchire : par ces divers mouvements, les nerfs sont ébranlés dans toute leur longueur, et jusqu'au cerveau ; voilà ce qu'il y a du côté du corps. Et il y a, du côté de l'âme, le sentiment du chaud et du froid , et celui de la douleur ou du plaisir.
Dans la douleur nous poussons des cris violents, notre visage se défigure, les larmes nous coulent des yeux. Ni ces cris, ni ces larmes, ni ce changement qui paraît sur notre visage, ne sont la douleur; elle est dans l'àme; à qui elle apporte un sentiment fâcheux et contraire.
Dans la faim et dans la soif, nous remarquons, du côté du corps , ces eaux fortes qui picotent l'estomac , et les vapeurs qui dessèchent le gosier ; et du côté de l'âme, la douleur que nous cause cette mauvaise disposition des parties , et le désir de la réparer par le manger et le boire.
Dans l'imagination et dans la mémoire, nous avons , du côté du corps , les impressions du cerveau , les marques qu'il en conserve , l'agitation des esprits qui l'ébranlent en divers endroits; et nous avons , du côté de l'àme , ces pensées vagues et confuses qui s'effacent les unes les autres, et les actes de la volonté qui recommande certaines choses à la mémoire , et puis les lui redemande et les lui fait rendre à propos.
Pour ce qui est des passions , quand vous concevez les esprits émus , le cœur agité par un bat-
tement redoublé , le sang échauffé , les muscles tendus, le bras et tout le corps tourné à l'attaque, vous n'avez pas encore compris la colère, parce que vous n'avez dit que ce qui se trouve dans le corps ; et il faut encore y considérer, du côté de l'âme , le désir de la vengeance. De même, ni le sang retiré , ni les extrémités froides , ni la pâleur sur le visage, ni les jambes et les pieds disposés aune fuite précipitée, ne sont pas ce qu'on appelle proprement la crainte; c'est ce qu'elle fait dans le corps ; dans l'âme , c'est un sentiment par lequel elle s'efforce d'éviter le péril connu ; et il en est de même de toutes les autres passions.
En méditant ces choses, et se les rendant familières , on se forme une habitude de distinguer les sensations, les imaginations et les passions ou appétits naturels, d'avec les dispositions et les mouvements corporels. Et cela fait, on n'a plus de peine à en démêler les opérations intellectuelles, qui , loin d'être assujetties au corps , président à ses mouvements , et ne communiquent avec lui que par la liaison qu'elles ont avec le sens, auquel néanmoins nous les avons vues si supérieures.