CHAPITRE III
DE L'UNION DE L'AME ET DU CORPS
déliés n'en sont pas moins corps , et que leur mouvement, si vile, si délicat et si subtil qu'on se l'imagine , n'est après tout qu'un simple changement de place , ce qui est très-éloigaé de sentir et de désirer.
El cela se reconnaîtra dans les sensations, en reprenant la chose jusqu'au -principe.
Nous y avons remarqué un mouvement enchaîné, qui se commence à l'objet, se continue dans le milieu, se communique à l'organe, aboutit enfin au cerveau et y fait son impression.
Il est aisé de comprendre que , tel que le mouvement se commence auprès de l'objet, tel il dure dans le milieu , et tel il se continue dans les organes du corps extérieurs et intérieurs, la proportion toujours gardée.
Je veux dire que, selon les diverses dispositions du milieu et de l'organe, ce mouvement pourra quelque peu changer; comme il arrive dans les réfractions, comme il arrive lorsque l'air par où doit se communiquer le mouvement du coi-ps résonnant, est agité par le vent : mais cette diversité se fait toujours à proportion du coup qui vient de l'objet; et c'est selon cette proportion que les organes, tant extérieurs qu'intérieurs sont frappés.
Ainsi la disposition des organes corporels est au fond de même nature que celle qui se trouve dans les objets mêmes , au moment que nous en sommes touchés ; comme l'impression se fait dans la cire , telle et de même nature qu'elle a été faite dans le cachet.
En effet, cette impression, qu'est-ce autre chose qu'un mouvement dans la cire, par lequel elle est forcée de s'accommoder au cachet qui se meut sur elle? El de même, l'impression dans nos organes, qu'est-ce autre chose qu'un mouvement qui se fait en eux, ensuite du mouvement qui se commence à l'objet?
Je vois que ma main , pressée par un corps pesant et rude, cède et baisse en conformité du mouvement de ce corps qui pèse sur elle ; et le même mouvement se continue sur toutes les parties qui sont disposées à le recevoir. Il n'y a personne qui n'entende que si l'agitation, qui cause le bruit, est un certain trémoussement du corps résonnant , par exemple, d'une corde de luth, une pareille trépidation se doit continuer dans l'air : et quand ensuite le tympan viendra à être ébranlé, et le nerf auditif avec lui, et le cerveau même ensuite! cet ébranlement, après tout, ne sera pas d'une autre nature qu'a été celui de la corde , et au contraire ce n'en sera que la continuation.
Toutes ces impressions étant de même nature , ou plutôt tout cela n'étant qu'une suite du même ébranlement qui a commencé à l'objet , il n'est pas moins ridicule de dire que l'agitation du tympan , et l'ébranlement du nerf ou de quelque autre partie, puisse être la sensation , que de dire que l'ébranlement de l'air ou celui du corps résonnant la soit.
Il faut donc, pour bien raisonner, regarder toute cette suite d'impressions corporelles , depuis l'objet jusques au cerveau, comme chose qui tient à l'objet ; el par la même raison qu'on distingue les sensations d'avec l'objet, il faut les distinguer d'avec les impressions et les mouvements qui le suivent.
Ainsi la sensation est une chose qui s'élève après tout cela, et dans un autre sujet, c'est-àdire non plus (ians le corps , mais dans l'âme seule. Il en faut dire autant, et de l'imagination, et des désirs qui en naissent. En un mot , tant qu'on ne fera que remuer des corps , c'est-à-dire des choses étendues en longueur, largeur et profondeur, quelque viles et quelque subtils qu'on fasse
I ces corps , et diit-on les réduire à l'indivisible , si leur nature le pouvait permettre , jamais on ne
, fera une sensation ni un désir.
j Car enfin , qu'un corps soit plus vite, il arrivera plus tôt; qu'il soit plus mince, il pourra passer par une plus petite ouverture : mais que cela fasse sentir ou désirer, c'est ce qui n'a aucune suite, et ne s'entend pas.
De là vient que l'àme, qui connaît si bien et si distinctement ses sensations, ses imaginations el ses désirs , ne connaît la délicatesse et les mouvements ni du cerveau , ni des nerfs, ni des esprits ,
i ni même si ces choses sont dans la nature. Je sais
i bien que je sens la douleur de la migraine ou de la colique , et que je sens du plaisir en buvant el en mangeant ; et je connais très-distinctement ce plaisir et cette douleur, mais si j'ai une membrane autour du cerveau dont les nerfs soient picotés par une humeur acre ; si j'ai des nerfs à la langue que le suc des viandes remue , c'est ce que je ne sais pas. Je ne sais non plus si j'ai des esprits qui errent dans le cerveau , et se jettent dans les nerfs , tant pour les tenir tendus , que pour se répandre de là dans les muscles. Ce qui montre qu'il n'y a rien de plus distingué que le sentiment, et toutes ces dispositions des organes corporels puisque l'un est si clairement aperçu, et que l'autre ne
I l'est point du tout.
Ainsi, il se trouvera que nous connaissons
: beaucoup plus de choses de notre âme, que de notre corps ; puisqu'il se fait dans notre corps tant de mouvements que nous ignorons , et que nous n'avons aucun sentiment que notre esprit n'aperçoive.
Concluons donc que le mouvement des nerfs ne peut pas être un sentiment , que l'agitation du sang ne peut pas être un désir, que le froid qui est dans le sang , quand les esprits dont il est plein se retirent vers le coeur, ne peut pas être la haine ; et en un mot, qu'on se trompe en confondant les dispositions et altérations corporelles, avec les sensations, les imaginations et les passions.
Ces choses sont unies ; mais elles ne sont point les mêmes, puisque leurs natures sont si différentes , et comme se mouvoir n'est pas sentir, sentir n'est pas se mouvoir.
Ainsi , quand on dit qu'une partie du corps est sensible , ce n'est pas que le sentiment puisse être dans le corps ; mais c'est que cette partie étant toute nerveuse , elle ne peut être blessée sans un grand ébranlement des nerfs , ébranlement auquel la nature a joint un vif sentiment de douleur.
Et si elle nous fait rapporter ce sentiment à la partie offensée ; si par exemple , quand nous avons la main blessée, nous y ressentons de la douleur, c'est un avertissement que la blessure qui cause de la douleur, est dans la main ; mais ce n'est pas une preuve que le sentiment, qui ne
DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME
peut convenir qu'à l'âme , se puisse atlribuor au corps.
En efl'el, quand un homme, qui a la jambe emportée, croit y ressentir autant de douleur qu'auparavant, ce n'est pas que la douleur soit reçue dans une jambe qui n'est plus ; mais c'est que l'âme, qui la ressent seule, la rapporte au même endroit qu'elle avait accoutumé de la rapporter.
Ainsi , de quelque manière qu'on tourne et qu'on remue le corps, que ce soit vite ou lentement, circulairemenl ou en ligne droite, en masse ou en "parcelles séparées , cela ne le fera jamais sentir; encore moins imaginer ; encore moins raisonner et entendre la nature de chaque chose , et la sienne propre ; encore moins délibérer et choisir, résister à ses passions , se commander à soi-même , aimer enfin quelque chose jusques à lui sacrifier sa propre vie.
Il y a donc , dans le corps humain , une vertu supérieure à toute la masse du corps , aux esprits qui l'agitent , aux mouvements et aux impressions qu'il en reçoit. Cette vertu est dans l'âme, ou plutôt elle est l'âme même, .qui, quoique d'une nature élevée au-dessus du corps , lui est unie toutefois par la Puissance suprême qui a créé l'un et l'autre.