CHAPITRE IV
De Dieu ci'éaleur de l'àme et du corps, et auteur de leur union.
I. L'homme est un ouvrage d'un grand dessein et d'une sagesse profonde.
Dieu , qui a créé l'àme et le corps , et qui les a unis l'une à l'autre d'une façon si intime , se fait connaître lui-même dans ce bel ouvrage.
Quiconque connaîtra l'homme, verra que c'est un ouvrage de grand dessein , qui ne pouvait être ni conçu ni exécuté que par une sagesse profonde.
Tout ce qui montre de l'ordre , des proportions bien prises, et des moyens propres à faire de certains effets , montre aussi une fin expresse ; par conséquent un dessein formé, une intelligence réglée, et un art parfait.
C'est ce qui se remarque dans toute la nature. Nous voyons tant de justesse dans ses mouvements , et tant de convenance entre ses parties , que nous ne pouvons nier qu'il n'y ait de l'art. Car s'il en Jaut pour remarquer ce concert et cette justesse, à plus forte raison pour l'établir. C'est pourquoi nous ne voyons rien dans l'univers , que nous ne soyons portés à demander pourquoi il se fait : tant nous sentons naturellement que tout a sa convenance et sa fin.
Aussi voyons-nous que les philosophes qui ont le mieux observé la nature , nous ont donné pour maxime, qu'elle ne fait rien en vain, et qu'elle va toujours à ses fins par les moyens les plus courts et les plus faciles : et il y a tant d'art dans la nature, que l'art même ne consiste qu'à la bien entendre et à l'imiter. Et plus on entre dans ses secrets, plus on la trouve pleine de proportions cachées qui font tout aller par ordre, et sont la marque certaine d'un ouvrage bien entendu, et d'un artifice profond.
Ainsi , sous le nom do natiiri' , nous entendons
une sagesse profonde , qui développe avec ordre , ^ et selon de justes règles, tous les mouvements que nous voyons.
Mais de tous les ouvrages de la nature, celui où le dessein est le plus suivi, c'est sans doute l'homme.
Et déjà il est d'un beau dessein d'avoir voulu faire de toutes sortes d'êtres : des êtres qui n'eussent que l'étendue avec tout ce qui lui appartient, figure, mouvement, repos, tout ce qui dépend de la proportion ou disproportion de ces choses : des êtres qui n'eussent que l'intelligence et tout ce qui convient à une si noble opération, sagesse , raison , prévoyance , volonté , liberté , vertu : enfin des êtres où tout fût uni , et où une âme intelligente se trouvât jointe à un corps.
L'homme étant formé par un tel dessein, nous pouvons définir l'âme raisonnable : Substance intelligence née pour vivre dans un corps, et lui être intimement unie.
L'homme tout entier est compris dans cette définition, qui commence par ce qu'il a de meilleur, sans oublier ce qu'il a de moindre , et fait voir l'union de l'un et de l'autre.
A ce premier trait qui figure l'homme , tout le reste est accommodé avec un ordre admirable.
I Nous avons vu que , pour l'union, il fallait qu'il se trouvât dans l'àme, outre les opérations intellectuelles supérieures au corps , des opérations sensitives naturellement engagées dans le corps , et assujetties à ses organes : aussi voyons-nous dans l'âme ces opérations sensitives.
Mais les opérations intellectuelles n'étaient pas moins nécessaires à l'âme , puisqu'elle devait , comme la plus noble partie du composé, gouverner le corps et y présider. En effet. Dieu lui a donné ces opérations intellectuelles , et leur a attribué le commandement.
! Il faUail qu'il y eût un certain concours entre toutes les opérations de l'àme , et que la partie raisonnable pût tirer quelque utilité de la partie
', sensitive. La chose a été ainsi réglée. Nous avons vu que l'âme, avertie et excitée par les sensations, apprend et remai^que ce qui se passe autour d'elle, pour ensuite pourvoir aux besoins du corps , et
i faire ses réflexions sur les merveilles de la nature. Peut-être que la chose s'entendra mieux en la reprenant d'un peu plus haut.
La nature intelligente aspire à être heureuse; elle a l'idée du bonheur, elle le cherche ; elle a l'idée du malheur, elle l'évite : c'est à cela qu'elle rapporte tout ce qu'elle fait, et il semble que c'est là son fond. Mais sur quoi doit être fondée la vie heureuse, si ce n'est sur la connaissance de
I la vérité? Mais on n'est pas heureux simplement
I pour la connaître , il faut l'aimer, il faut la vouloir. Il y a de la contradiction de dire qu'on soit heureux sans aimer son bonheur et ce qui le fait. Il faut donc, pour être heureux, et connaître le bien et l'aimer : et le bien de la nature intelligente , c'est la vérité ; c'est là ce qui la nourrit et la vivifie. Et si je concevais une nature purement intelligente, il me semble queje n'y mettrais qu'entendre et aimer la vérité , et que cela seul la rendrait heureuse. Mais comme l'homme n'est pas une nature purement intelligente , et qu'il est ,
iniAriTRE IV.