‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 194 sur 609 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la diflérence entre l'iiomme et la l)êle.

I. Pourquoi les hommes veulent donner du raisonnement aux animaux. Deux arguments en faveur de cette opinion.

Nous avons vu l'àmc raisonnable dégradée par le péché, et par là presque tout à fait assujettie aux dispositions du corps. Nous l'avons vue attachée à la vie sensuelle par où elle commence , et par là captive du corps et des objets corporels d'où lui viennent les voluptés et les douleurs. Elle croit n'avoir à chercher ni à éviter que les corps ; elle ne pense, pour ainsi dire , que corps; et se mêlant tout à fait avec ce corps qu'elle aime , à la fin elle a peine à s'en distinguer ; enfin, elle s'oublie et se méconnaît elle-même.

Son ignorance est si grande , qu'elle a peine à connaître combien elle est au-dessus des animaux. Elle leur voit un corps semblable au sien, de mêmes organes et de mêmes mouvements ; elle les voit vivre et mourir, être malades et se porter bien, à peu près comme font les hommes ; manger, boire, aller et venir à propos, et selon que les besoins du corps le demandent; éviter les périls, chercher les commodités , attaquer et se défendre aussi industrieusement qu'on le puisse imaginer; ruser même, et ce qui est plus fm encore , prévenir les finesses, comme ilse voit tous les jours à la chasse, où les animaux semblent montrer une subtilité exquise.

D'ailleurs, on les dresse, on les instruit; ils s'instruisent les uns les autres. Les oiseaux apprennent à voler, en voyant voler leurs mères. Nous apprenons aux perroquets à parler, et à la plupart des animaux mille choses que la nature ne leur apprend pas.

Ils semblent même se parler les uns aux autres. Les poules, animal d'ailleurs simple et niais, semblent appeler leurs petits égarés, et avertir leurs compagnes , par un certain cri , du grain qu'elles ont trouvé. Un chien nous pousse quand nous ne lui donnons rien , et on dirait qu'il nous reproche notre oubli. On entend ces animaux gratter à une porte qui leur est fermée : ils gémissent ou crient d'une manière à nous faire connaître leurs besoins; et il semble qu'on ne puisse leur refuser quelque espèce de langage. Celte ressemblance des actions des bêtes aux actions humaines, trompe les hommes; ils veulent, à quelque prix que ce soit, que les animaux raisonnent; et tout ce qu'ils peuvent accorder à la nature humaine , c'est d'avoir peut-être un peu plus de raisonnement.

Encore y en a-t-il qui trouvent que ce que nous en avons de plus , ne sert qu'à nous inquiéter, et qu'à nous rendre plus malicieux. Ils s'estimeraient plus tranquilles et plus heureux, s'ils étaient comme les bêtes.

C'est qu'en effet les hommes mettent ordinaire-

ment leur félicité dans les choses qui flattent leurs sens; cl cela même les lie au corps, d'où dépendent les sensations. Ils voudraient se persuader qu'ils ne sont que corps; cl ils envient la condition des bêtes qui n'ont que leur corps à soigner. Enfin, ils semblent vouloir élever les animaux jusqu'à eux-mêmes , afin d'avoir droit de s'abaisser jusqu'aux animaux, et de pouvoir vivre comme eux.

Ils trouvent dès philosophes qui les flattent dans ces pensées , Plutarque , qui paraît si grave en certains endroits , a fait des traités entiers du raisonnement des animaux', qu'il élève, ou peu s'en faut, au-dessus des hommes. C'est un plaisir de voir Montaigne ^ faire raisonner son oie , qui , se promenant dans sa basse-cour, se dit à elle- I même que tout est fait pour elle ; que le soleil se I lève et se couche ; que la terre ne produit ses fruits que pour la nourrir ; que la maison n'est faite que pour la loger ; que l'homme même est fait pour ' prendre soin d'elle; et que si enfin il égorge quelquefois des oies, aussi fait-il bien son semblable.

Par ces beaux discours, il se rit des hommes qui pensent que tout est fait pour leur service. Celse, qui a tant écrit contre le christianisme , est plein de semblables raisonnements. Les grenouilles , dil-iP, et les rats, discourent dans leurs marais et dans leurs trous , disant que Dieu a tout fait pour eux , et qu'il est venu en personne pour les secourir. Il veut dire que les hommes, devant Dieu, ne ■ sont que rats et vermisseaux, que la différence entre eux et les animaux est petite.

Ces raisonnements plaisent par leur nouveauté. On aime à raffiner sur cette matière; et c'est un jeu à l'homme de plaider contre lui-même la cause des bêtes.

Ce jèli serait supportable s'il n'y entrait pas trop de sérieux; mais, comme nous avons dit, l'homme cherche dans ces jeux , des excuses à ses désirs sensuels, et ressemble à quelqu'un de grande naissance , qui , ayant le courage bas , ne voudrait point se souvenir de sa dignité , de peur d'être obligé à vivre dans les exercices qu'elle demande.

C'est ce qui fait dire à David : « L'homme étant » en honneur, ne l'a pas connu; il s'est comparé )) lui-même aux animaux insensés, et s'est fait » semblable à eux'. »

Tous les raisonnements qu'on fait ici en faveur des animaux , se réduisent à deux , dont le premier est : Les animaux font toutes choses convenablement aussi bien que l'homme ; donc ils raisonnent comme l'homme. Le second est : Les animaux sont semblables aux hommes à l'extérieur, tant dans leurs organes que dans la plupart de leurs actions ; donc ils agissent par le même principe intérieur, et ils ont- du raisonnement.

IL Réponse au premier argument.

Le premier argument a un défaut manifeste. C'est autre chose de faire tout convenablement, autre chose de connaître la convenance. L'un convient non-seulement aux animaux , mais à tout ce qui est dans l'univers : l'autre est le vrai effet du raisonnement et de l'intelligence.

1 (Ewir. mor., Irad. de Ricard, tom. XIII; 1791. — 2. Essais, i. II. ch. .Nil. — 3. Orig., Cont. 6'e/s., liv. IV, cap. xxiii. — i. Ps., XLvm.

HAPITRE V.

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