‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 195 sur 609 · DIFFERENCE ENTRE L'HOMME ET LA BETE · texte numérisé non relu

DIFFERENCE ENTRE L'HOMME ET LA BETE

Dès-là que tout le monde est fait par raison , tout s'y doit faire convenablement. Car le propre d'une cause intelligente est de mettre do la convenance et de l'ordre dans tous ses ouvrages.

.\u-dessus de notre faible raison, restreinte à certains objets, nous avons reconnu une raison première et universelle, qui a tout conçu avant qu'il fût, qui a tout tiré du néant, qui rappelle tout à ses principes , qui forme tout sur la même idée , et fait tout mouvoir en concours.

Cette raison est en Dieu , ou plutôt, cette raison c'est Dieu même. Il n'est forcé en rien ; il est le maître de sa matière, et la tourne comme il lui plaît. Le hasard n'a point de part à ses ouvrages; il n'est dominé par aucune nécessité; enfin, sa raison seule est sa loi. Ainsi, tout ce qu'il fait est suivi, et la raison y paraît partout.

Il y a une raison qui fait que le plus grand poids emporte le moindre ; qu'une pierre enfonce dans l'eau plutôt que du bois ; qu'un arbre croît en im lieu plutôt qu'en un autre ; et que chaque arbre tire de la terre , parmi une infinité de sucs , celui qui est propre pour le nourrir. Mais cette raison n'est pas dans toutes ces choses; elle est en Celui qui les a faites , et qui les a ordonnées.

Si les arbres poussent leurs racines, autant qu'il est convenable pour les soutenir; s'ils étendent leurs branches à proportion, et se couvrent d'une écorce si propre à les défendre contre les injures de l'air; si la vigne, le lierre et les autres plantes qui sont faites pour s'attacher aux grands arbres ou aux rochers, en choisissent si bien les petits creux, et s'entortillent si proprement aux endroits qui sont capables de les appuyer; si les feuilles et les fruits de toutes les plantes se réduisent à des figures si régulières, et s'ils prennent au juste, avec la figure le goût et les autres qualités qui suivent de la nature de la plante ; tout cela se fait par raison : mais , certes , cette raison n'est pas dans les arbres.

On a beau exalter l'adresse de l'hirondelle qui se fait un nid si propre; ou des abeilles qui ajustent avec tant de symétrie leurs petites niches : les grains d'une grenade ne sont pas ajustés moins proprement; et toutefois on ne s'avise pas de dire que les grenades ont de la raison.

Tout se fait, dit-on, à propos dans les animaux; mais tout se fait peut-être encore plus à propos dans les plantes. Leurs fleurs tendres et délicates, et durant l'hiver enveloppées comme dans un petit coton, se déploient dans la saison la plus bénigne; les feuilles les environnent comme pour les garder; elles se tournent en fruits dans leur saison, et ces fruits servent d'enveloppes aux grains, d'où doivent sortir de nouvelles plantes. Chaque arbre porte des semences propres à engendrer son semblable; en sorte que d'un orme il vient toujours un orme, et d'un chêne toujours un chêne. La natui-e agit en cela comme sûre de son effet. Ces semences, tant qu'elles sont vertes et crues, demeurent attachées à l'arbre pour prendre leur maturité : elles se détachent d'elles-mêmes quand elles sont mûres , elles tombent au pied de leurs arbres , et les feuilles tombent dessus. Les pluies viennent; les feuilles pourrissent et se mêlent avec la terre , qui , ramollie par les eaux , ouvre son sein aux

semences que là chaleur du soleil, jointe à l'humidité , fera germer en son temps. Certains arbres , comme les orhieaux, et une infinité d'autres, renferment leurs semences dans les matières légères que le vent emporte ; la race s'étend bien loin par ce moyen, et peuple les montagnes voisines. Il ne faut donc plus s'étonner si tout se fait à propos dans les animaux ; cela est commun à toute la nature : il ne sert de rien de prouver que leurs mouvements ont de la suite , de la convenance et de la raison ; mais s'ils connaissent cette convenance et cette suite , si cette raison est en eux ou dans celui qui les a faits, c'est ce qu'il fallait examiner.

Ceux qui trouvent que les animaux ont de la raison , parce qu'ils prennent pour se nourrir et se bien porter les moyens convenables , devraient dire aussi que c'est par raisonnement que se fait la digestion ; qu'il y a un principe de discernement qui sépare les excréments d'avec la bonne nourriture, et qui fait que l'estomac rejette souvent les viandes qui lui répugnent, pendant qu'il retient les autres pour les digérer.

En un mot, toute la nature est pleine de convenances et de disconvenances , de proportions et disproportions, selon lesquelles les choses, ou s'ajustent ensemble , ou se repoussent l'une l'autre : ce qui montre à la vérité que tout est fait par intelligence, mais non pas que tout soit intelligent.

Il n'y a aucun animal qui s'ajuste si proprement à quoi que ce soit, que l'aimant s'ajuste lui-même aux deux pôles. Il en suit l'un, il évite l'autre : une aiguille aimantée fuit un côté de l'aimant , et s'attache à l'autre avec une plus apparente avidité, que celle que les animaux témoignent pour- leur nourriture. Tout cela est fondé sans doute sur des convenances et disconvenances cachées. Une secrète raison dirige tous ces mouvements ; mais cette raison est en Dieu , ou plutôt cette raison c'est Dieu même , qui , parce qu'il est tout raison , ne peut rien faire qui ne soit suivi.

C'est pourquoi , quand les animaux montrent dans leurs actions tant d'industrie, saint Thomas a raison de les comparer à des horloges et aux autres machines ingénieuses', où toutefois l'industrie réside , non dans l'ouvrage , mais dans l'artisan.

Car enfin , quelque industrie qui paraisse dans ce que font les animaux , elle n'approche pas de celle qui paraît dans leur formation, où toutefois il est certain que nulle autre raison n'agit que celle de Dieu. Et il est aisé de penser que ce même Dieu, qui a formé les semences , et qui y a mis ce secret principe d'arrangement, d'où se développe"nt , par des mouvements si réglés, les parties dont l'animal est composé , a mis aussi , dans ce tout si industrieusement formé, le principe qui le fait mouvoir convenablement à ses besoins et à sa nature.

Iil. Second argument en faveur des animaux; en quoi ils nous sont semblables , et si c'est dans le misonnement.

On nous arrête pourtant ici , et voici ce qu'on nous objecte. Nous voyons les animaux émus comme nous par certains objets, où ils se portent, non moins que les hommes, par les moyens les

\. !■! Uic, quest. xni, art. 2, ad 3.

DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊxME.

plus convenables. C'est donc mal à propos que l'on compare leurs actions avec celles des plantes et des autres corps, qui n'agissent point comme touchés de certains objets, mais comme de simples causes naturelles dont l'efTet ne dépend pas de la connaissance.

Mais il faudrait considérer que les objets sont eux-mêmes des causes naturelles, qui, comme toutes les autres , font leurs effets par les moyens les plus convenables.

Car, qu'est-ce que les objets , si ce n'est les corps qui nous environnent, à qui la nature a préparé dans les animaux certains organes délicats, capables de recevoir et de porter au dedans du cerveau les moindres agitations du dehors? Et nous avons vu que l'air agité agit sur l'oreille, les vapeurs des corps odoriférants sur les narines, les rayons du soleil sur les yeux, et ainsi du reste, aussi naturellement que le feu agit sur l'eau et par une impression aussi réelle.

Et pour montrer combien il y a loin entre agir par l'impression des objets, et agir par raisonnement, il ne'faut que considérer ce qui se passe en nous-mêmes.

Cette considération nous fera remarquer dans les objets : premièrement, l'impression qu'ils font sur nos organes corporels : secondement, les sensations qui suivent immédiatement ces impressions : troisièmement, le raisonnement que nous faisons sur les objets , et le choix que nous faisons de l'un plutôt que de l'autre.

Les deux premières choses se font en nous , avant que nous ayons fait la troisième, c'est-à-dire, de raisonner. Notre chair a été percée, et nous avons senti de la douleur, avant que nous ayons réfléchi et raisonné sur ce qui nous vient d'arriver. Il en est de même de tous les autres objets. Mais quoique notre raison ne se mêle pas dans ces deux choses , c'est-à-dire dans l'altération corporelle de l'organe, et dans la sensation qui s'excite immédiatement après, ces deux choses ne laissent pas de se faire convenablement , par la raison supérieure qui gouverne tout.

Qu'ainsi ne soit, nous n'avons qu'à considérer ce que la lumière fait dans notre œil, ce que l'air agité fait sur notre oreille ; en un mot , de quelle sorte le mouvement se communique depuis le dehors jusqu'au dedans : nous verrons qu'il n'y a rien de plus convenable ni de plus suivi.

Nous avons même observé que les objets disposent le corps de la manière qu'il faut pour le mettre en état de les poursuivre ou de les fuir, selon le besoin. De là vient que nous devenons plus robustes dans la colère, et plus vites dans la crainte; chose qui certainement a sa raison, mais une raison qui n'est point en nous.

Et on ne peut assez admirer le secours que donne la crainte et la fcCiblesse ; car, outre qu'étant pressée, elle précipite la fuite, elle fait que l'animal se cache et se tapit , qui est la chose la plus convenable à la faiblesse attaquée.

Souvent même il lui est utile de tomber absolument en défaillance , parce que la défaillance supprime la voix, et en quelque sorte l'haleine, et empêche tous les mouvements qui attiraient l'ennem'i.

On dit ordinairement que certains animaux font les morts pour empêcher qu'on ne les tue : c'est en effet que la crainte les jette dans la défaillance. Cette adresse, qu'on leur attribue, est la suite naturelle d'une crainte extrême, mais une suite trèsconvenable aux besoins et aux périls d'un animal faible.

La nature , qui a donné dans la crainte un secours si proportionné aux animaux infirmes , a donné la colère aux autres, et y a mis tout ce qu'il faut pour rendre la défense ferme et l'attaque vigoureuse , sans qu'il soit besoin pour cela de raisonner.

Nous l'éprouvons en nous-mêmes dans les premiers mouvements de la colère ; et lorsque sa violence nous ôte toute réflexion , nous ne laissons pas toutefois et de nous mieux situer, et souvent même , dans l'emportement, de frapper plus juste que si nous y avions bien pensé.

Et généralement, quand notre corps se situe de la manière la plus convenable à se soutenir; quand, en tombant, nous éloignons naturellement la tête, et que nous parons le coup avec la main ; quand , sans y penser, nous nous ajustons avec les corps qui nous environnent, de la manière la plus commode pour nous empêcher d'en être blessés : tout cela se fait convenablement, et ne se fait pas sans raison ; mais nous avons vu que cette raison n'est pas la nôtre.

C'est sans raisonner qu'un enfant qui tette , ajuste ses lèvres et sa langue de la manière la plus propre à tirer le lait qui est dans la mamelle; en quoi il y a si peu de discernement , qu'il fera le même- mouvement sur le doigt qu'on lui mettra dans la bouche, par la seule conformité de la figure du doigt avec celle de la mamelle. C'est sans raisonner que notre prunelle s'élargit pour les objets éloignés, et se resserre pour les autres. C'est sans raisonner que nos lèvres et notre langue font les mouvements divers qui causent l'articulation; et nous n'en connaissons aucun , à moins que d'y faire beaucoup de réflexion : ceux enfin qui les ont connus, n'ont pas besoin de se servir de cette connaissance pour les produire ; elle les embarrasserait. Toutes ces choses et une infinité d'autres se font si raisonnablement , que la raison en excède notre pouvoir et en surpasse notre industrie.

Il est bon d'appuyer un peu sur la parole. Il est vrai que c'est le raisonnement qui fait que nous voulons parler et exprimer nos pensées : mais les paroles qui viennent ensuite ne dépendent plus du raisonnement; elles sont une suite naturelle de la disposition des organes.

Bien plus, après avoir commencé les choses que nous savons par cœur, nous voyons que notre langue les achève toute seule, longtemps après que la réflexion que nous y faisons est éteinte tout à fait; au contraire, la réflexion, quand elle revient, ne fait que nous interrompre, et nous ne récitons plus si sûrement.

Combien de sortes de mouvements doivent s'ajuster ensemble pour opérer cet effet? Ceux du cerveau, ceux du poumon, ceux de la trachéeartère, ceux de la langue, ceux des lèvres, ceux de la mâchoire qui doit tant de fois s'ouvrir et se fermer à propos. Nous n'apportons point en nais-

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