CHAPITRE V. — DIFFÉ-RENCE ENTRE L'HOMME ET LA BÊTE
les inventions humaines se sont perTectionnées. L'homme attentif à la vérité , a connu ce qui était propre ou malpropre à ses desseins, et s'est trouvé l'imagination remplie, par les sensations, d'une inliniié d'images. Par cette force qu'il a de réfléchir, il les a assemblées, il les a disjointes; il s'est en cette manière, formé des desseins; il a cherché des matières propres à l'exécution. Il a vu qu'en fondant le bas il pouvait élever le haut : il a bâti , il a occupé de grands espaces dans l'air, et a étendu sa demeure naturelle. En étudiant la nature, il a trouvé des moyens de lui donner de nouvelles formes, il s'est fait des instruments; il s'est fait des armes ; il a élevé les eaux qu'il ne pouvait pas aller puiser dans le fond où elles étaient : il a changé toute la face de la terre ; il en a creusé , il eu a fouillé les entrailles, et il y a trouvé de nouveaux secours : ce qu'il n'a pas pu atteindre, de si loin qu'il a pu l'apercevoir, il l'a tourné à son usage. Ainsi les astres le dirigent dans ses navigations et dans ses voyages ; ils lui marquent et les saisons et les heures. .Après six mille ans d'observations, l'esprit humain n'est pas épuisé; il cherche et il trouve encore, afin qu'il connaisse qu'il peut trouver jusqu'à l'infini, et que la seule paresse peut donner des bornes à ses connaissances et à ses inventions.
Qu'on me montre maintenant que les animaux aient ajouté quelque chose , depuis l'origine du monde, à ce que la nature leur avait donné; j'y reconnaîtrai de la réflexion et de l'invention. Que s'ils vont toujours un même train, comme les eaux et comme les arbres, c'est folie de leur donner un principe dont on ne voit parmi eux aucun efl'et.
Et il faut ici remarquer' que les animaux, à qui nous voyons faire les ouvrages les plus industrieux, ne sont pas ceux où d'ailleurs nous nous imaginons le plus d'esprit. Ce que nous voyons de plus ingénieux parmi les animaux , ce sont les réservoirs des fourmis , si l'observation en est véritable; les toiles des araignées, et les filets qu'elles tendent aux mouches ; les rayons de miel des abeilles ; la coque des vers à soie ; les coquillages des limaçons et des autres animaux semblables , dont la bave forme autour d'eux des bâtiments si ornés, et d'une architecture si bien entendue : et toutefois ces animaux n'ont d'ailleurs aucune marque d'esprit, et ce serait une erreur de les estimer plus ingénieux que les autres ; puisqu'on voit que leurs "uvrages ont en effet tant d'esprit qu'ils les passent, et doivent sortir d'un principe supérieur.
Aussi la raison nous persuade que ce que les animaux font de plus industrieux, se fait de la même sorte que les fleurs, les arbres, et les animaux eux-mêmes, c'est-à-dire avec art du côté de Dieu, et sans art qui réside en eux.
IX. Seconde cause des inventions et de la variété de ta vie humaine : la liberté.
Mais du principe de réflexion qui agit en nous, naît une seconde chose : c'est la liberté, nouveau principe d'invention et de variété parmi les hommes. Car l'âme, élevée par la réflexion au-dessus du corps et au-dessus des objets , n'est point entraînée par leurs impressions, et demeure libre et